« Le Minotaure Planétaire » : analyse d’un mécanisme qui sous-tend l’économie

Publié le : 09/10/2015 17:03:45
Catégories : Recensions

« Le Minotaure Planétaire » de Varoufakis : analyse d’un mécanisme qui sous-tend l’économie du monde.

Nous avons décidé de vous présenter les thèses du livre « Le Minotaure Planétaire » de Yanis Varoufakis, ex ministre grec des finances et surtout économiste, car il offre un éclairage nouveau et intéressant à la fois sur le monde politique et économique depuis 1945 et la période actuelle où les « crises » se juxtaposent depuis 2008.


Le livre, paru en 2011, (mais traduction française en 2014) est une tentative  cohérente pour rendre compte du krach de 2008 et de l’état économique et politique du monde et  de la domination du capitalisme financier.

Après un bref rappel historique de crises et des laboratoires du futur qu’elles ont engendrés la crise de 1929 en bonne place et le laboratoire du futur que furent les mesures prises  par le président Roosevelt, l’auteur distingue 2 périodes-clés de l’après-guerre:
1) 1944-71, qu’il appelle "le Plan Mondial" et
2) 1971-2008, nommée "Le Minotaure Planétaire".

1) 1944- 1971. ‘’Le Plan Mondial’’, crée un nouvel ordre mondial, qui verrouille la suprématie des USA, en reconstruisant à leur image le capitalisme occidental.

Un nouveau cadre monétaire est bâti: le commerce repose sur une seule devise, le dollar, indexé sur l’or et financé par un épicentre, Wall Street. La relance du commerce international passe par le fait primordial, qui a été de "dollariser" l’Europe.  C’est le plan Marshall : L’Europe et l’Asie  sont 2 piliers de ce plan où les vaincus, l’Allemagne et le Japon jouent un rôle prépondérant à cause de leurs bases industrielles solides et de leur main d’œuvre hautement qualifiée, le 3ème pilier étant les pays du Tiers-monde réduits au rôle de fournisseurs de matières premières. Les USA font des transferts et des investissements financiers dans ces 2 zones et la demande (=la consommation) de ces régions est alors en capacité d’absorber les produits de l’industrie européenne retrouvée et les excédents américains, "car toute société dont la production s’organise en fonction de l’offre et de la demande a besoin du recyclage des excédentsselon la formule de Keynes. Ce plan est issu de la réunion de Bretton Woods en juillet 1944, convoquée par le président Roosevelt.

En 1951, les européens  forment la CECA (communauté économique du charbon et de l’acier)  Pendant cette période les entreprises américaines du secteur de l’énergie et des mines ont connu un essor sans précédent, on a assisté à l’âge d’or du capitalisme. Cependant à partir des années 70, le mécanisme s’enraie. Les gouvernements des USA usent et abusent du "privilège exorbitant" (Valéry Giscard d’Estaing) de créer à volonté de la monnaie mondiale et de l’endettement, du aux guerres (particulièrement le Vietnam), mais aussi au programme de dépenses publiques pour la lutte contre la pauvreté et le racisme ("La grande Société" de Lyndon Johnson). Le pays dit adieu aux excédents et affiche alors 2 déficits jumeaux récurrents (commercial et budgétaire). Les Etats-Unis se retrouvent désormais dans une position insolite, celle du pays déficitaire... 70 milliards de dette et seulement 12 milliards de réserve d’or pour garantie. Le président Nixon annonce alors la fin de la convertibilité du dollar en or : fin des accords de Bretton Woods (août 1971). Les taux de change fixes du système de Bretton Woods deviennent incontrôlables, le prix de l’or bondit, celui des matières premières s’envole, celui du pétrole aussi: le début des années 70 connait  ce qu’on a appelé "les crises pétrolières", mais c’était bien plus que cela : L’inflation et le chômage bondirent… La période où le plan mondial avait fonctionné était révolue.

Les Etas-Unis devaient alors trouver un moyen de financer leurs déficits, sans augmenter les impôts des américains, sans réduire les dépenses du gouvernement ("l’American way of life n’était déjà pas négociable"). Il fallait donc une inversion du flux des capitaux, pour que ceux-ci reviennent  vers les Etats-Unis financer leurs déficits. Cette période Yanis Varoufakis l’a appelée the "Global Minotaur". (Titre original du livre en anglais).

2) le Minotaure Planétaire : Comment le reste du monde a financé les déficits des USA !

Une redistribution des excédents mondiaux s'effectue alors aux dépens des 2 zones économiques construites en Europe autour de l’Allemagne et à l’Est avec le Japon. Les rentes colossales des pays et entreprises (américaines) du pétrole vinrent s’accumuler à Wall Street. Les USA pouvaient se permettre en toute impunité un déficit commercial croissant, grâce à l’afflux des capitaux venus du reste du monde. Selon les propres mots de Paul Volcker (ancien directeur de la Fed, réserve fédérale américaine) :

"La désagrégation contrôlée de l’économie mondiale serait un objectif légitime pour les années 80 !"

Il s’agit donc selon Y. Varoufakis de :

"Projeter l’économie mondiale dans le chaos organisé d’un état de constant flottement dans le labyrinthe du minotaure planétaire".

Ce Minotaure, qui draine les capitaux en excédents du monde comme le Minotaure de Crète absorbait les tributs (de jeunes gens demandés à Athènes), a des pouvoirs prodigieux : Il a désormais le statut de devise de réserve : en effet le choc résultant du fait que les devises allaient "flotter" librement a créé une ruée vers le dollar (cela se vérifie à chaque crise, aussi en 2008 !), et toutes les ventes de matières premières sont libellées en dollars. L’augmentation des coûts énergétiques a profité aux USA de 2 façons, aux entreprises pétrolières américaines par une hausse substantielle de leurs profits et à Wall Street qui recyclait ensuite les capitaux du monde. La baisse du coût de la productivité du travail permet aux bénéfices des entreprises de s’envoler, car, alors que la productivité du travail grimpe, les salaires réels stagnent (… à ce jour ils n’ont même pas retrouvé leur pouvoir d’achat de 1973 !), on corrige ce problème par le recours au crédit : tout le monde s’endette… et la dette privée ne cesse de grimper depuis 1945. Un mécanisme curieux  de recyclage des excédents se met en place, l’afflux de capitaux reposant sur l’accroissement des déficits américains ! 

Wall Street reçoit alors 70% des flux de capitaux internationaux jusque dans les années 2000,  Cela sous tend bien entendu que la Finance soit délivrée de toute entrave (= toute régulation) à l’innovation financière. Le modèle américain devient alors le modèle à suivre dans le monde ! Le marché de l'immobilier est en constante hausse, l’auteur pose une question essentielle : pourquoi, alors que l’inflation est combattue comme un fléau, la hausse des prix de l’immobilier n’est absolument pas vue comme dangereuse, elle est même applaudie! Or les "subprimes" seront bien le déclencheur de la crise !

Et le krach arriva... l’auteur en démonte les mécanismes dans le chapitre 6.

Le mécanisme du Minotaure tombe à cause de la dérégulation financière : Certains le savaient : Paul Volcker en 2005 :

"La difficulté est que ce modèle apparemment confortable ne peut durer indéfiniment. Je ne connais aucun pays qui ait réussi pendant longtemps à consommer et investir 6% de plus qu’il ne produit".

Les Etas-Unis absorbent plus de 80% du flux net de capitaux internationaux -*(1).

L’ampleur du désastre est impressionnant : 4 000 milliards d’actifs financiers ont été balayés, 10 000 milliards de dollars de subventions sont allés aux banques financées par les impôts du contribuable, 54 millions d’emplois furent détruits dans le monde.  Cette crise est devenue une "crise" politique, or les gouvernements ne donnent à cette crise que des réponses économiques ! La crise menace la monnaie commune en Europe qui a, elle aussi, donné 1100 milliards d’Euros pour sauver ses banques… Et l’après 2008 a des répercussions incessantes dans l’économie "réelle".

Conséquence politique : la "faillitocratie" : Ce que les gouvernements ont fait pour soi-disant sauver  les pays fut en réalité pour sauver les banques et celles des pays comme le Royaume Uni, l’Allemagne et la France en particulier :

"En consolidant ainsi la position des banques ils se sont privés de toute réelle marge de manœuvre pour prendre des décisions efficaces".

Conséquence économique : Une  économie mondiale en état de choc, le Japon et l’Asie du Sud Est en crise, les Etats Unis condamnés au "quantitative easing" (assouplissement quantitatif) de la Fed, c’est-à-dire l’injection de liquidités massives dans le système financier, des pays rattrapés par la "trappe à liquidités"-*(2), conséquence de ce  quantitative easing le plus massif de l’histoire. Tel est  le legs de ce minotaure déchu.

Conséquence en Europe : l’Europe à "l’heure allemande", cette Europe à qui il manque un mécanisme compensatoire de recyclage des excédents comme le pratiquent les états envers les régions déficitaires et qui choisit la politique suicidaire de l’austérité. -*(3)

Il n’y a plus de demande suffisante pour la production excédentaire venue d’Europe ou d’Asie, un mécanisme manque pour recycler les surplus économiques : Un scénario intéressant avait été proposé par Keynes en 1944 MAIS refusé par les USA, une union monétaire internationale (UMI), soit un organisme mondial transparent qui agencerait le recyclage des biens, du profit, de l’épargne et de la demande, avec une banque centrale mondiale qui prêterait aux états à taux 0, ou à taux fixe pour éviter aux pays déficitaires le cycle de "déflation par la dette".

Est-ce que ce sera possible ? 

Collectif Roosevelt
8 octobre 2015


NOTES :

*(1) - P.Volker ’’an economy on thin ice’’, Washington Post 10 avril 2005.

*(2) - La trappe à liquidités est une situation d’inefficacité monétaire : alors que la banque centrale pratique des taux d’intérêt bas pour augmenter la masse monétaire en circulation afin de relancer l’investissement, les liquidités empruntées par les investisseurs ne sont pas réinvesties et l’économie n’est pas relancée.

*(3) - Y. Varoufakis a écrit un petit livre avec James K. Galbraith et Stuart Holland, il s’agit de "Modeste  proposition pour résoudre la crise de la zone Euro’’. Il y montre qu’il y a bien des alternatives possibles à l’austérité pour régler les problèmes de l’endettement.

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