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A l'ombre des majorités silencieuses (Jean Baudrillard)

Publié le : 07/07/2009 00:00:00
Catégories : Sociologie

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« A l’ombre des majorités silencieuses » est un texte de Jean Baudrillard, rédigé en 1978. C’est un texte court, mais le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il n’est pas facile d’accès.

Ci-dessous, donc, une tentative d’explication/clarification/résumé…


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La société contemporaine, explique Baudrillard, organise sa propre représentation autour du concept de « masse », c'est-à-dire, littéralement, d’ensemble inertiel, inorganique, qui absorbe passivement l’énergie émise par l’activité sociale, au sens large.

Pourquoi cette omniprésence d’un concept, « la masse », qui au fond ne renvoie qu’à l’absence de structuration ?

Parce que la particularité des masses, absorber le sens sans le créer, entre en résonance spontanée avec le fonctionnement d’un système dont le principal problème est de rendre possible la disparition du sens. La « majorité silencieuse » formée par les masses permet d’ancrer les peuples dans un temps immobile, de les retirer du mouvement de l’histoire : exactement la dynamique du système. On veut désormais cartographier l’espace social hors des catégories clairement définies (classes sociales, classes d’âge, etc.). Il faut donc admettre l’utilisation d’un terme, « les masses », dont on ne peut pas circonscrire les limites ni décomposer le fonctionnement interne.

Stratégie du pouvoir, donc.

Mais stratégie qu’il convient d’analyser finement…

Arrêtons de nous cacher derrière l’illusion du pouvoir / bouc émissaire de la passivité des masses. Non, ce n’est pas le pouvoir qui rend les masses inertes. Elles le sont, par elles-mêmes. Il faut l’admettre : jamais les masses n’ont écrit l’Histoire, parce qu’elles ne vivent pas l’Histoire. Elles vivent l’instant, ou le futur immédiat. Elles sont formées par une accumulation d’individus que rien ne rattache à un sens quelconque. Pendant longtemps, on ne l’a pas vu parce que l’appareil de censure de l’Eglise obligeait les masses à faire semblant de croire. Maintenant, on sait qu’elles ne croient en rien, parce qu’elles ne conceptualisent rien. Le grand enseignement de la liberté politique, c’est que la masse ne peut rien en faire.

Conclusion : la stratégie du pouvoir ne consiste pas à « retirer aux masses la conscience », mais à laisser les masses comme seuls acteurs de l’Histoire. Nuance importante, qui permet de prendre la mesure de l’entreprise en cours : si ce système est fort, c’est tout simplement parce qu’il a choisi un mode de fonctionnement en accord avec la nature des gens.

Où tout cela nous mène-t-il ?

Bientôt, il n’existera plus aucun référent, à part la masse elle-même, la « majorité silencieuse » qui, en se mouvant lentement, comme une coulée de lave, dira, en allant ici, ou là : je décrète que ceci est bon, parce que je suis le nombre, et le nombre est la seule vérité. Le pouvoir s’est lui-même privé de tout instrument de représentation, et ce faisant, il a ôté à ses adversaires toute possibilité de critique. Il n’y a plus de digue à faire tomber : il n’y a plus qu’un immense marécage, dont les eaux stagnantes ont déjà rompu toutes les digues, sous le seul poids de leur passivité, de leur fluidité, de leur absence de résistance à la pesanteur.

Le Maître, désormais, ne parle plus au peuple pour lui imposer un sens. Il laisse le peuple devant l’absence du sens, et le laisse constater que lui, le peuple devenu masse, ne peut en produire un. Puis le pouvoir parle pour la masse. « Les Français pensent que ceci, ou cela », dit-on. En réalité, le mot important n’est ni ceci, ni cela. Le mot important, c’est penser. Les Français pensent, voilà le vrai message. Peu importe, à la limite, ce qu’on leur fait penser. La force de ce système, c’est qu’il simule le sens après en avoir détruit la possibilité dans le réel. Ce sens simulé, c’est ce que Baurdrillard appelle : « l’hyperréel ».

L’inertie des masses est d’autant plus parfaite, que l’hyperréel les habitue à ne plus penser le réel. Non seulement la masse ne pense pas, mais en plus elle ne pense pas qu’elle ne pense pas. Pour endormir les masses, on leur injecte des stimuli. Stratégie habile : plus on jette de l’énergie dans la masse, plus la masse se dissout. C’est une de ses propriétés les plus troublantes : elle est d’autant moins capable de se structurer qu’on lui aura offert des éléments de structure. Elle dissout ces éléments, puis elle les récupère pour en faire un bruit de fond qui rend le silence plus supportable.

Alors invincible, ce système de l’hyperréalité ?

Non, au contraire. Très fragile. Au bord de la catastrophe, même.

Le système produit constamment du sens hyperréel, sur ce point tout va bien. Mais le problème, c’est qu’il n’y a plus de demande de sens. En 1978, Baudrillard décèle avec beaucoup de clairvoyance que l’on approchera, tôt ou tard, du stade d’atomisation, de dissolution du lien social, où l’on verra émerger des individus n’ayant plus besoin du lien social.

Et que se passera-t-il alors ? Eh bien ce sera l’anéantissement du politique. Donc l’anéantissement de la Cité. Donc la barbarie, sous une forme ou sous une autre.

Pourquoi cette disparition de la demande de sens ?

Eh bien, tout simplement parce qu’il n’y a plus de raison de chercher un sens : tout en a un.

Le social, qui se porte à merveille comme fonction, est en train de mourir en tant que lien. Pendant longtemps, dans une société dominée par le politique après l’implosion du religieux, le social au sens occidental a continué à se construire, comme projet, autour de la récupération de ce que le fonctionnement spontané de l’esprit collectif ne permettait pas d’inclure dans l’ordre des représentations. Mais avec l’hyperréel, nous en sommes arrivés au point où tout est représenté – et où, donc, il ne reste plus aucun espace à représenter, hors de ce qui l’est déjà. L’imaginaire est inaccessible, parce que tout est réel. Le sens est inutile, parce que tout fait sens. Paradoxalement, la volonté de chasser l’absurde a rendu tout absurde. Il n’y a plus de lieu symbolique de la communion, de la rencontre, de l’adhésion, parce que la communion, la rencontre, l’adhésion, sont omniprésentes dans un hyperréel qui s’est substitué au réel dans les esprits.

Quelle conclusion tirer de cette implosion du lien social ?

Eh bien que la société de consommation est vouée à une issue tragique.

En un certain sens, la société de consommation est bel et bien l’avenir « socialiste » du capitalisme (et soit dit en passant, voilà qui devrait nourrir une critique du projet socialiste). Elle est un moyen, pour le capitalisme, de fabriquer un socialisme simulé dans le domaine de la consommation, mais qui préserve les structures du capitalisme dans le domaine de la production. Le monde simulé de la consommation permet d’établir, pour le consommateur, l’illusion d’une participation à un système parfaitement efficient, parfaitement transparent, où la satisfaction instantanée du besoin est le gage d’une réalisation intégrale du social. Et ainsi, la réalité de production reste ce qu’elle est, dans le monde réel – mais elle n’est plus contestée.

Le problème, c’est qu’au bout de la démarche, il n’y aura que l’échec absolu et la crise la plus épouvantable de l’histoire. Tout simplement parce que si le social est parfaitement réalisé dans l’hyperréel, alors il devient inutile de le construire dans le réel.

La matière va détruire l’esprit, en le simulant. Et la société disparaîtra dans un tourbillon de rivalités sans remède

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