03 - Naissance d'une nation

Publié le : 03/10/2009 20:47:50
Catégories : Cinéma

« Naissance d’une nation » n’est pas le premier long métrage de l’histoire du cinéma. Mais c’est le premier long métrage dont la structure générale et les choix narratif posent les bases de ce que l’on appellera, par la suite, le « classicisme hollywoodien ». C’est aussi le premier « blockbuster » (même si le mot n’existait pas encore), c'est-à-dire le premier film « rouleau compresseur », qui démontre la validité économique du modèle marketing de la standardisation de l’offre. Le budget énorme (pour l’époque) de « Naissance d’une nation » aurait permis de réaliser des dizaines de films standards, mais le phénomène de société enclenché par ce film fut tel qu’il rapporta à lui seul beaucoup plus qu’une brochette de films ordinaires. Avec « Naissance d’une nation », Hollywood découvrit qu’un seul film, s’il acquiert un statut mythique, a plus d’impact que cent films anodins. Artistiquement, c’était un tournant. Mais économiquement, ce fut une révélation.

 

Un rapide résumé suffira pour démontrer que « Naissance d’une nation » est aussi, et cela n’est pas sans lien avec ce qui vient d’être dit, un film à très forte charge idéologique

 

Le destin croisé de deux familles avant, pendant et après la Guerre de Sécession sert de fil conducteur à cette œuvre de près de trois heures. D’un côté, les nordistes Stoneman, et en face, les sudistes Cameron.

 

Un fils Stoneman tombe amoureux d’une demoiselle Cameron, un fils Cameron tombe amoureux d’une demoiselle Stoneman. Ces deux histoires d’amour vont être rendues impossibles par la guerre, mais la passion amoureuse, justement parce qu’elle est contrariée, se renforce. Encore après la guerre, les Stoneman et les Cameron se déchirent : les uns veulent donner le droit de vote aux Noirs, les autres fondent le Ku Klux Klan. L’affaire devient tragique quand des Noirs tentent de séduire les jeunes femmes blanches (qui préfèrent se suicider plutôt que de succomber !). Le KKK répond par la violence (présentée comme une réaction normale de la part d’un groupe ethnique menacé dans sa « pureté »). Le film s’achève sur la victoire du KKK (qui se précipite à cheval pour sauver une famille blanche menacée par une milice noire). Après quoi, les nordistes ayant enfin compris le danger que la négritude fait peser sur l’Amérique blanche, les Noirs sont désarmés et privés de leur droit de vote, et les enfants Stoneman/Cameron peuvent convoler en deux justes noces. Morale de l’histoire : la paix a été obtenue par l’écrasement des Noirs, et l’union des Blancs est rendue possible par leur conscience partagée d’un héritage racial supérieur, conscience qui fonde une passion sublimée. Eh oui. Au moins, voilà qui a le mérite de la clarté.

 

Cette idéologie, qu’on ne peut décemment pas décrire autrement que comme un racisme passionnel,  est évidemment aux antipodes du discours véhiculé aujourd’hui par l’usine à rêves. Pour autant, on peut se demander si, mutatis mutandis, cet Hollywood raciste des années 1915 ne fut pas au fond la matrice de l’Hollywood antiraciste contemporain.  Griffith inventa en effet, par sa technique cinématographique, l’art hollywoodien de la diégèse.

 

Le mot « diégèse » décrit, en narratologie, le contexte du récit créé par le récit – c'est-à-dire, pour employer une image, l’écrin secrété par l’objet narratif qu’il contient. Or, la construction de la diégèse est au cœur de l’art hollywoodien. Dans « Naissance d’une nation », Griffith utilise peu l’assertion et l’exposé direct de sa thèse historico-sociologique. Il formule cette thèse à travers une succession d’exemples, d’illustrations, d’images allusives, qui parsèment son récit montré et finissent par inclure le spectateur dans une certaine vision du contexte.

 

Griffith a eu le coup de génie de comprendre que le cinéma était un instrument pour reconstruire une objectivité artificielle à partir du subjectivisme le plus radical. Indépendamment du caractère relativement peu ragoûtant de la thèse soutenue par « Naissance d’une nation », il faut donc reconnaître à ce réalisateur génial qu’il a, avec ce film, littéralement inventé le cinéma classique.

 

Ce qui rend possible ce tour de passe-passe typiquement hollywoodien, c’est la conception du temps sous-jacente à l’écriture cinématographique de Griffith – une conception du temps qui reste, près d’un siècle plus tard, le fondement du style cinématographique classique. La narration visuelle de Griffith est constituée par une scène co-vécue par les spectateurs dans un temps réel fragmenté en plans, chaque plan constituant une unité de temps et de point de vue (en termes narratologiques, cette unité constitue ce que l’on appelle une « instance d’énonciation »).

 

Cette forme d’écriture cinématographique s’est tellement répandue que nous avons aujourd’hui tendance à la confondre avec le cinéma lui-même, mais il faut nous souvenir que d’autres cinémas sont possibles, si nous voulons comprendre comment le style hollywoodien constitue largement son propre message. Le cinéma soviétique, par exemple, refusa presque toujours cette continuité du temps co-vécu, qui implique que le « vrai cohérent » se confond avec une juxtaposition de « réels fragmentés ». Eisenstein lui-même, pourtant le plus hollywoodien des cinéastes soviétiques, chercha toujours à projeter sur l’écran non le temps co-vécu, mais le temps co-pensé. Pourquoi ? Parce que le temps co-vécu est le paradigme passionnel et individuel par excellence – alors que le temps co-pensé, dans lequel une image exprime non un moment du réel mais un moment de la pensée, constitue un paradigme où peut s’exprimer une critique, en particulier sous l’angle social. L’instance d’énonciation, dans le cinéma soviétique, est constituée par l’idée – pas par l’objet que l’idée illustre.

 

Le temps co-vécu imposé par l’écriture de Griffith permet une esthétisation qui dissimule sa nature : voilà le secret de fabrication des films hollywoodiens. Si l’on s’intéresse à la scène la plus emblématique de « Naissance d’une nation », le sauvetage de la famille blanche par le KKK, l’esthétisation est évidente, et elle est évidemment très manichéenne (au mauvais sens du terme). Trois types de plans sont insérés dans la scène :

 

-          La résistance de la famille blanche, qui évoque irrésistiblement l’idée d’une énergie du désespoir,

 

-          Le siège par la milice noire, qui évoque la violence, la cruauté, le chaos et d’une manière générale, l’énergie négative de la libido déchaînée,

 

-          L’arrivée du KKK, troupe de chevaliers rigoureusement rangés, élégants dans leurs tenues blanches, immaculées, qui évoque irrésistiblement l’énergie positive de l’ordre et de la libido sublimée.

 

Il y a en fait trois scènes imbriquées dans la même séquence. Ces scènes énergétiques différenciées sont montées de manière très dynamique (alternance de gros plans et de plans larges, alternance de plans relativement fixes et de plans mouvementés, le jeu du mouvement venant renforcer l’opposition entre les trois instances d’énonciation, qui s’enchaînent tour à tour dans un temps réel simulé). Le spectateur « co-vit » ainsi à la fois l’angoisse de la famille blanche assiégée, l’obscur mariage avec l’ombre de la libido « noire » déchaînée et, catharsis longtemps différée, le surgissement du KKK, symbole de l’ordre créateur sublimant – et donc, tout simplement, sublime.

 

Ainsi, à travers la représentation fragmentée d’un monde totalement objectivé (Griffith ne montre pas les idées, il montre les faits), « Naissance d’une nation » fabrique une image mentale cohérente et parfaitement subjective. Il n’est pas absurde de voir dans cette image mentale un tableau idéal du puritanisme réalisé. Un univers fantasmatique a été reconstruit, et réconcilié avec lui-même, à partir d’un « vrai » appuyé sur un « réel ». Historiquement, Hollywood a surtout été construit et développé par des producteurs juifs. Mais ce sont les puritains qui lui ont donné son style artistique particulier.

 

Ultime « touche » hollywoodienne, en effet, Griffith a inventé, avec cette scène mythique, la technique hollywoodienne du schème narratif partiellement dévoilé. Il faut se souvenir ici que l’Amérique du début du XX° siècle est encore fondamentalement protestante. On y lit la Bible, plus souvent et avec plus de sérieux que n’importe où ailleurs dans le monde. Et puisque cette Amérique est encore pour l’essentiel calviniste, on y lit en particulier énormément l’Apocalypse. A partir de là, on discerne bien quel imaginaire religieux Griffith sollicite, avec son image des « démons noirs » assiégeant une famille aimante, image que vient contrebattre et finalement annihiler l’autre tableau, celui des cavaliers blancs (Apocalypse, chapitre 19 : « Et parut un cheval blanc… »). Le schème narratif, c'est-à-dire le récit inscrit au patrimoine commun sous-jacent du récit nouveau, est sous-entendu avec suffisamment de clarté pour que tous puissent le reconnaître, et cependant laissé dans l’ombre sur le plan de l’énonciation – de sorte que si tous le reconnaissent, chacun peut aussi décider de ne pas focaliser son attention sur sa présence. C’est l’autre « secret de fabrication » de la majorité des films hollywoodiens : toujours, derrière la narration factuelle, il y a un schème narratif à la fois dévoilé et masqué, dans une sorte de strip-tease narratologique et idéologique.

 

Enfin, il est intéressant de noter que « Naissance d’une nation », comme tous les très grands films hollywoodiens, n’est pas sorti par hasard au moment où il est sorti. Son marketing a répondu à une demande venant à la fois du public et du pouvoir. Griffith présentait une vision de l’histoire bien précise, assez conforme avec les travaux du président des Etats-Unis alors en fonction, Woodrow Wilson. Ce dernier fut d’ailleurs d’une grande ambiguïté sur le sujet : il laissa savoir qu’il avait approuvé l’œuvre en privé, avant d’en regretter publiquement le caractère intolérant (il n’est pas interdit d’y voir une hypocrisie). Or, quand on se souvient que ce même Woodrow Wilson engageait à la même époque l’Amérique (plutôt pro-allemande au départ) dans une politique de collaboration avec la Grande-Bretagne, et quand on se souvient encore que la Grande-Bretagne avait soutenu le Sud pendant la guerre de sécession, et quand on se souvient pour finir que le gouvernement belliciste cherchait à ce moment précis à caresser dans le sens du poil l’opinion conservatrice pour la préparer à l’entrée en guerre des Etats-Unis, on comprend que « Naissance d’une nation » a pu être tourné, et promu massivement, parce qu’il correspondait à une stratégie d’ingénierie des perceptions conforme aux intérêts du pouvoir. On relèvera à ce propos cette curiosité : le KKK n’existait plus en 1915. Il fut recréé après le film, par des admirateurs de Griffith…

 

« Naissance d’une nation » ?

 

Naissance de Hollywood, surtout.

 

 

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