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Quelle stratégie énergétique ? | Par Laurent Ozon

Publié le : 01/03/2017 10:51:45
Catégories : Auteurs , Billets d'actualité , Joseph A. Tainter

Laurent Ozon évoque la théorie des rendements marginaux décroissants de Jospeh A. Tainter dans son article sur les stratégies énergétiques.



Evoquée par Joseph Tainter dans son livre « L’effondrement des sociétés complexes », la théorie des rendements marginaux décroissants pour nos sociétés peut être synthétisée ainsi :

Le poids du financement de la complexité sociale (infrastructures, routes, habitations, éducations, forces de l’ordre, etc.) se renforce à mesure de l’augmentation de l’étendue, du nombre des populations, de leurs divergences d’intérêts et de sensibilité. Dans un premier temps, l’accès à des ressources abondantes et peu chères, permet de ne pas faire peser le coût de cette complexification aux membres de la société. A ce stade, ce processus leur semble profitable. Puis à mesure de la raréfaction des ressources et de l’augmentation de leurs prix, le poids des coûts de fonctionnement du « vivre-ensemble » pèse d’avantage sur ses membres et justifie une augmentation de la pression fiscale. A mesure de cette évolution, si la société ne trouve pas d’accès à de nouvelles ressources abondantes et à bas coûts, le prix du maintien de la complexité dans une société étendue, hétérogène et complexe entraine une dégradation lourde des services et avantages fournis par les institutions, tandis que la pression fiscale continue elle de croître. Pour empêcher sa dislocation, le cœur du pouvoir renforce ses moyens de coercition ou de contrôle (armées, éducation, propagande) et la liberté de ses citoyens, mais ces coûts de fonctionnement supplémentaires pèsent à nouveau sur ses membres en même temps qu’ils renforcent les oppositions. A un certain stade, des composantes de plus en plus nombreuses de la société n’ont plus intérêt à se maintenir dans l’organisation (pertes de liberté, pression fiscale, etc.). La société finit alors par se disloquer dans des ensembles en concurrence, inaugurant de nouveaux cycles économiques, culturels, et civilisationnels.

La plupart des paramètres sociaux, politiques, idéologiques et économiques émanant de nos sociétés laissent entendre que nous sommes déjà fortement engagés dans ce processus. Parce qu’il existe un lien direct entre la durabilité de notre modèle économique et notre stratégie énergétique, et parce que ce modèle économique finance les institutions et justifient nos formes de gouvernement, il existe une rétroaction permanente entre nos stratégies énergétiques, la nature de nos institutions et la pérennité de nos sociétés.

Les débats sur la politique énergétique de la France sont inaudibles pour une majorité de Français. Si l’on échange avec un Français moyennement informé sur ces questions, la question de la politique énergétique tiendrait en trois mots : climat, nucléaire et éoliennes. L’idée générale se résumerait aux faits que le nucléaire est dangereux bien qu’indispensable et que le réchauffement climatique et la pollution nécessitent des énergies plus écologiques. Les politiques extrapolent ce constat en mettant en avant des priorités énergétiques selon cinq critères selon leur offre électorale. Le premier est la compatibilité du coût de l’énergie avec les impératifs de compétitivité de l’économie nationale. Le deuxième est lié à la disponibilité et à la quantité d’énergie pouvant être produite selon ces mêmes contraintes. Le troisième critère est la capacité à ne pas subir de pressions extérieures et à préserver ainsi le meilleur niveau possible d’autonomie énergétique. Le quatrième est l’impact écologique et sanitaire des modes de production énergétique. Et le dernier, les risques sécuritaires (et leurs implications multiples) en cas d’accidents (attentats, dysfonctionnements, guerres, etc.). C’est en prenant en compte ces cinq paramètres (coût, productivité/disponibilité, souveraineté, impact écologique/sanitaire et risque sécuritaire) que doit être apprécié le meilleur compromis énergétique.

La capacité à assurer une production énergétique compatible avec le paradigme économique actuel (en coût ou disponibilité), à anticiper les liens de dépendances et les risques lourds et à assurer la continuité d’approvisionnement et les conséquences sanitaires d’une stratégie énergétique, constituent un enjeu politique de première importance. Mais pour choisir en priorité une politique énergétique, il faut se projeter et élaborer des scenarii afin d’anticiper à court, moyen et long termes, ce que seront les enjeux vitaux (et donc prioritaires) pour le pays.

Nous tentons ici une synthèse en trois parties (publiée en trois articles)  pour comprendre les contraintes nécessaires à la prise de décision politique selon trois scenarii. Un scenario de continuité dans lequel nous anticipons pour l’essentiel le maintien des équilibres actuels à court et moyen termes sur fond d’intégration accrue à la matrice techno-économique occidentale et un scenario de changement de paradigme économique dans un siècle (cycle de Kondratieff). Un second scenario basé sur une déstabilisation sociale profonde et d’un effondrement des institutions, doublée d’une fragmentation communautaire et politique violente à long terme et d’un effondrement démographique. 

Un troisième scenario construit autour d’une transition civilisationnelle maitrisée, incluant le bouleversement des cadres sociaux, la transformation progressive de la population et l’accomplissement de la décomplexification de la société sur fond de forte dépendance vivrière, sanitaire et sécuritaire à l’égard d’espaces extérieurs.

Nous commencerons en récapitulant l’état des ressources énergétiques disponibles, pour dégager une classification selon les cinq critères établis, puis appliquerons ensuite une grille d’analyse de type SWOT (forces, faiblesses, opportunités, menaces) à chaque solution énergétique dans le cadre d’applications de nos trois scenarii. Nous attribuerons ensuite une note de probabilité à chaque scénario et dégagerons les éléments durs (à forte probabilité) pour permettre une médiane programmatique.

Etat des lieux.

L’ensemble du modèle économique occidental qui s’étend progressivement à la planète dépend de l’existence d’une énergie abondante et à faible coût. La majeure partie de cette énergie est produite par les énergies fossiles (charbon, pétrole et gaz) qui représentent 81,7% de la production totale d’énergie primaire dans le monde (illustration ci-contre en haut). Puisque la production cumulée d’énergie fossile ne pourra jamais dépasser les découvertes cumulées d’énergie fossile extractible, le pic de production des ressources fossiles fait l’objet d’anticipations depuis 40 ans, non pas du seul fait de l’épuisement des gisements mais aussi de celui de leur disponibilité à coûts compatibles avec les besoins du modèle économique actuel. A partir d’un certain moment, le coût de l’énergie fossile extractible ne sera pas compatible avec la demande énergétique du système économique actuel et une fois atteint le pic énergétique fossile, les ressources décroitront. La production d’énergie fossile sera à un certain moment contrainte de subir la loi du rendement marginal décroissant. En clair, l’énergie sera de moins en moins abondante et de plus en plus chère.

La production mondiale de pétrole (on parle de plus en plus souvent de « liquides, incluant le pétrole conventionnel, sables bitumeux, condensats de gaz, liquéfaction du charbon, agro-carburants) devrait commencer à décroitre rapidement à partir de 2020 et nous venons de passer le pic pour le seul pétrole conventionnel, c’est à dire celui extrait du sol ou à moins de 500 mètres de profondeur d’eau. L’inégalité de la répartition des stocks disponibles (voir-ci contre) devrait modifier les équilibres de force géopolitiques. Sur ce plan, L’Irak, le Canada, le Venezuela, le Kazakhstan et l’Azerbaïdjan disposent des réserves les plus importantes. Cependant, l’évolution du volume des réserves est réévaluée probablement du fait du passage entre « réserves prouvées de stocks » et « réserves probables ». C’est du moins la position du spécialiste des questions énergétiques, Jean-Marc Jancovici.

Coté gaz, la production est majoritairement détenue par la Russie (38%), la Norvège (20,5%) puis l’Algérie (13,3%) et les Pays-Bas (12%). La particularité de la politique d’approvisionnement du gaz est liée à la difficulté de le transporter. La fourniture de gaz est ainsi fortement impactée par l’architecture de distribution « régionale » et donc le maillage d’approvisionnement qui en dépend. Le pic de gaz semble largement différer par rapport à celui du pétrole (voir ci-contre) et devrait logiquement devenir la principale source d’énergie fossile dans la seconde moitié du siècle. Le pic du charbon (nobles ou de seconde catégorie) est quant à lui généralement situé entre 2100 et 2150.

Comme c’est le cas pour les « liquides » et le gaz, les charbons voyageant mal, les pics régionaux seront disparates et occasionneront des modifications d’équilibres au niveau international. 

Aujourd’hui, 90% des réserves de charbon sont réparties dans seulement 8 pays. Pour l’essentiel aux Etats-Unis et en Russie. Les réserves de charbons récupérables sont 8 à 10 fois supérieures à celles du gaz et des liquides. 

De fait, si l’on additionne les réserves fossiles (charbons, gaz et « liquides »), les premiers détenteurs de combustibles fossiles dans le monde sont les Etats-Unis, la Russie puis la Chine. Ces réserves sont faibles pour les « liquides » (pic sous 10 ans), moyennes pour le gaz (pic sous 50 ans avec plateau stable sur un siècle) et plus fortes pour les charbons avec un pic sous un siècle et une réserve stable anticipée sur deux à trois siècles supplémentaires. Le pétrole est le plus transportable au niveau mondial et le gaz comme les charbons - moins faciles à transporter -, sont davantage affectés par les contraintes d’approvisionnement et les dépendances régionales. Les énergies fossiles, à l’exception des liquides, semblent donc devoir continuer à fournir le modèle économique actuel pour un à deux siècles.

Mais ces énergies fossiles sont mises en cause par ceux qui dénoncent l’effet de l’émission de CO2 et des gaz à effets de serre dans un processus de bouleversement climatique mondial aux conséquences potentiellement catastrophiques. Nous ne traiterons pas ici des thèses et projections sur cette question et y reviendront dans un numéro ultérieur. Quoi qu’il en soit, les pics de production, en particulier du pétrole, les risques éventuels que constituent les changements climatiques sous l’effet de l’émission de gaz à effets de serre liés aux activités humaines (pour ne pas évoquer les émissions « accidentelles liées à, par exemple, une activité volcanique) et enfin, les liens de dépendances énergétiques et la géopolitique que ces dépendances induisent, sont autant de raisons qui poussent les Etats à s’appuyer sur d’autres sources d’énergies réputées plus « souveraines », plus « économiques, plus « propres » et plus « sécurisées ». 

Laurent Ozon
17 janvier 2017
Deuxiéme partie ici
Source : Centurie News

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