Évènement

777 (P. Jovanovic)

Publié le : 22/03/2010 01:16:23
Catégories : Littérature

babel

Que l’époque actuelle soit apocalyptique n’est guère contestable. D’abord, sans doute, parce que toutes les époques sont, à des degrés divers, porteuses de révélation. Ensuite, et surtout, parce que nous vivons le début de la fin d’un monde – donc une préfiguration de la fin du monde. Le Collectif Solon, en rédigeant Eurocalypse, en 2006/20007, avait d’ailleurs joué avec la référence biblique pour mettre en lumière cette dimension apocalyptique.

Visiblement, nous ne sommes pas les  seuls à faire joujou. Beaucoup d’auteurs, actuellement, utilisent des références apocalyptiques. Par exemple Jacques Attali, notre meilleur ennemi, qui dans  « survivre aux crises » s’amuse (il a bien le droit) à citer les sept principes de la survie (le septième, la révolution, étant l’apothéose).

Ou encore Pierre Jovanovic, dans « 777 ».

Note de lecture, donc.

Nous aussi, on a le droit de faire mumuse.


*

Le 29 septembre 2008, à la cloche de fin de séance, à Wall Street, le Dow Jones indiquait le chiffre symbolique de – 777,7 points. 777 : le chiffre du « Jackpot » dans les machines à sous, et, aussi, la réplique divine au 666 satanique. Jovanovic brode à partir de cette coïncidence pour proposer une sorte d’exégèse de l’Apocalypse à partir de l’actualité. Ludique.

666

La Bête de l’Apocalypse ? C’est, nous dit Jovanovic, l’Argent – la Finance reine, si vous préférez. La preuve : « Personne ne pourra rien vendre s’il n’est marqué au nombre de la Bête » (XIII, 17). Conclusion de l’ami Jova : l’Apocalypse nous parle bien, pour décrire la Bête, d’un système monétaire.

On lui répondra qu’il n’a pas tort, mais qu’il est restrictif dans son interprétation. Le nombre de la Bête (666) peut d’abord être pris comme une référence numérologique. Ce nombre correspond, sur la base du texte grec, à trois concepts : « Titan », « Honneur contraire », « Je nie ». Une autre interprétation possible fait référence à « 6 », chiffre de la créature, par opposition à « 7 », chiffre du Créateur. Sachant que dans le symbolisme biblique, les unités correspondent fréquemment au monde matériel, les dizaines au monde mental humain et les centaines au monde supérieur des idées pures, « 666 » voudrait dire « la créature qui confond son habitation au monde avec l’ordre des idées pures ». En clair, l’interprétation générale est que « 666 » veut dire, tout simplement, l’homme qui se veut l’égal de Dieu.

En ce sens, l’Argent peut être vu comme une forme de l’Antéchrist. Jovanovic y voit une référence au système monétaire établi par Salomon. C’est possible, mais ça ne change rien au fait que la forme n’est pas le principe.

En résumant à l’extrême, on considère généralement que l’Apocalypse n’est pas située seulement à la fin des temps, mais aussi à la fin du temps, c'est-à-dire que c’est une réalité intemporelle. Quand cette réalité intemporelle s’incarne partiellement dans le temps, cela donne les antéchrists (au pluriel, cf. épitres de Jean). Le jour où elle s’incarnera totalement, viendra l’Antéchrist (au singulier).

Un antéchrist est l’homme qui confond son univers mental avec la Création, celui qui prend son point de vue pour représentatif de l’universel (qui ne peut être représenté que par une infinité de point de vue, infinité inatteignable pour la créature). L’argent est une des méthodes possibles pour opérer cette confusion entre le point de vue de la créature et la Création. Il y en a d’autres : n’importe quel système de catégorisation reposant sur une axiologie unique et réputée supérieure à toutes les autres est, aussi, une manière pour l’homme de se faire Dieu (l’idéologie bolchevik, l’obsession raciale hitlérienne, etc.).

L’hypothèse de Jovanovic suppose que nous sommes parvenus au point où ces antéchrists (au pluriel) ont convergé dans un Antéchrist (au singulier) global (le système capitaliste contemporain) – ce qui sous-entend qu’une fois ce système abattu, il n’y aura plus d’antéchrists (au pluriel), car tout sera dit, et la Révélation surviendra.

Eh bien, l’ami Jovanovic est d’un optimisme délirant. Il nous reste à tester beaucoup de manières d’être crétin, lâche, salaud et pervers. Ne confondons pas la fin d’un monde avec celle du monde. Après ce monde en viendront d’autres, et dans ces autres mondes, d’autres manières de confondre son point de vue avec l’univers. L’Argent n’est qu’une forme de l’Antéchrist.

Forme presque parfaite du concept pur, il est vrai. Mais presque seulement.

Pas d’inquiétude : à l’avenir, on va faire beaucoup mieux !

Attendez que la technique s’émancipe de la finance, vous allez voir. Quand ils en seront à faire transiter la conscience vers  les organismes cybernétiques, ça aura bien plus de gueule que Wall Street !

La Sainte Vierge

Au risque de déplaire à nos lecteurs catholiques, confessons que majoritairement, nous sommes assez dubitatifs quant au pouvoir d’intercession de la Sainte Vierge. Aux yeux des abominables païens et autres hérétiques protestants, juifs, musulmans, etc. qui fréquentent ce site (il y a de tout chez nous), la Vierge est le symbole que les catholiques (pour ne pas abandonner le culte isiaque) ont incorporé (pas très discrètement !) au christianisme – symbole de la cohérence retrouvée entre l’être particulier (celui qui a un point de vue, la créature) et l’Etre (celui qui englobe une infinité de point de vue).

L’origine psychologique du symbolisme est évidente, les relations entre maman et bébé étant ce qu’elles sont. Sans tomber dans une lecture freudienne qui réputerait que par hypothèse, tout retour du Moi au Soi est illusoire, nous éprouvons cependant quelques difficultés à admettre que l’on puisse jamais savoir à coup sûr que le retour n’est pas illusoire – pour ne pas dire : piégé. Comme dit un de nos amis pas très catholique : « Ceux qui ne croient pas en la vie future donnent aux anges des noms de femme » (Coran, s. 53) - On croit qu’on a affaire à Marie, et voilà qu’on se retrouve à marivauder avec Vénus/Aphrodite/Manat. On pense qu’on refait la cohérence avec l’Etre, et on ne fait que lui substituer son être propre. Tout le monde ne  va pas à l’est du Temple, même si beaucoup de gens s’y croient. Dès qu’on admet qu’une forme conduit à l’Etre, on fricote avec l’idole (pas bien, ça).

D’où nos doutes, voire nos inquiétudes.

Mais bref, laissons de côté nos divergences théologiques à deux balles. Ne pas croire par hypothèse au pouvoir d’intercession ne nous empêche pas de décoder le symbolisme. Va, donc, pour le décryptage des messages de Marie par l’ami Jova.

Lequel nous confirme d’emblée (belle cohérence) que le troisième secret de Fatima s’insère, selon lui, dans une série de messages  dont le sens serait : notre époque marque « la fin des  temps » (une interprétation qui n’est, à notre connaissance, ni celle du Vatican, ni celle des sédévacantistes – mais bon : Jovanovic est partisan de la prêtrise du croyant, c’est son droit de catholique, au point où nous en sommes !).

Cette prophétie, pour Jovanovic, ne fait pas référence à l’attentat contre Jean-Paul II, mais à la chute prochaine du Vatican.

Passons sur la longue exégèse qui permet à l’ami Jova de nous expliquer que la femme juchée sur une Bête à sept têtes et dix cornes est le Vatican (les sept têtes sont sept papes). On lui fera simplement remarquer que son interprétation n’est pas celle des pères de son Eglise : la femme est la sensualité de Babylone, Cité du Mal élevée contre la Cité de Dieu, les sept têtes sont les péchés capitaux, les dix cornes sont les défis lancés aux dix commandements. Notez bien qu’il a le droit d’avoir son interprétation, mais enfin, pour un catholique, c’est curieux de ne pas s’appuyer sur l’exégèse… catholique.

Si l’on fait abstraction de cette curiosité, ce que nous dit Jovanovic, en substance, c’est que le Vatican tombera parce qu’il est « babylonien » : une Cité terrestre orgueilleuse, qui se croit supérieure à la Cité de Dieu. Certes, Luther disait la même chose au XVI° siècle. Mais enfin, nous pourrions sans doute, ici, faire observer qu’il était tout de même plus facile de se représenter les papes Borgia en antéchrists (ces gens-là avaient une conception assez spéciale de leur mission), que de dépeindre Benoît XVI en suppôt de Satan assoiffé de sensualité. Sans vouloir jouer les défenseurs à tout crin d’une Eglise à laquelle, majoritairement, nous n’appartenons pas, force est de constater que parmi les nombreuses cités  qui font notre monde contemporain, le Vatican n’est pas précisément la plus « sensuelle ».

Qu’il y ait un peu de Babylone au Vatican, c’est probable, car aucune institution humaine n’est parfaite (oui, on sait, l’infaillibilité, etc., sauf que oui mais non).

En revanche, énoncer que le Vatican soit Babylone, par les temps qui courent, c’est plutôt déconcertant. Babylone est évidemment là où se trouve le pouvoir (le vrai, celui qui peut tuer). Et manque de bol pour les catholiques, n’en déplaise à Jovanovic, il n’est plus à Rome.

L’ami Jova nous annonce en substance que la part de Babylone qui existe au Vatican en deviendra la substance avec le successeur de Benoît XVI – qui sera donc, d’après lui, l’Antéchrist (en personne).

Bon, d’accord. On attend de voir.

On attend de voir si l’Antéchrist choisit pour royaume un Etat grand comme un mouchoir de poche, qui peut vaguement influencer 15 % de l’humanité…

L’Alpha et l’Oméga

Moralité : l’Argent est une forme contemporaine de l’Antéchrist, mais pas l’Antéchrist. Le Vatican a été (peut-être) une forme passée – mais ce n’est plus le cas, et on ne voit pas très bien comment ça pourrait l’être à nouveau, à brèche échéance.

On dirait bien que le propos de l’ami Jova est un peu à côté de la plaque, non ?

Un peu, mais pas totalement.

Un peu, parce que notre ami a un problème de méthode.

Par exemple, pour lui, les trois versets où le Christ déclare : « Je suis l’Alpha et l’Oméga », indiquent que l’Apocalypse obéit à des clefs de permutation. On pourrait lui faire remarquer que l’interprétation des pères  de l’Eglise est unanimement (pour une fois) que le Christ indique par là qu’il est la somme des connaissances, « le principe et la fin », c'est-à-dire ce qui est intemporel, permanent, la somme de toutes les catégorisations et de toutes les axiologies possibles, l’infinité des points de vue (cf. ce que nous disons précédemment). Le Fils est, à l’intérieur de l’homme, la présence de Dieu.

C’est là que, donc, notre ami Jova a un petit problème de méthode. Partant du principe que l’Apocalypse obéit à des clefs de permutation (ce qui est vrai), et qu’il faut comprendre que derrière les formes, ce sont les anges qu’il faut discerner (toujours vrai, l’Apocalypse ne parle que de ça), il propose sa propre permutation. Le hic, c’est que justement, toute permutation proposée par un point de vue humain est, par nature, contraire à l’avertissement du Christ : le texte doit être vu comme un mystère, un message donné depuis « l’Alpha et l’Oméga ».

Par définition, on ne peut donc pas décoder l’Apocalypse. Ce n’est pas, si l’on ose dire, « étudié pour ». Le but, c’est de contempler, et de rester constamment dans l’interrogation de soi. Pour sortir de l’interrogation, il faudrait être « l’Alpha et l’Oméga ». Ce qui, jusqu’à nouvel ordre, n’est donné à personne en ce bas monde.

L’Apocalypse, c’est fait pour qu’on se pose les questions. Pas pour qu’on trouve les réponses.

Les réponses, si on les obtient,  c’est de l’autre côté des eaux obscures.

Un bon livre

On pourrait croire, après cette avalanche de critiques, que nous n’avons pas aimé « 777 ». Erreur : c’est un bon bouquin, très marrant et d’une certaine manière très instructif, à condition de le lire comme il faut.

« 777 » est, évidemment, une hénaurme provocation. Jovanovic est un type intelligent. Il sait très bien qu’il n’a pas les clefs. Il fait semblant, c’est tout. Et le style décalé de son bouquin montre d’ailleurs clairement qu’il ne se prend lui-même pas excessivement au sérieux. Il a parfaitement conscience du risque d’être lu au pied de la lettre : c’est bien.

L’intérêt de son bric-à-brac, c’est que ça donnera à réfléchir aux gens qui n’ont pas accès à la théorie. La dimension apocalyptique de l’époque est bien reflétée dans ce qui, vu de loin, pourrait passer pour un tissu d’élucubrations. Et qui, vu de près, est en réalité une esquisse de grille d’analyse critique. Ce n’est, ni plus ni moins, que le rôle joué, depuis toujours, par les textes ésotériques.

Faire semblant de croire qu’on peut décoder l’Apocalypse, c’est un bon moyen de faire passer un décodage possible d’une Apocalypse.

La preuve : nous n’avons pas critiqué son analyse sur les médias, faux prophète.

Parce qu’elle est absolument juste. Prétendre que le média est le message, c’est, effectivement, la quintessence du satanisme.

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