À propos de « La société de l’indécence », de Stuart Ewen | Par Lucien Cerise

Publié le : 06/01/2015 06:01:00
Catégories : Actualités des éditions Le Retour aux Sources , Auteurs , Lucien Cerise , Recensions , Stuart Ewen

Nous publions ici la recension que nous propose Lucien Cerise de « La société de l’indécence », de Stuart Ewen (Le Retour aux Sources, 2014) initialement paru dans le numéro 48 de la revue « Réfléchir & agir » (automne 2014).
A noter que Lucien Cerise à écrit la préface de l'ouvrage.


Stuart Ewen, né en 1945, est historien des médias et de la publicité. Il enseigne sa discipline, dont il est l’un des fondateurs, à la City University of New York. Son travail de décryptage des images et des mythologies de la société de consommation le rattache au courant situationniste fondé dans les années 1960 par Guy Debord. Son œuvre reste cependant méconnue du public francophone : un seul ouvrage traduit en 1983, qui était même épuisé chez l’éditeur avant notre réédition de 2014. Cette absence d’intérêt vient peut-être d’une mise à l’index intentionnelle, la démarche de Stuart Ewen présentant quelque chose d’atypique, y compris au sein du corpus situ- et post-situationniste.

En effet, la critique situationniste classique attribue généralement l’émergence du Spectacle et de la Consommation à un processus quasi naturel d’entropie sociale, ce que l’on appelle aussi la « décadence ». Nos sociétés occidentales, après avoir connu l’apogée et la maturité, seraient en train de mourir de leur belle mort et nous en serions à la phase de débilité sénile. Personne n’est responsable de la chute, c’est un cycle naturel, comme le vieillissement des corps et des esprits. Cette naturalisation de la fin de l’Occident permet à ceux qui la provoquent de ne jamais apparaître publiquement. Or, le travail de Stuart Ewen met en lumière non seulement les intentions et le programme, mais aussi les méthodes employées, et ceci de manière parfaitement académique et universitaire.

Un projet réfléchi

De fait, la société de consommation n’est pas advenue toute seule mais obéit à un projet réfléchi et concerté, que Samuel Strauss appellera le « consommatisme », soutenu et mis en œuvre par les organisations et les individus qui animent le capitalisme industriel depuis le début du XXème siècle. Pourquoi une planification d’une telle ampleur est-elle nécessaire ? Parce que le capitalisme est contre-nature, que le peuple se fiant à son instinct de conservation le rejette spontanément au bénéfice d’un mode de vie plus traditionnel, et que pour l’y retenir contre son inclination profonde il faut donc « fabriquer son consentement » à y rester au moyen des techniques de « persuasion clandestine » (Packard).

L’agenda général des capitaines d’industrie dans les années 1920 est donc le suivant : adapter le peuple au marché, plutôt que d’adapter le marché au peuple. Pour ce faire, un objectif monstrueux a été défini : la déconstruction intégrale des modes de vie traditionnels et préindustriels, lesquels représentent évidemment un obstacle à l’acceptation totale de la nouvelle culture consumériste. L’entropie sociale, soit la fameuse décadence du Spectacle et de la Consommation, n’a donc rien de naturel ni de fatal, mais est pilotée au moyen d’une véritable ingénierie scientifique des instincts et des mœurs pour engendrer un nouveau type humain dégénéré, complètement adapté au marché. Ce type humain inférieur, de nombreux auteurs en ont fait la peinture au vitriol, dont le collectif Tiqqun, fin lecteur de Stuart Ewen, dans ses grands textes du début des années 2000, la Théorie du Bloom et la Théorie de la Jeune-Fille. L’individu adapté au marché y était résumé à ses deux caractéristiques, le déracinement et la frivolité. Le dépressif et la pétasse.

C’est l’émergence planifiée en Amérique du Nord de cette société malade, indécente, obscène dirait Baudrillard, car ayant perdu le sens des limites, que Stuart Ewen analyse dans son ouvrage, émergence tutorée artificiellement parce que trop aberrante pour qu’elle arrive toute seule. L’être humain n’est pas fou et possède un solide instinct de préservation, qui a donné naissance à un « sens commun » et à une « décence commune », lesquels nous indiquent intuitivement les limites à ne pas franchir, ce qui est normal et ce qui ne l’est pas, ce qui respecte nos constantes anthropologiques et ce qui ne les respecte pas. Or, ce sont précisément ces constantes qui font l’objet d’une « démolition contrôlée », en vue d’un grand remplacement de notre espèce entière par quelque chose de plus standardisé.

Un modèle de société post-traditionnelle

Fort heureusement, cette politique eugéniste et sa population en voie de robotisation n’ont pas une extension universelle. En effet, un grand clivage entre deux variantes s’est dessiné au sein du paradigme industriel à partir des années 1920. Le premier modèle de société post-traditionnelle, élaboré aux États-Unis, est donc une société de l’indécence qui exerce son contrôle social par le relâchement libidinal et dont les mots clés sont « laisser faire » et « laisser aller ». Son principe de base est la transgression de toutes les limites, ce qui s’appelle aussi le capitalisme. Le second modèle, élaboré dans les pays communistes, est un peu moins éloigné des sociétés traditionnelles en ce qu’il partage avec elles un mode de contrôle social par la répression libidinale et l’imposition de limites. Or, la rétention de la libido à l’intérieur de limites qui permettent sa canalisation et sa sublimation est le point de départ de toute civilisation (mécanisme connu en psychologie sous les termes de « gratification différée » et de complexe d’Œdipe).

Ce clivage géopolitique et civilisationnel possède une actualité brûlante, à l’heure où les USA envisagent d’attaquer la Russie et la Chine à coups d’ogives nucléaires. En effet, étrangement, la structure de la « guerre froide » semble se redéployer aujourd’hui, bien que le communisme ait disparu, ce qui tend à montrer que le clivage Est/Ouest était certainement plus profond que la simple opposition communisme/capitalisme. Le communisme est mort, mais force est de constater que les pays, les oligarchies et les peuples qui en sont sortis se retrouvent aujourd’hui en meilleure santé que ceux qui n’ont connu que le capitalisme et son incitation au relâchement dé-civilisateur. La répression-limitation-canalisation-sublimation de la libido possède un effet structurant et constructif, obligeant à assumer un principe de réalité et de discipline, à l’opposé du relâchement déstructurant et pathogène, qui entretient l’individu dans le principe de plaisir et les satisfactions virtuelles et régressives. Les peuples occidentaux qui n’ont connu que le capitalisme en perçoivent aujourd’hui les impasses et commencent à trouver enviable et désirable l’autre modèle issu des ex-pays communistes, dont les fondamentaux sont restés sains.

Un clivage majeur

En effet, c’est bien chez nous, et pas en Russie, qu’une nouvelle étape dans la psychose sociale et le chaos identitaire a été franchie avec la théorie de la confusion des Genres, le projet de « mariage homo », la « femme à barbe » de l’Eurovision, et les « hommes en jupe » dans les écoles. En réaction à ces bouffées délirantes, un mouvement de masse est en train de se lever en Europe pour dire « Non », une véritable lame de fond irréversible manifestée par le succès des partis populistes aux élections européennes de 2014. Dans cette nouvelle guerre mondiale, la ligne de front devient évidente, entre un axe Washington/Tel-Aviv qui essaye d’étendre la dictature des « Conchita Wurst » au monde entier, par les bombes s’il le faut (pinkwashing), et d’autre part une espèce humaine qui se défend, représentée par les BRICS, avec la Russie et la Chine en pointe, et les Non-alignés relancés par l’Iran.

Pour se réarmer mentalement et prendre part à cette bataille tant que les mots sont encore utiles, lisez et partagez le livre de Stuart Ewen.

Lucien Cerise.

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