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« Nous vivons le temps de la guerre civile froide ! » | Recension d'Hector Lefort

Publié le : 26/12/2017 19:20:48
Catégories : Actualités des éditions Le Retour aux Sources , Auteurs , Jean-Michel Vernochet , Recensions

L’auteur, journaliste indépendant, propose avec ce nouvel essai un état des lieux, de la « scène du crime ». Ponctués d’échos du Passé judicieusement choisis, avec en perspective finale ou fatale, la rêverie « scientifique » du transhumanisme, à défaut d’être capable de peupler la planète Vénus ou d’aller sur la Lune.


Jean-Michel Vernochet est un observateur éclectique, entendons dans la lignée des humanistes, ainsi qu’il le prouva, et à peu près tout seul dans la mouvance dite de Droite, en donnant toute son importance à l’écologie, alors qu’elle couvre, de toute évidence, des valeurs essentiellement communes à une droite authentique. En cela il est l’averti continuateur d’Henri Charles Geffroy, qui diffusa après guerre un petit bulletin intitulé La Vie claire

Avec Les Fiancés de la mort, Jean-Michel Vernochet nous avait conviés à patauger dans les flaques d’hémoglobines du terrorisme a priori spectaculaire ; avec ce nouvel essai, on virevolte dans l’Empyrée. Enfin, son succédané, ce ciel nappé de chemtrails où scintillent les idées, les concepts ; ce firmament où s’égayent et se mirent les alouettes. Ces idées ne sont pas inspirées, célestielles, mais sorties de cervelles prétentieuses et bien humaines, la raison, semble-t-il, les fit éclore.

« Si les grands idéaux, Liberté, Égalité, Fraternité étaient restés ce qu’ils sont et ce qu’ils doivent être, des idéaux et non ce qu’ils sont devenus, des articles de foi et de loi, tout aurait été pour le mieux dans le meilleur des mondes républicains. Hélas des fanatiques, messianistes plus ou moins conscients, se sont mis en tête de faire tomber du ciel sur le plancher des hommes ces idéalités qui eussent dû y rester accrochées jusqu’à la fin des temps »

nous avertit l’auteur au tout début de son texte, indiquant déjà deux « valeurs fondamentales » de la théogonie républicaine, au sujet desquelles il sollicite notre réflexion, nous guidant par quelques repères historiques bien choisis et des exemples tirés de l’actualité événementielle – et parfois démentielle ! – politique ou culturelle : la Liberté et l’Égalité.

Sa tâche n’est pas simple car un premier constat s’impose, celui d’une confusion généralisée, ou pour le moins en de nombreux domaines. Et par exemple dans celui de la politique, et aujourd’hui, d’une manière de plus en plus caricaturale, comme le constate l’auteur qui tente de démêler pour nous l’imbroglio dialectique Gauche-Droite (G/D), de nos jours mutant en l’opposition Mondialisme-Nations, une opposition qui se décline en plusieurs autres que l’éthique ou les lois actuelles empêchent de caractériser – ou de s’avouer. D’ailleurs ce qu’il faut socialement cacher, n’est-ce pas l’intimité « politique » de chacun, proche du néant pour la grande majorité des « citoyens » ?

Il y a d’ailleurs plus important que cette opposition G/D1 qu’on pourrait résumer par cette formule : « l’UMPS en marche vers le printemps… » ; Là, on n’est plus dans la confusion, on est, éberlué, proche de l’extase ! Plus intéressante que nos délibérations sur cette opposition d’apparence, et donc plus cachée serait la bonne compréhension du terme « double-pensée », une technique employée sans vergogne par le candidat Emmanuel Macron

« George Orwell a décrit ce dispositif de « double-pensée » dans son roman 1984. Lequel se développe par le biais de cette « novlangue » qui fait cohabiter des réalités antagonistes et antinomiques, ce qui interdit la représentation précise d’une chose, d’un fait, d’un événement. La novlangue contredisant le réel (le mal c’est le bien, le mensonge la vérité, la guerre est la paix) inhibe tout jugement, ce qui entraîne une indifférenciation des divers éléments composant la réalité perçue. Le pouvoir séparateur, analytique du langage est alors annihilé par le caractère englobant d’une image ambivalente (et ambiguë) »3.

En d’autres termes, il s’agit d’enfiler des oxymores avec la conviction d’un nominaliste, puisque un mot creux doit s’entendre chez l’auditeur comme une « réalité ». Dans le cadre de cette « ingénierie sociale », un homme politique – qu’on ne devrait plus appeler que politicien4 – se doit d’être une : 

« ... figure intellectuellement quasi asexuée dans un registre équivalent à celui qui promeut vertigineusement l’indifférenciation sexuelle. Une révolution épistémologique autant que sociétale – celle de la post-vérité, du relativisme, du subjectivisme, de l’équivoque et de la biunivocité – concoctée et théorisée naguère par l’École freudo-marxiste dite de Francfort. »5

Mais c’est bien du temps présent que nous parle l’auteur. Certes, la suggestion d’une post-vérité est plus ancienne6, mais aujourd’hui jactante elle s’affirme en mode provocateur : le concept légalisé, doit-on dire, du “mariage pour tous” en est un excellent exemple. Mais, comme on ne peut évoquer toutes les « idéalités » que déchoit ou analyse l’auteur, disons seulement que le domaine de la culture et de l’art n’est pas oublié, introduit par le couple beau/laid… ; qui aujourd’hui invertit l’équivalence savante : le Beau est le Bien7. Une importance est donnée par M. Vernochet à deux étoiles rougeoyantes dans le ciel de la théogonie républicaine : la Liberté et l’Égalité. Il fut rejoint par le patriarche de Moscou, Cyrille, qui fin octobre enseignait les croyants avec cette métaphore : 

« S’il y a liberté, il ne peut y avoir égalité parce que la liberté c’est une prairie où poussent des fleurs et des herbes sans contrainte, mais toute plante grandit seulement dans la mesure de son pouvoir : les unes sont plus hautes, les autres plus basses et les dernières ne sont même pas visibles. Ainsi [dans cette prairie] il n’y a pas d’égalité. Par contre, il existe des pelouses entretenues où toutes les herbes sont mises à égalité, mais dans ce cas elles ne sont pas libres. »8

Pour que la liberté soit harmonieusement partagée dans une société ou par un peuple, elle doit être bornée par la loi, loi institutionnalisée par les dirigeants de ce peuple ; elle n’est donc jamais totale et il n’y a aucune raison d’honorer ce mot, ce concept d’une majuscule. La vraie liberté serait celle des « oiseaux du ciel : ils ne sèment, ne moissonnent ni n’amassent dans les greniers ; et votre Père céleste les nourrit. Ne valez-vous pas mieux qu’eux ? »9

Le lecteur découvrira sous la plume de M. Vernochet différents aspects de cette idéalité encadrée de miradors d’où l’on surveille « Charlie », cet ahuri îlote10. De nos jours, la Loi qui nous suspecte à tendance à s’internationaliser de plus en plus, « le global dévore le local »11, rendant anonymes et lointains ceux qui l’élaborent, et, à s’insinuer dans la sphère privée de chacun d’entre nous. La technologie offre des possibilités incommensurables en ce domaine, mais tout lecteur de 1984 sait déjà que cette idéale lubie pour adolescents irresponsables, n’est qu’une illusion : « La liberté c’est l’esclavage », dixit Grand Frère.

L’Égalité, cette autre idéalité du panthéon républicain n’a pas plus d’existence que la précédente dans la nature12, celles-ci se contredisant l’une l’autre comme on l’a vu. Sans doute faut-il cependant la considérer dans la sphère mathématique comme une vérité. De même sert-elle dans le champ de la stricte matérialité à compter, à comparer, étant, dans ce cas, une facilité de langage. Elle est toujours relative, subjective13. Elle est surtout un piège sémantique. Recopions à la suite de J.-M. Vernochet cet avertissement emprunté à François-René de Chateaubriand :

« Les Français vont instinctivement au pouvoir, ils n’aiment point la liberté ; l’Égalité seule est leur idole. Or l’égalité et le despotisme ont des liaisons secrètes ».

« De l’exigence d’Égalité découle actuellement la quasi-totalité de nos grandes orientations politiques sans que quiconque comprenne de quoi il retourne exactement. Or un vœu pieux ne saurait constituer la charpente d’une philosophie politique. Car il s’agit avant tout, admettons-le, d’un mot fétiche, d’une invocation magique dont le contenu est davantage émotionnel que rationnel ».14

Cela n’a rien de rassurant quand entre autres supercheries malfaisantes, elle est le socle des sociétés démocratiques, du système qui désigne nos dirigeants apparents, les politiciens élus et leur Président. Qu’est-ce exactement :

« Que cette loi du plus grand nombre qu’invoquent les gouvernements modernes et dont ils prétendent tirer leur seule justification ? C’est tout simplement la loi de la matière et de la force brutale, la loi même en vertu de laquelle une masse entraînée par son poids écrase tout ce qui se rencontre sur son passage ; c’est là que se trouve précisément le point de jonction entre la conception « démocratique » et le « matérialisme », et c’est aussi ce qui fait que cette même conception est si étroitement liée à la mentalité actuelle. C’est le renversement complet de l’ordre normal, puisque c’est la proclamation de la suprématie de la multiplicité comme telle, suprématie qui, en fait, n’existe que dans le monde matériel15 ; au contraire, dans le monde spirituel, et plus simplement encore dans l’ordre universel, c’est l’unité qui est au sommet de la hiérarchie, car c’est elle le principe dont sort toute multiplicité »16.

Une multiplicité qui émerge par le truchement du nombre deux ; nombre auquel étymologiquement le Diable se rattache… « Égalité morne plaine ! », écrit l’auteur ; l’Égalité est un concept morbide, létal.17

Un dernier mot à propos de ce livre dont on n’a fait qu’effleurer toute la richesse thématique : p.149 est longuement cité le « discours emblématique de la République cosmopolitiste », cette harangue menaçante que prononça Nicolas Sakozy devant un parterre de militaires en décembre 2008. Ne serait-ce que pour elle, il est bon et utile de posséder ce livre dans sa bibliothèque.

Hector Lefort
Novembre 2017.


Notes :

1 Ainsi résumé dans son expression courante : « L’opposition entre les deux pôles droite/gauche incarne donc jusqu’à ce jour la guerre éternelle du Bien contre le Mal. D’un côté l’Homme nouveau, forcément jeune, surdiplômé, libéral-libertaire, urbain, habitant branché des métropoles, libre de préjugé, sachant jouir sans entrave ni temps mort, mobile, ouvert au monde et chantre du village planétaire. De l’autre, des beaufs ringards et des bœufs repliés sur eux-mêmes avec leurs stéréotypes hérités d’un passé obsolète, peu éduqués, l’esprit encombré de vieilleries, statiques et sédentaires, en majorité ruraux ou provinciaux, à la mobilité intellectuelle ou physique réduite, hostiles et incapables de vivre le temps présent. » (La guerre civile froide, p.25).

2 Le prénom a son importance ; ainsi d’ailleurs que celui de la conjointe de Macron, tout autant significatif quand on sait ce qui suscita ce second choix. Mme Auzière, naquit Brigitte Trogneux le 13 avril 1953, à Amiens ; on « l’appela Brigitte, prénom dans le vent grâce à une ingénue à la beauté provocante. Quand Brigitte, la nôtre, vit le jour, Brigitte Bardot avait 19 ans et déjà à son actif deux couvertures de Elle, un petit rôle dans un film avec Bourvil, une tentative de suicide et un mariage avec Vadim. » (Pop Story, Et Brigitte créa Macron, n°1, mai-juin 2016, p.10

3 La guerre civile froide, p.17

4 Déjà en 1927, René Guénon écrivait : « C’est pour créer cette illusion [d’un peuple souverain] qu’on a inventé le “suffrage universel” : c’est l’opinion de la majorité qui est supposée faire la loi ; mais ce dont on ne s’aperçoit pas, c’est que l’opinion est quelque chose que l’on peut très facilement diriger et modifier ; on peut toujours, à l’aide de suggestions appropriées, y provoquer des courants allant dans tel ou tel sens déterminé ; nous ne savons plus qui a parlé de « fabriquer l’opinion », et cette expression est tout à fait juste, bien qu’il faille dire, d’ailleurs, que ce ne sont pas toujours les dirigeants apparents qui ont en réalité à leur disposition les moyens nécessaires pour obtenir ce résultat. Cette dernière remarque donne sans doute la raison pour laquelle l’incompétence des politiciens les plus « en vue » semble n’avoir qu’une importance très relative ; mais, comme il ne s’agit pas ici de démontrer les rouages de ce qu’on pourrait appeler la « machine à gouverner », nous nous bornerons à signaler que cette incompétence même offre l’avantage d’entretenir l’illusion dont nous venons de parler : c’est seulement dans ces conditions, en effet, que les politiciens en question peuvent apparaître comme l’émanation de la majorité, étant ainsi à son image, car la majorité, sur n’importe quel sujet qu’elle soit appelée à donner son avis, est toujours constituée par les incompétents, dont le nombre est incomparablement plus grand que celui des hommes qui sont capables de se prononcer en parfaite connaissance de cause. » (La crise du monde moderne, 1927, chap. VI  Le chaos social ; 1973, p.131. Ce chapitre est l’un des rares passages, dans toute son œuvre, où cet auteur aborde le domaine de la politique.)

5 La guerre civile froide, p.18

6 Jean-Michel Vernochet donne la date possible de 1992 pour l’invention du terme, p.58, n.34

7 La guerre civile froide, p.59

8 « Le patriarche Cyrille de Moscou et de toutes les Russies, a appelé le peuple russe, le 30 octobre, à réviser son adhésion à la devise de la République française « Liberté, Égalité, Fraternité ». Issue de la Révolution française de 1789 ». (Internet ; Media-presse info, 30 oct. 2017)

9 Évangile selon Matthieu, VI, 26 ; dans l’édition de La Pléiäde (1980), les oiseaux du ciel sont des corbeaux.

10 Le terme désigne les habitants de Laconie réduit en esclavage par les Spartiates. 

11 La guerre civile froide, p.69

12 Contrairement à ce qu’écrivait Charles de Secondat, baron de Montesquieu, dans L’Esprit des lois (1748) : « Dans l’état de nature, les hommes naissent bien dans l’égalité mais il n’y saurait demeurer », masculin et féminin ne sont pas « égaux » mais plus justement énoncé, complémentaires. Mais peut-être que Montesquieu ne pensait qu’à la gent masle ? D’ailleurs, à ce sujet, la jeune génération saura que pour l’Isréalite converti au protestantisme Otto Weininger (1880-1903), la femme n’a pas d’âme ; son essai Sexe et caractère (1903) dans lequel il l’affirme, ayant été réédité cette année.

13 Égalité, parité : L’homme est une femme comme les autres (1998), titre d’un film de Jean-Jacques Zilbermann, emprunté à Groucho Marx (1890-1977)…

J.-M. Vernochet écrit : « La parité homme/femme poursuit une égalité idéale mais contredit cette autre égalité basique, à savoir être équitablement jugé, promu ou déchu selon son seul mérite. Dans ce cas l’Égalité apparaît bien pour ce qu’elle est, un mot fétiche et un sophisme assez trivial. Ce peut être à contresens une pitoyable injustice voire une violence faite à l’ordre des choses : en Suède les enfants intellectuellement les plus doués sont automatiquement redirigés vers des classes de moindre niveau pour éviter l’émergence d’un quelconque « élitisme » ! » (La guerre civile froide, p.137)

14 La guerre civile froide, p.136

15 « Il suffit de lire saint Thomas d’Aquin pour voir que « numerus stat ex parte materiae ». »

16 René Guénon, La crise du monde moderne, p.134

Un autre passage de cet ouvrage mérite d’être aussi recopié : « Naturellement, quand nous nous trouvons en présence d’une idée comme celle d’ « égalité », ou comme celle de « progrès », ou comme les autres « dogmes laïques » que presque tous nos contemporains acceptent aveuglément, et dont la plupart ont commencé à se formuler nettement au cours du XVIIIè siècle, il ne nous est pas possible d’admettre que de telles idées aient pris naissance spontanément. Ce sont en somme de véritables « suggestions », au sens le plus strict de ce mot, qui ne pouvaient d’ailleurs produire leur effet que dans un milieu déjà préparé à les recevoir ; elles n’ont pas créé de toutes pièces l’état d’esprit qui caractérise l’époque moderne, mais elles ont largement contribué à l’entretenir et à le développer jusqu’à un point qu’il n’aurait sans doute pas atteint sans elles. Si ces suggestions venaient à s’évanouir, la mentalité générale serait bien près de changer d’orientation ; c’est pourquoi elles sont si soigneusement entretenues par tous ceux qui ont quelque intérêt à maintenir le désordre, sinon à l’aggraver encore, et aussi pourquoi, dans un temps où l’on prétend tout soumettre à la discussion, elles sont les seules choses qu’on ne se permet jamais de discuter. Il est d’ailleurs difficile de déterminer exactement le degré de sincérité de ceux qui se font les propagateurs de semblables idées, de savoir dans quelle mesure certains hommes en arrivent à se prendre à leurs propres mensonges et à se suggestionner eux-mêmes en suggestionnant les autres ; et même, dans une propagande de ce genre, ceux qui jouent un rôle de dupes sont souvent les meilleurs instruments, parce qu’ils y apportent une conviction que les autres auraient quelque peine à simuler [cet état « sociétal » est, semble-t-il, aujourd’hui dépassé !], et qui est facilement contagieuse ; mais derrière tout cela, et tout au moins à l’origine, il faut une action beaucoup plus consciente, une direction qui ne peut venir que d’hommes sachant parfaitement à quoi s’en tenir sur les idées qu’ils lancent ainsi dans la circulation. Nous avons parlé d’« idées », mais ce n’est que très improprement que ce mot peut s’appliquer ici, car il est bien évident qu’il ne s’agit aucunement […] de quelque chose qui appartienne de près ou de loin à l’ordre intellectuel ; ce sont, si l’on veut, des idées fausses, mais mieux vaudrait encore les appeler des « pseudos-idées », destinées principalement à provoquer des réactions sentimentales, ce qui est en effet le moyen le plus efficace et le plus aisé pour agir sur les masses. » (La crise du monde moderne, p.126)

17 Ces jours-ci, l’acteur Gérard Depardieu séjourne dans le Badaudois afin d’y promouvoir la sortie de son livre Monstre ; volubile et rageur, il a déclaré : « Ce pays m’emmerde. Les Français sont tristes comme la mort. »


La recension parue dans Rivarol (janvier 2018) :

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