Ceux d’entre nous qui font attention peuvent avoir facilement perdu le compte des atrocités de terreur perpétrées à travers l’Europe par les fanatiques islamiques. Charlie Hebdo, Bataclan, l’attaque par camion le jour de la fête nationale à Nice, l’aéroport de Bruxelles, le Marché de Noël de Berlin ont été les plus récents et les plus spectaculaires. Pendant des années, des individus ont été poignardés, ont eu la tête coupée, la gorge tranchée, ont été tués, mitraillés. Jetez un coup d’œil à cette liste complète qui remonte à 2001. Vous serrez étonné. Dans cette optique, il est assez difficile de continuer à brandir la bannière de la « diversité » et je sens que l’Europe en a assez. Une grande question est de savoir si les nouveaux dirigeants européens de droite vont effectivement aller jusqu’à la déportation massive [remigration, NdT]. Je pense qu’ils vont le faire.

Le vote britannique du Brexit a été une totale surprise. (J’ai tapé en voiture un cerf à queue blanche sur la route du Maine vers Turnpike à 70 miles à l’heure ce matin de juin, ahhh, et j’ai survécu pour en parler.) Maintenant, il y a une petite chance que le Parlement trouve un moyen d’empêcher le Brexit. Des bruits émanent également de Bruxelles pour dire que l’UE pourrait assouplir certaines de ses règles – par exemple l’accord de Schengen – pour inciter la Grande-Bretagne à rester dans l’UE. Mais il y a tellement d’autres fissures et de fragilités dans ce système que le Brexit n’importe plus. Le système bancaire européen est en train de fondre et il n’y a absolument aucun moyen de le sauver à l’échelle macro-européenne. L’Italie se dirigeait vers une crise bancaire avant Noël. La Deutsche Bank tourne autour du drain depuis quelques années. Quand les marchés américains et les banques frémiront en 2017, l’Europe en aura des vapeurs. Par conséquent, je prévois la dissolution de l’UE à cette même époque l’année prochaine.

Nous sommes arrivés au col où « tout ce qui est solide se délite dans l’air », dans la phrase poétique du vieux Karl Marx. Marx se référait au « spectre » du communisme qui se dressait sur la route de la société industrielle en plein essor au milieu du XIXe siècle et, en effet, cela s’est transformé en une véritable lutte mondiale au cours du siècle qui a suivi. Mais maintenant le communisme est en perte de vitesse pour le compte et nous commençons à voir ce qui se délite vraiment dans l’air : la modernité elle-même, cette machine colossale, grinçante, de destruction qui menace l’écosystème global et tous ses sous-systèmes, y compris les royaumes humains de l’argent et de la politique.

L’idée que la modernité elle-même pourrait tomber est inconcevable pour ceux qui sont esclaves de la religion du progrès, qui déclare que le monde (et la vie en elle) ne doit faire que s’améliorer chaque année. Cela devrait paraître manifestement inexact, rien que si on regarde les dommages visibles sur les paysages et les êtres vivants qui luttent pour y habiter. Le problème le plus évident de la modernité a été l’accroissement de la population humaine. La vérité est que personne ne va rien faire à ce sujet. Il n’y aura pas de politique ou de protocole, en dépit des bonnes intentions des groupes qui s’y opposent. Cela continuera… jusqu’à ce que cela s’arrête, pour paraphraser feu Herb Stein. Bien sûr, les gens ont encore des rapports sexuels dans ces conditions difficiles, de sorte que la population mondiale va stagner pendant un certain temps jusqu’à ce que nous soyons bien entrés dans la long emergency. Mais les suspects habituels, la famine, la maladie et la guerre sont encore tous là, faisant ce qu’ils ont à faire, et il ne feront que monter en puissance.

La raison pour laquelle le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord se délitent le plus visiblement est qu’ils sont géographiquement parmi les endroits les moins bien dotés pour soutenir des populations supplémentaires qui sont nées là au cours des deux cents dernières années. L’Irak, la Syrie, toute la péninsule arabique, l’Égypte, la Libye, etc. sont tous des déserts artificiellement soutenus par les avantages de la modernité : l’énergie bon marché, les engrais fabriqués à partir des énergies fossiles, l’irrigation, l’argent qui en découle et les subventions de subsistance des nations modernes plus riches en dehors de la région. Au cours des dernières années, le soutien à la vie a donné lieu à des violences mortelles imposées tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, car les sunnites et les chiites se disputent la suprématie et leurs marionnettistes du Premier Monde se sont précipités avec des bombes, des roquettes et des armes légères pour les y « aider ».

L’Irak et la Libye étaient déjà les perdants en 2016. Ils ne seront jamais politiquement stables au sens moderne. L’Égypte se dirige toujours vers le bas du drain malgré la prise du pouvoir du Général al-Sisi et de son armée. Dans tous ces endroits, le « boom des jeunes » n’a aucune perspective de gagner sa vie ou de soutenir une famille. Les jeunes gens, surtout, mettent leur énergie dans le Djihad, la révolution et la guerre civile, parce qu’il n’y a rien d’autre à faire. Faire la guerre peut être excitant, mais cela ne mènera pas à un avenir meilleur parce que les avantages de la modernité sont en fin de course et qu’il n’y a rien pour les remplacer.

La Syrie est le perdant du jour. Quoi qu’elle finisse par être, sous Assad ou quelqu’un d’autre, elle ne sera pas stable de la façon dont elle l’était. Les États-Unis ont fini par armer et financer les « salafistes » sunnites parce qu’ils s’opposaient à l’Iran chiite et à son proxy régional le Hezbollah, en plus d’Assad. La Russie est finalement venue s’impliquer sur la base de la théorie selon laquelle un autre État défaillant n’est pas dans les intérêts du monde. Le président Obama a cligné des yeux après avoir dessiné son infâme « ligne dans le sable » il y a  des années et maintenant l’Amérique est trop effrayée pour agir directement. En fait, les Russes et Assad ont les meilleures chances de restaurer un semblant d’ordre, mais le soutien de l’Amérique pour les salafistes « modérés » ne manquera pas de le miner. Entre-temps, toute cette activité a déclenché une urgence démographique alors que les réfugiés fuient le pays pour l’Europe et ailleurs, créant de plus grandes tensions là où ils atterrissent. Trump pourrait arrêter le flux d’armes américaines à nos maniaques favoris en Syrie. Il peut voir l’avantage pratique de laisser la Russie être le policier sur le coup là-bas, et peut-être peut-il s’arranger avec l’intérêt concurrentiel profond entre le gazoduc russe [iranien ??, NdT] proposé pour traverser la Syrie et celui parrainé par les Américains – une dynamique sous-jacente à toutes les destructions – et faire une sorte de « deal ». Ou peut-être qu’il va seulement tout casser encore plus.

La situation s’aggravera de plus en plus en Arabie saoudite, où la croissance démographique dépasse la capacité de la production pétrolière à la financer. Leurs anciens champs de pétrole « éléphantesques » vieillissent et ils savent très bien qu’ils ne peuvent pas dépendre de la richesse pétrolière pour de nombreuses décennies à venir. Le problème, c’est qu’ils n’ont pas de remplaçant réaliste, malgré les bruits sur la création d’autres industries. La vérité est que le pays a été maudit par son pétrole. Il a augmenté sa population bien trop vite dans l’un des coins les plus inhospitaliers du globe, et il suffira d’un déclin  modeste des revenus pétroliers pour déstabiliser totalement l’endroit. Pour amortir cela, les dirigeants saoudiens planifient une introduction en Bourse des actions de Saudi Aramaco – qui était à l’origine composé de compagnies pétrolières américaines et occidentales nationalisées il y a des décennies. Cela peut leur donner quelques centaines de milliards de dollars d’avance qui ne dureront pas longtemps, considérant que presque tout le monde là-bas en « croque ».

La grande nouvelle dans ce coin du monde l’année dernière a été l’effondrement du Yémen, qui occupe une large bande sur la frontière sud de l’Arabie saoudite. Ce pays pauvre est le dernier État du Moyen-Orient et les opérations militaires saoudiennes continuent de s’y dérouler, en utilisant des avions et des armes fournis par l’Oncle Sam – juste une autre occasion d’alimenter la colère du Djihad.

Ne vous méprenez pas – comme le disent nos présidents – tous ces pays vont être renvoyés au Moyen Âge économiquement, peut-être même plus loin. Leur culture est encore essentiellement médiévale. Le point principal est que la modernité les a sur-gonflés et maintenant que la modernité est finie, ils vont soit faire plop, soit se dégonfler. Pour l’instant, un effet autre indésirable est celui du changement climatique au Moyen-orient et en Afrique du Nord. Si la tendance est plus chaude, ce n’est pas une bonne nouvelle pour une région si mal arrosée et si chaude que l’air conditionné est obligatoire pour les élites urbaines choyées. Encore une dernière fois, s’il vous plaît, éteignez les lumières.

Il y a aussi la Turquie, connue pendant des décennies sous le nom de « l’homme malade de l’Europe ». Maintenant, bien sûr, elle ne peut même pas entrer en Europe, et il est probablement trop tard pour pleurer de toute façon. Quand elle était malade, elle était au moins tranquille. On ne l’a pas entendue piper mot tout au long de la guerre froide et même avant. Mais maintenant que les pays à sa frontière sont en train de s’effondrer, les choses ont naturellement été vivifiées en Turquie. C’était, jusqu’à la Première Guerre mondiale, le siège même du califat islamique, et elle contrôlait une grande partie du territoire maintenant occupé par les nations découpées avec créativité par l’accord Sykes-Picot. La Turquie est encore une puissance dans la région, et bien arrosée, un territoire habitable et un PIB de l’ordre de la moitié de celui de l’Italie, bien qu’en diminution. Son président actuel, Recep Tayyip Erdogan, a montré des ardeurs de mégalomane ces dernières années, sans doute par crainte d’une épidémie islamique radicale si proche. Dernièrement, les extrémistes kurdes ont également lâché quelques bombes sur le pays. La Turquie a de quoi être paranoïaque et Erdogan veut changer la Constitution afin de pouvoir agir en homme fort sans un Parlement faible qui lui colle au train, l’empêchant d’agir. Il a subi un coup d’État l’été dernier et s’en est sorti avec une puissance consolidée. Mais il est capable de faire une autre grosse bêtise comme d’abattre un jet russe (2015). Pendant ce temps, la monnaie turque s’effondre. La population est de plus de 80 millions. En cas de bouleversements politiques sérieux, combien d’entre eux tenteront de s’enfuir en Europe ?

La Russie ? Elle est apparemment stable. Nous n’entendons pas la fin des plaintes à propos de « Poutine le voyou », mais en cette période de réalité altérée et de brouillard de désinformation, il est honnêtement impossible de dire quelle est la base réelle de ces affirmation. A-t-il viré certains journalistes ? C’est ce qu’ils disent. Mais, pour ne pas en venir au baroque, considérez l’impressionnante piste de cadavres laissée dans le sillage de Bill et Hillary. Cette histoire était si toxique que Google a bloqué les recherches pendant la campagne électorale. Poutine me semble, au pire, être un tsar compétent et capable, dans un pays qui aime être gouverné comme cela. C’est leur prérogative. Il est extrêmement populaire, de toute façon, et c’est l’un des miracles imprévisibles de ces derniers temps, de voir la Russie faire sa transition hors du fiasco communiste vers une société moderne assez normale, avec shopping, cinéma, tourisme, voyage et tout cela. Le peuple russe peut considérer ces décennies comme un âge d’or. Ils ont été punis par des sanctions occidentales depuis quelques années, mais cela les a incités à promouvoir leur propre version d’un système SWIFT pour les transactions bancaires internationales et leur propre contrepartie à l’UE avec l’Union douanière eurasienne, et aussi fabriquer certains produits eux-mêmes (en remplacement des importations).

Personnellement, je pense que le mème de « l’agression russe » n’est pas né d’une réalité géopolitique réelle. Les Russes sont fustigés constamment pour avoir voulu marcher de nouveau sur les États baltes, l’Ukraine, et d’autres anciens territoires soviétiques. L’Ukraine a été transformée en objet de partage grâce à l’assistance américaine directe. (Rappelez-vous de la secrétaire d’État adjointe Victoria Nuland : « Fuck the UE ! ») L’Ukraine a été transformée en État failli. Pour autant que je puisse le dire, la dernière chose que voulait la Russie était de prendre l’Ukraine en dépendance économique. Idem pour les États baltes. Ils ont besoin de subventionner ces endroits comme ils ont besoin de se faire un trou dans la tête. L’annexion de la Crimée par la Russie en 2015 était un cas particulier, puisqu’elle faisait partie de la Russie d’une manière ou d’une autre pendant la plus grande partie des 200 dernières années, excepté la période après que Khrouchtchev l’a offerte à ses amis en Ukraine vers 1957. C’était le site des seuls ports navals en eau chaude de la Russie. Ils étaient loués à l’Ukraine avant que les États-Unis ne prennent le pays. Les habitants de Crimée ont voté pour rejoindre la Russie (pourquoi supposons-nous que ce n’était pas sincère ?).

Enfin, comme le dit le célèbre russologue Stephen Cohen, ne serait-il pas logique que les États-Unis et la Russie abandonnent toutes ces bêtises antagonistes et fassent cause commune contre la menace réelle de notre époque : le Djihad islamique ? Combien d’Occidentaux la Russie a-t-elle tué ou attaqué ces vingt dernières années par rapport aux forces du Djihad ? Les tensions en Syrie sont certes complexes, mais pourquoi les aggravons-nous alors que la Russie tente de stabiliser l’ensemble ? Peut-être que le Donald peut commencer là…

Au moment où j’écris, M. Poutine vient d’annoncer que son pays ne prendrait aucune mesure réciproque contre les diplomates américains en représailles à la punition de M. Obama pour le « piratage des élections par la Russie », qui n’a pas encore été prouvé. Personnellement, je suis impatient d’attendre trois semaines et de voir si les relations s’améliorent après le départ de M. Obama du Bureau ovale.

Enfin, il y a la Chine. Je suis parmi ceux qui croient que la Chine gère le système bancaire le plus « créatif » sur la terre verte de Dieu. Nous ne devrions pas être surpris si cela implose en 2017, et le fait d’une manière qui pourrait ébranler les fondations de l’ensemble du système bancaire. Sur cette note, j’avoue que je n’ai plus de prévisions  magiques pour l’année, et de toute façon ce bulletin est déjà assez long. Si vous avez atteint ce point, je vous félicite et j’admire énormément votre patience remarquable. Bonne chance à tous, et ne laissez pas notre président Trumpadélique vous faire baisser la tête.

James Howard Kunstler
1er janvier 2017

Traduit par Le Saker Francophone
Article original sur Kunstler.com