Habiter | Par Laurent Ozon

Publié le : 15/02/2017 23:43:01
Catégories : Billets d'actualité

« Il était quelque part un parc chargé de sapins noirs et de tilleuls, et une maison que j’aimais. Peu importait qu’elle fût éloignée ou proche, qu’elle ne pût ni me réchauffer dans ma chair, ni m’abriter, réduite ici au rôle de songe. Il suffisait qu’elle existât pour remplir ma nuit de sa présence. Je n’étais plus ce corps échoué sur une grève, je m’orientais, j’étais l’enfant de cette maison, plein du souvenir de ses odeurs, plein de la fraîcheur de ses vestibules, plein des voix qui l’avaient animée. »

C’est dans son livre « Terre des hommes » qu’Antoine de Saint Exupéry écrivit ces lignes qui expriment de manière si sensible, la nature de ce lien quasi-mystique qui l’unissait à la maison de son enfance.


La plupart d’entre nous, éprouvera peut-être quelque amertume et quelque nostalgie à parcourir ces lignes d’une ferveur si communicative. Car il y a probablement de la nostalgie à parler de la maison, à l’évoquer, aujourd’hui. Et comment en serait-il autrement pour nous, européens en cette fin de XX ème siècle. Habitants de pays où depuis quelques dizaines d’années les populations sont battues comme des jeux de cartes au rythme des besoins des puissances économiques, et des administrations politiques qui leur sont dévolues, empilés pour beaucoup dans des immeubles inhumains, véritables silos à locataires, atomisés dans des zones pavillonnaires informes. Consommateurs et producteurs interchangeables et anonymes, retranchés et isolés de leurs voisins par des clôtures, des murs ou des haies de thuyas et ouverts en voyeurs obscènes sur le monde entier, par leur télévision.

Notre maison est là ou nous habitons

Nous sommes logés, mais nous n’habitons plus, voilà la réalité. Et c’est peut-être bien cette réalité qui nous saisit l’âme, à la lecture de ces lignes écrites voici quelques dizaines d’années - à peine deux générations - par un français dont la vie se déroula pourtant sous le double signe de l’enracinement et de la désinstallation :

« Non, je ne logeais plus entre le sable et les étoiles. Je ne recevais plus du dehors qu’un message froid. Et ce goût d’éternité que j’avais cru tenir de lui. J’en découvrais maintenant l’origine. Je revoyais les grandes armoires solennelles de la maison . »

Ainsi, Antoine de Saint Exupery nous l’a démontré, on peut être voyageur et enraciné. Et on peut évidemment déduire de ceci que nous n’habitons pas forcément l’endroit où nous résidons, et que notre habitat se trouve d’abord dans la relation que nous établissons avec le monde, en un lieu et non dans notre seule présence physique même régulière en un endroit donné. Notre maison ne consiste donc pas forcément dans la « construction » qui a été conçue pour être un logement, mais peut aussi bien advenir dans tout type de lieux ou de constructions qui peuvent n’être pas destinés à priori à l’habitat et qui pourtant expriment notre rapport au monde, individuellement ou collectivement. Cela signifie que le lieu n’est pas seulement habité en tant qu’endroit, mais aussi, et surtout en tant qu’il permet cette médiation.

Habiter : une expérience religieuse

Pour Mircea Eliade, « Habiter », c’est-à-dire, au commencement, cette aptitude qui nous permet de percevoir le caractère non-homogène de l’espace, à en percevoir les cassures et à en identifier certaines portions comme étant qualitativement différentes des autres, est une aptitude qui témoigne du caractère « religieux » des hommes . Car, selon lui, c’est l’expérience profane qui maintient l’homogénéité et donc la relativité de l’espace1. Mais, concluait-il non sans un brin d’ironie, « une telle existence profane ne se rencontre jamais à l’état pur »

Pour Eliade, le besoin dans lequel nous sommes, de nous identifier à un lieu, repose sur la nécessité dans laquelle les hommes se trouvent de se situer dans un espace organisé, dans un lieu signifiant dont ils puissent percevoir le sens. C’est enfin la révélation d’un espace « sacré » qui nous permet de nous orienter dans l’homogénéité chaotique ; selon Eliade, tout espace sacré impliquant une irruption du sacré, « qui a pour effet de détacher un territoire du milieu cosmique environnant et de le rendre qualitativement différent » (p.25). Cette irruption du sacré, c’est la manifestation d’un signe qui nous permet d’identifier la qualité de l’endroit, un signe porteur de signification religieuse et qui nous indique que le lieu est habitable. « On demande un signe pour mettre fin à la tension provoquée par la relativité et l’anxiété nourrie par la désorientation, en somme, pour trouver un point d’appui absolu. » (p.27). Aussi, lorsque aucun signe ne se manifestait dans les alentours, on le provoquait.

C’est pour cette raison nous dit Eliade que les hommes ont élaboré « des techniques d’orientation qui sont à proprement parler, des techniques de construction de l’espace sacré. » (p.28). En effet, dans les sociétés « traditionnelles vernaculaires »,si un territoire n’est pas occupé par quelqu’un qui puisse être identifié comme faisant partie « du monde de la tribu », il est considéré comme un espace participant encore « à la modalité fluide et larvaire du « Chaos » . En l’occupant et en s’y installant, le groupe humain le transforme symboliquement en Kosmos par une répétition rituelle de la création de l’univers : la Cosmogonie, en imitant la Création exemplaire des dieux.

On retrouve cette volonté, dans le choix du lieu de vie et de construction de l’habitation2, dans sa forme et son orientation, dans les matériaux utilisés, et jusque dans l’agencement intérieur, car la demeure est voulue à l’image du monde : imago mundi, une récapitulation de l’ordre cosmique et l’homme la veut et se veut lui même au centre de celui ci. Non pas nombril du cosmos, mais fidèle aux lois du monde, exemplaire à sa manière dans le respect et l’actualisation de leurs principes.

La maison remplit donc ainsi une fonction d’orientation et d’organisation essentielle. Elle apparaît comme une projection du ou des habitants au travers de leur culture, de leur histoire, de leur origine et de la perception qu’ils en ont. Ainsi dans les sociétés traditionnelles « vernaculaires », c’est-à-dire (comme le rappelait fort justement Edward Goldsmith dans notre dernier numéro) durant l’immense majorité du temps de vie de l’espèce humaine, la maison peut être considérée comme une mise en forme des possibles, et en définitive la véritable matérialisation du système de valeurs d’un groupe humain, de la culture d’un peuple. La maison agit donc comme Habitat non seulement en ce qu’elle est un foyer, un abri ou un bien, mais bien parce qu’elle constitue un langage, un reliant avec le monde. Que ce lien ne puisse se tisser sans la succession des jours et des expériences de la vie et sans une identification à des formes, des couleurs, des odeurs ou des souvenirs de la vie quotidienne, c’est une évidence. Et le temps passant, ce que la culture traditionnelle apportait de manière immédiate, au travers des cérémonies lors de la construction ou de l’installation, l’homme moderne, peut parfois le reconstituer lentement et inconsciemment, quand on en lui laisse le temps.

La maison marchandise

Et malheureusement c’est bien ce temps qui nous manque. De nos jours en effet, les signes de désorientation jalonnent la vie quotidienne. Les formes changent et il devient de plus en plus difficile de s’identifier à ces constructions collectives et anonymes gigantesques qui sont autant le produit de la mégalomanie et du snobisme des architectes et des potentats qui nous gouvernent que de la rage de fonctionnalisation des urbanistes. Partout, la fréquence des déplacements et des déménagements s’accélère, la standardisation de la construction des logements individuels et collectifs se poursuit, la marchandisation des biens et des personnes installe une « épée de Damoclès » au-dessus de chaque habitation devenue marchandise, et en conséquence, susceptible d’être réquisitionnée pour l’échange à court terme par la machine économique. La maison disparaît, s’efface, gommée par la relativité de sa condition dans la société moderne. 

La maison objet

Nous ne savons plus comment habiter des formes qui sont manifestement élaborées en fonction de systèmes de valeurs issus d’une pensée utopique, (u-topos : sans le lieu), et donc décontextualisée (Polanyi) et déracinante. Ainsi, Jean Baudrillard dans son livre « Le système des objets » soulignait :

« La maison maternelle classique, dessinée par les enfants, avec ses portes et fenêtres, symbolise t-elle à la fois eux-mêmes (un visage humain) et le corps de la mère. Comme celle du gestuel, la disparition de cette maison traditionnelle à étages, escaliers, grenier et cave signifie d’abord la frustration d’une dimension symbolique de reconnaissance. C’est dans la connivence profonde, la perception viscérale de notre propre corps que nous sommes déçus par l’ordre moderne : nous n’y retrouvons plus grand-chose de nos propres organes ni de l’organisation somatique »3.

Mircea Eliade, soulignant la différence radicale qu’on relève entre les deux comportements- « traditionnel » et « moderne »- à l’égard de la demeure humaine, écrivait :

« Il est superflu d’insister sur la valeur et la fonction d’habitation dans les sociétés industrielles : elles sont assez connues. Selon la formule de Le Corbusier, la maison est une « machine à habiter ». Elle se range, donc, parmi les innombrables machines produites en série dans les sociétés industrielles. La maison idéale du monde moderne doit-être avant tout, fonctionnelle, c’est-à-dire permettre aux hommes de travailler et de se reposer pour assurer le travail. On peut changer de « machine à habiter » aussi fréquemment qu’on change de bicyclette, de frigidaire, de voiture. On peut également quitter sa ville ou sa province natale, sans autre inconvénient que celui qui découle du changement de climat. »4.

Et il est vrai qu’il ne se trouve plus beaucoup de nos contemporains pour se féliciter de l’influence de la modernité sur l’évolution des habitations humaines. Ainsi pour Antoine Waechter5 la relation à l’espace s’est profondément modifiée.

« Hier, chacun participait à la construction de sa propre maison en traduisant sa perception du lieu, sensible et imaginaire. La demeure était autant le fruit des contraintes technologiques et climatiques, du savoir-faire des bâtisseurs que du rêve de l’habitant. Aujourd’hui, le pavillon est choisi sur catalogue et construit sur une parcelle de lotissement en même temps que des dizaines d’autres, tous identiques jusqu’à la monotonie ou tellement dissemblables qu’ils paraissent complètement étrangers les uns aux autres. » (...) « L’évolution du paysage au cours du dernier demi-siècle est marqué par la banalisation, le désordre et l’appauvrissement. La banalité c’est la disparition des particularités, l’effacement des traits qui confèrent à un lieu sa personnalité. Le désordre doit être compris comme perte d’harmonie, résultat d’une juxtaposition d’objets manifestement sans lien entre eux et avec leur environnement naturel » (idem p. 128).

On ne saurait mieux dire.

Article initialement publié en 1997 dans le quatrième numéro de la revue Recours aux Forêts.

Laurent Ozon
15 février 2017
Source : Centurie News


Notes :

Mircea Eliade, Briser le toit de la maison, la créativité et ses symboles, Coll. Les Essais, NRF, Gallimard, 1986.
Les anciens avaient par exemple pour coutume de faire paître pendant quelques mois des animaux dans de petits enclos éparpillés sur la terre où l’on souhaitait s’installer. Puis il les sacrifiaient afin d’en ausculter les viscères, et pour vérifier l’état de santé de l’animal, qui leur indiquait par là si le lieu était sain et habitable, et si les dieux souhaitaient leurs demeures (maisons ou villages), à l’endroit en question.

Le système des objets, Gallimard, 1990, p. 77.
Mircea Eliade, Le sacré et le profane, coll. Idées Gallimard, 1979.
Antoine Waechter, Dessine-moi un planète, Albin Michel, 1990.

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