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À boire et à manger... | Par Francis Cousin

Publié le : 04/01/2018 14:34:04
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« La terre est le mouvement d'être de l'homme. »
- Empédocle, Sur la vérité de l'Être


La nutrition n'est pas qu'un approvisionnement qui va aux organes, c'est un nourrissement qui vient signifier le centre du connaître le naître de notre avènement à la volupté de la floraison humaine. Et il existe indéniablement à partir du sacral profond des éco-systèmes de la communauté radicale de l'être, une opposition de création cosmique capitale entre les austères espaces monotones du thé et du mouton et les riants domaines variés du vin, du porc et de la fromagerie. Et c'est assurément et uniquement à partir du sol insubordonnable des seconds que l'on est parvenu à la conscience érotique des mutineries absolues lesquelles, en rejet de toutes les mutilations sexuelles du corps et de l'âme qui marquent la prise de possession aliénatoire du souffle d'Éros par le pouvoir thanatique de l'Avoir, ne prétendent pas simplement perfectionner les allégeances à la captivité, mais affirment a contrario vouloir entièrement supprimer les multiples carcans de la subordination.

Ce n'est pas un hasard si ce que Marx et Hegel nommaient les espaces historiques de ce qui produisit la centralité intentionnelle du vivre critique et insurrectionnel correspond au vaste espace euro-asiatique des riches plaines et forêts où le sanglier, l'alcool et le lait généreusement ouvragés sont venus rythmer sans totem et sans tabou une sensualité d'in-subordination unique au monde pendant qu'ailleurs le conformisme pesant d'un temps figé dans la soumission et la cuisine maussade et répétitive ne cessait de s'éterniser.

À l'époque de Saint Louis, l'on estime qu'il y avait en France plus de huit millions de porcs élevés alors qu'ils étaient deux fois moins nombreux en 1789 pour une population et un territoire pourtant bien plus considérables. L'histoire du cochon domestique de la fin des temps médiévaux jusqu'à la modernité marchande de l'époque contemporaine est caractérisée par son expulsion progressive des forêts et son parcage dans les bâtiments spécialement affectés à son élevage mercantile: les porcheries. Avec le développement de la révolution marchande, le déboisement et la réduction de la forêt européenne, la vieille glandée communautaire disparaît et le porc est ainsi appelé à devenir progressivement un objet de traitement industriel qui marque la propre décadence de l'être cosmique initial en simple élevage démocratique de l'homme civilisé.

L'alimentation constitue un thème fondamental pour saisir les mutations du monde liées à l'essor des processus de production et de communication de la marchandise tels qu'ils uniformisent les modes de la sur-vie en la société de l'avoir afin d'accélérer la circulation des individus aliénés dans l'engrenage des réseaux formatés de la seule consommation admise. Manger est un acte à la fois biologique, historique et culturel. On ne mange pas pareil selon qu'on se trouve en une communauté non-mercantile ou que l'on demeure dans la société de l'avoir à ses différents seuils de développement civilisationnel. L'homme est ce qu'il mange et sa pratique alimentaire est toujours d'abord l'expression du mouvement pratique fondateur de l'allégresse du vivre ou bien de la sécheresse des résignations du ramper.

Se bien pourvoir en viande (du latin vivenda qui désigne le cœur de vie de l'alimentation humaine!) a été l'un des moteurs essentiels de l'hominisation, obligeant l'homme à inventer communautairement des pratiques de chasse et de coordination, des règles de répartition et des disciplines de différenciation gustative puisque l'homme ne mange pas n'importe comment n'importe quelle chair animale et qu'à partir de l'usage du feu, il s'est pourvu d'une nourriture énergétique beaucoup plus digeste qui lui a permis de parvenir à disposer des substances essentielles dont la vie du corps a besoin pour développer le métabolisme de son habileté pensante. Enfin, c'est à l'opposé des rites de souffrance du sacrifice animalier sanguinaire, et en apprenant progressivement à abattre l'animal mangé dans les conditions les moins douloureuses possibles, que l'humain des terres du logos critique, dans un rapport de véridique considération du cosmos, a trouvé à la fois une viande plus saine (c'est-à-dire moins adrénalinée!) et plus en situation d'être regardée comme une source respectée d'énergie en le mouvement de la vie globale.

Contrairement à ce que répand le spectacle des truismes dominants, avant la révolution capitaliste médiévale, la consommation de viande a toujours été imposante dans le cadre d'une utilisation communautaire jouissive des sols et de la pâture. C'est à partir du XVIe siècle que le développement de la marchandise accélérant l'extension des cultures et la hausse générale des prix fit progressivement passer les populations, appauvries par les transformations de la modernité, d'une alimentation avant tout animale à une alimentation en premier lieu végétale. Des recherches précises ont ainsi démontré qu'en 1308 à Francfort sur l'Oder, l'on mangeait annuellement 100 kilos de viande de bœuf par personne et à Berlin à la fin du XIVe siècle, trois livres quotidiennes de viande par individu, soit douze fois plus qu'au XIXe siècle en ce temps de déportation générale des masses rurales prolétarisées vers les grandes manufactures de la démocratique urbaine de la valeur. Les hommes qui viennent travailler auprès des Frères Prêcheurs de Strasbourg reçoivent, eux, entre 600 et 700 grammes de viande chaque jour en un temps médiéval où de multiples ordonnances viennent attentivement préciser dans toute l'Europe qu'il convient de nourrir par bons mets carnés, deux fois quotidiennement, les employés embauchés.

Les hommes du Moyen Âge boivent beaucoup plus qu'aujourd'hui et surtout beaucoup mieux des crus de véridique qualité de terre. À titre d'exemple, les officiers des foires de Châlons-en-Champagne reçoivent des rations de vin qui correspondent à une moyenne de 1,68 litre 2,69 litres par jour et par personne. Au XVe siècle, à Tours, les gardiens postés à Saint-Corne consomment quotidiennement 1,83 litre de vin. En Provence, les rations s'élèvent pour les familiers de l'archevêque d'Arles, au XVe siècle, à 2 litres par jour, et souvent plus (2,45 litres en 1424) pendant que les membres des diverses corporations existantes se voient formellement reconnus des prérogatives de quantité et de choix partout similaires correspondant à ce qui persiste à se faire en tous les terroirs des égaiements de vin, de cidre ou de bière.

Les humains des temps antérieurs au triomphe du libre territoire de la marchandise alimentaire étaient des êtres qui savaient éprouver et admirer les délicatesses, les exhalaisons et le bouquet des vins, charcuteries et salaisons du mouvement de la nature. Les citoyens de l'économie capitaliste de la mort du goût qui ont renoncé à l'hygiène vitale et jubilatoire de la vie radicale, ont peu à peu sombré dans l'industrie morose de la mangeoire industrielle où priment les produits standardisés et transformés de l'insipidité nocive à coûts réduits.

Le nourrir de l'existence en l'être est l'existence d'un nourrir de l'être qui dit le sentir et le ressentir des habitements du vivre tel que celui-ci prend conscience de soi en l'Univers en même temps qu'il distingue l'universel dans le vivre de chaque habitement.

Francis Cousin, L'Être contre l'Avoir

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