Évènement

2030, la fin de la mondialisation ? (H. Coutau-Bégarie)

Publié le : 07/11/2010 01:05:21
Catégories : Géopolitique

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Derrière un titre un peu racoleur, « 2030, la fin de la mondialisation » est en réalité un ouvrage technique, rédigé dans le cadre de l’Institut de Stratégie Comparée, répondant lui-même à une commande de la Délégation aux Affaires Stratégiques du Ministère de la Défense. L’étude repose sur un postulat : étant donné qu’il est impossible de prévoir les ruptures radicales technologiques, on admettra par hypothèse qu’il n’y en aura pas. Il s’agit, dans ce cadre prédéfini, de voir où en sera la question de la sécurité mondiale, en 2030, dans l’hypothèse où aucune innovation technologique soudaine et, à ce stade, imprévisible, ne viendrait bouleverser la donne.

Cela étant posé, pour Hervé Coutau-Bégarie (HCB), il faut penser la question de la sécurité mondiale en 2030 en référence à une tendance lourde et, selon lui, irréversible : l’avènement de la post-mondialisation, c'est-à-dire l’ordre qui naîtra sur les ruines de la mondialisation néolibérale de la fin du XX° siècle. Il faut donc comprendre ceci : HCB, un expert reconnu, tient l’effondrement du système mondial contemporain non pour probable, mais pour certain, déjà avéré en fait – nous vivons pour lui dans le délai de latence entre cet effondrement et le moment où les débris de l’immense construction commenceront à se pulvériser en percutant le sol. Soit dit en passant, qu’un expert quasi-institutionnel formule cette théorie en dit long sur le véritable cadre de réflexion de nos classes dirigeantes (les vraies, pas celles qui passent à la télé).

Quatre facteurs majeurs doivent être intégrés, pour HCB, si l’on veut modéliser aussi correctement que possible l’impact de cette dislocation géopolitique globale (pour reprendre l’expression du laboratoire GEAB)...

Facteur démographique : la population mondiale va continuer de croître, à un rythme de moins en moins rapide, mais qui restera soutenu jusqu’en 2030. Il en résultera une envolée des flux migratoires, aujourd’hui déjà considérables (8 à 10 millions d’immigrés première et deuxième génération en France, chiffre officiel sous-estimé probablement). Une éventuelle amélioration des conditions de vie dans les pays d’origine ne modifiera pas cette tendance avant 2030, car l’écart de niveau de vie est tel que le choix de l’émigration restera encore attirant à cette date (et, en outre, il se peut même que cela favorise l’émigration, puisque le financement du voyage deviendra plus facile). En France, sur la base d’un modèle de stabilité des comportements démographiques et des flux entrants, les immigrés extra-européens représenteront 24 % de la population totale en 2030 et 42 % des naissances. En 2040, une naissance sur deux sera d’origine extra-européenne dans notre pays.

Le facteur démographique implique, pour la France, une extrême vulnérabilité au phénomène « islamo-terroriste », et d’une manière générale à toutes les formes de déstabilisation utilisant les populations musulmanes déracinées en Europe. Surtout, il pose le problème de la viabilité même de la société française : si l’extra-européanité implique un sentiment d’appartenance extérieur à la francité, une France où une naissance sur deux serait extra-européenne est-elle encore française ? Au-delà du cas français, le facteur démographique va déstabiliser profondément tout l’Occident et la Russie, menacés d’être conquis de l’intérieur par des populations allogènes n’adhérant pas aux valeurs des sociétés d’accueil.

Facteur écologique : les problèmes sont souvent grossièrement caricaturés. En réalité, si on se limite à l’horizon 2030, il est peu probable que des évènements écologiques majeurs surviennent (à plus long terme, c’est un autre problème, mais hors étude). Le seul vrai problème à cette échéance est l’eau, qui commence déjà à manquer réellement dans certaines régions (rapports Israël/Palestine, par exemple). [Sur cette question, voir sur ce site « Les guerres de l’eau »] A noter : pour HCB, le pic pétrolier se situe après 2030, donc hors étude. Il admet par contre que sa perspective, et la hausse de la demande, vont provoquer un accroissement des tensions autour des gisements d’hydrocarbures.

Ce « facteur écologique » aura des conséquences paradoxales. Dans certains cas, il en résultera des tensions, autour de l’eau et du pétrole. Dans d’autres cas, au contraire, les pays concernés seront poussés à davantage de coopération, justement pour mieux prospecter et utiliser les ressources. D’une manière générale, il faut ici distinguer les situations où les acteurs ont intérêt à la collaboration (parce qu’il y a assez de ressources pour tous, à condition de bien les utiliser) et celles où ils n’y ont pas intérêt (parce qu’il n’y a de toute façon pas assez de ressources). Il en découle semble-t-il que jusqu’en 2030, l’eau pourrait bien être un facteur belligène plus significatif que le pétrole.

Facteur économique : HCB estime que le système financier international ne sera pas fondamentalement remis en cause avant 2030 (une affirmation qui  risque de provoquer quelques ricanements ici). Il pense que les Etats vont en quelque sorte s’organiser pour maintenir la fiction d’un marché autorégulé, alors qu’en fait, le « divin Marché » ne fonctionne plus qu’à coup de transfusion d’argent public. Et HCB conclut que cet édifice branlant tiendra encore environ deux décennies, donc précisément jusqu’en 2030 (une estimation  qu’on pourra trouver trop optimiste…). Jusqu’à cette échéance, il suppose un « power shift » progressif des USA vers la Chine, au fur et à mesure que l’Etat US ruiné devra toujours plus compter sur l’Asie pour se financer (ce qui sous-entend que les Chinois vont continuer à financer le consommateur US pendant 20 ans, via l’Etat US). En somme, il s’agirait ici d’admettre que l’hégémonie US peut perdurer encore 20 ans, grâce, nous dit HCB, à la « force intrinsèque » des USA, qui représenteraient paraît-il 25 % de la richesse mondiale, « spontanément ». Hum. C’est le cadre de réflexion de HCB… Attendons quelques années, et on verra ce qu’on verra…

Passons à autre chose.

Le facteur idéologique et religieux, qui sera marqué par l’irrésistible déclin des « religions séculières », c'est-à-dire les idéologies, l’effervescence religieuse (montée des fondamentalismes, développement d’une spiritualité centrée soit sur le petit groupe sectaire, soit sur l’individu), la décomposition accélérée du christianisme (sous toutes ses formes) et la montée en puissance de l’islam (avec, en interne, un heurt inévitable entre les diverses écoles d’interprétation, affrontement largement surdéterminé par le devenir de la monarchie saoudienne, principal bailleur de fonds de l’islam wahhabite). Cet aspect des choses est assez peu approfondi chez HCB.

D’une manière générale, sur la base de ces hypothèses relatives  aux quatre facteurs qu’il a choisi d’étudier, HCB envisage les décennies 2010-2030 comme l’affrontement d’une force, la montée des facteurs chaotiques, et d’une contre-force, la capacité du système (financier, politique, médiatique) à verrouiller le débat, maintenir la fiction opérante de sa propre efficacité, et interdire le surgissement d’idées nouvelles fondatrices de propositions alternatives. Bref, une situation classique de fin de cycle.

*

Cette fin de cycle sera, selon HCB, rythmée par le recul de l’emprise exercée par les Etats, jusqu’au point où des réactions de « reprise en main » vont se produire… Ou, pour le dire autrement : le rythme de la dislocation géopolitique mondiale sera donné par celui de la dislocation des entités étatiques elles-mêmes, puis par le rythme de leur retour en force, une fois que cette dislocation aura produit un chaos tel que les forces non-étatiques souhaiteront ce retour.

L’érosion des Etats est inévitable dans un premier temps. Elle sera le résultat de l’alliance objective du système économique globale (les multinationales, les grandes banques d’affaires, etc.), du système supra-étatique en formation (l’ONU, le FMI, l’UE, etc.) et de la « société internationale » (la conscience globale construite par les réseaux d’information contemporains, Internet en premier lieu), tous coalisés pour l’instant, malgré leurs oppositions bilatérales marquées, lorsqu’il s’agit d’interdire la « reprise en main » de la situation dégradée par les Etats.

Cependant, cette alliance anti-étatique ne va pas perdurer, et c’est le « renversement d’alliances » qui va, justement, donner le tempo de la dislocation géopolitique globale. La reprise en main par l’Etat sera en effet, à un certain moment, possible, dans la mesure où, en s’affaiblissant, il pourrait disparaître comme protecteur des autres systèmes, en particulier le système économique (cf. le « retour de l’Etat », en catastrophe, en 2008, à la demande des grandes institutions financières). Le système économique, jusqu’ici surtout préoccupé de limiter le pouvoir de l’Etat, va progressivement basculer dans une alliance objective avec l’Etat contre la « société internationale », de plus en plus franchement altermondialiste, voire antimondialiste. Il n’y aura pas, estime HCB, de fuite en avant mondialiste, vers un « super Etat global » : la situation n’est pas mûre pour cela, les logiques nationales et de territoire sont, pour l’instant, encore bien trop fortes.

Toutefois, pour HCB, cette reprise en main par les Etats ne se déroulera pas nécessairement sous la forme d’un simple retour des entités  étatiques préexistantes, pas plus qu’il ne s’inscrira obligatoirement dans une reformulation du système inter-étatique du XX° siècle. De nombreuses entités étatiques sont menacées d’explosion, en Afrique en particulier (Côté d’Ivoire, Somalie, Nigéria, par exemple). Les Etats qui reviendront, lorsque le système économique renversera son alliance pour se défendre contre la « société internationale », seront ceux qui auront survécu à une première phase de dislocation généralisée, située précisément sur la période 2010-2030. C'est-à-dire que l’enjeu des deux décennies qui viennent, pour les Etats, est de survivre à l’implosion de la mondialisation contemporaine pour reprendre ensuite le jeu à leur compte, une fois cette implosion consommée.

Quels sont les Etats qui sortiront gagnants de cette « lutte pour la survie » ? Pour HCB, ce ne sont pas forcément les plus grands. Le levier technologique est désormais si puissant qu’il peut compenser un très grand déficit d’étendue. Il est plus important à présent de savoir organiser un territoire restreint que de régner sur un territoire immense, mais désorganisé et/ou mal utilisé. L’autre clef du succès sera l’aptitude à projeter, à partir d’un territoire restreint mais très bien organisé, des réseaux permettant d’utiliser le levier technologique à grande échelle, sans pour autant s’encombrer du coût de gestion du territoire. HCB, c’est à noter, se démarque ici d’Attali : pour ce dernier, il résulte de ce constat que l’avenir est au « nomadisme » ; non, répond HCB, l’avenir est au réseau projeté à partir d’un territoire, ce qui n’est pas la même chose.

En tout état de cause, conclut HCB concernant la question de la dislocation latente de l’ordre international contemporain, ce qui est certain, c’est que nous entrons dans deux décennies très dangereuses, qui verront les signes avant-coureurs d’une catastrophe globale latente, signes avant-coureurs qui, en eux-mêmes, seront souvent, déjà, des catastrophes locales. Assez sceptique sur la réalité de la « menace terroriste » (récurrente, mais, dit-il, marginale), il souligne en revanche les risques réels liés, selon lui, à la multiplication potentielle des conflits asymétriques (très consommateurs en ressources, jusqu’à justifier, pense-t-il, un éventuel retour de la conscription), à la possibilité désormais avérée de la « technoguérilla » urbaine (utilisation de « technologies du pauvre » par des guérillas opérant en zone urbaine ou périurbaine, situation qui peut mettre en échec les armées occidentales conventionnelles), et, surtout, à l’existence de « foyers de tension » susceptibles d’impliquer des puissances nucléaires dans une « escalade non programmée » (Inde/Pakistan, en premier lieu – visiblement, pour HCB, le pays à observer attentivement en termes de sécurité internationale est bien plus le Pakistan que l’Iran !). On relèvera, à ce propos, qu’HCB considère que l’acquisition de la Bombe par l’Iran est de toute manière inéluctable…

*

Comment ces Etats confrontés à une période-test de vingt ans doivent-ils réagir ?

HCB commence par souligner la continuité de plus en plus grande entre sécurité intérieure et sécurité extérieure, et, à ce titre, rappelle la nécessité d’un renforcement de la frontière. Dans la mesure où les facteurs d’instabilité extérieurs vont avoir de plus en plus de caisses de résonnance sur le territoire (cf. le facteur démographique), il faut compartimenter, pour pouvoir contrecarrer une continuité dangereuse. Autre tendance corrélée : le primat de l’information, avec une détection très en amont des menaces (en vue d’une interception aux frontières ou d’une neutralisation sur place).

Dans ce contexte où l’information sur la menace peut suivre de très près sa détection, l’utilisation des forces spéciales va aller croissante. On écrasera l’adversaire avant qu’il ait eu le temps d’atteindre la taille critique au-delà de laquelle des moyens massifs doivent être employés. Des frappes ciblées, à l’aide de guidage satellite, par drones par exemple, seront fréquentes ; mais rien ne remplacera en dernier ressort les moyens humains projetables discrètement, à longue distance. Les corps lourdement blindés, développés par les armées occidentales en vue d’une confrontation  avec le Pacte de Varsovie en Centre-Europe, justifieront de plus en plus difficilement leur existence ; un double mouvement, si l’on a bien compris HCB, sera observable : d’une part vers des forces spéciales de professionnels hautement qualifiés, chargés de frappes ponctuelles discrètes, à partir de bases off shore très souvent, et d’autre part une infanterie d’occupation du terrain en vue des conflits asymétriques. Bref, on passerait d’un modèle militaire encore marqué par le souvenir de la Deuxième Guerre Mondiale, avec ses grandes batailles de chars, à un modèle à deux vitesses : forces spéciales d’un côté pour les opérations offensives, milice de l’autre (cf. ci-dessus), pour tenir le terrain dans un conflit asymétrique (y compris, du moins on peut le supposer, sur le territoire national proprement dit – cela, évidemment, HCB ne le dit pas…).

Cette tendance générale est impulsée par les USA, mais HCB souligne que la France ne doit pas s’en inspirer trop directement. Elle doit chercher à construire un outil militaire adapté à ses moyens propres, ce qui implique, en particulier, de privilégier souvent une optique de dissuasion, plutôt qu’une perspective de « force écrasante ». Et, donc, la conclusion de HCB est, pour dire les choses simplement, que la France, dans un environnement où elle est confrontée à une mutation globale imprévisible,  doit avant tout chercher à préserver son autonomie en termes de moyens d’action – justement parce que ce sont les Etats disposant d’une telle autonomie qui ont le plus de chance de passer la « période-test » 2010-2030.

Ces Etats-là pourront  intégrer, le moment venu, le « directoire » mondial de la sécurité globale, un « directoire » constitué des Etats puissants, capables de s’opposer au chaos croissant, et que le « système économique » finira par appeler de ses vœux. Ou bien, autre version, ils pourront prendre le leadership d’un « bloc régional », dans la perspective d’un monde organisé par grandes zones relativement étanches l’une à l’autre. Ou encore, troisième possibilité, ils pourraient s’inscrire dans un système global de l’équilibre, organisé par quelques puissances dominantes.

Plutôt que de courir derrière une « Europe puissance » bien nébuleuse, nous dit HCB, c’est de cela qu’on devrait, avant tout, se préoccuper : conserver intacte la puissance française, pendant la « période-test » de survie des Etats, pour intégrer une construction plus large après, dans la phase de renaissance du système inter-étatique global, en position de force.


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