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A quoi rêve Rouve ?

Publié le : 17/04/2008 00:00:00
Catégories : Archives Scriptoblog (2007-2013) , Articles par intervenants , Articles par thèmes , Cinéma , L'Abbé Mickey

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"Nous ne sommes pas des hommes qui pensent, mais des minéraux qui rêvent".
- A. Spaggiari


S'il y a un milieu très sourcilleux sur la préservation de la bien-pensance politiquement correcte, c'est bien celui de notre délicat cinéma français, et comme ce soi-disant cinéma ne nous sort la plupart du temps que des comédies pas drôles (sauf lorsqu'elle se décline sur banderoles…) ou des drames socio-bobos égocentrés, on se dit qu'on ne risque guère de sortir de la ligne et, accessoirement, de s'amuser un peu.

Mais voilà que dans ce paysage calme et consensuel se pointe un film sur le divin Spaggiari, brigand un peu dilettante mais fasciste sincère, connu pour être le cerveau du casse de la Société Générale de Nice (un casseur de banque dont l'avocat est depuis devenu... maire de Nice).

C'est Jean Paul Rouve, "fasciné" par le personnage, qui s'est attelé à l'affaire. L'auteur ayant la conscience politique d'une huître, il s'est résolument centré sur la période la moins intéressante de la vie de Bert, à savoir sa cavale en Amérique du Sud et sa dérive "situationniste", ce qui lui permet de déclarer sans rire que si Spaggiari était encore vivant aujourd'hui, il serait à la Star Ac'. Des maquis de Salvatore Guiliano à la Star Ac', quel parcours!

Viennent ensuite toutes les contorsions obligatoires des acteurs et des producteurs pour amender le héros du film de ses idées "dégueulasses", "nauséabondes", "extrémistes", etc. Même la très charmante Alice Tagliolini, avant chaque interview, se sent obligée de nous servir un petit préambule appris par cœur (c'est son métier après tout) sur "l'idéologie détestable" de Bébert et ses amis. Comme si maintenant, dans le cinéma français, un bon cul et une belle paire ne suffisaient plus à dépasser les clivages idéologiques. Décidément, ces gens-là ne respectent rien.

Fatalement, le film souffre de toutes ces hypocrisies. Tout d'abord, en nous imposant un narrateur fictif très peu crédible sous la forme d'un flic compassionnel (incarné par Gilles Lelouche) qui pendant tout le film porte la mauvaise conscience du réalisateur comme une enclume.

Ensuite, pour s'excuser d'avoir choisi Spaggiari, Rouve s'est senti obligé de ridiculiser son personnage en gonflant son ego de façon disproportionnée. N'ayant consulté aucune des relations ou connaissances de Bert pour préférer rester fidèle à ses idées convenues et à sa vison subjective d'auteur (quel intérêt ?), il tombe dans la caricature et c'est tout le décor Sud-Américain, puis le film avec lui, qui tourne carton pâte. A vouloir à tout prix éviter de traiter le personnage dans son intégrité et sa complexité, il l'ampute du primordial (l'anarchisme de droite), pour se centrer sur l'accessoire (la recherche de célébrité). Le tout fait cruellement superficiel. Après tout, chaque époque (et chaque cinéma) a le Spaggiari qu'elle mérite.

Pourtant, il n'aurait pas suffi de grand-chose pour faire sur cet immense personnage un film tout simplement correct. Si l'on s'y intéresse de près, le parcours et la psychologie de Spaggiari sont en fait très peu politiques. Spaggiari était un doux dingue, un véritable aventurier qui avait des lectures que, contrairement à Rouve, il était capable de synthétiser dans l'action.

Tous les livres qu'il a écrits témoignent d'une vision romantique à la fois héroïque et désespérée de l'existence que seuls les rêves permettent de dépasser. Spaggiari aura donc vécu sa vie en rêvant, en exagérant toutes ses actions pour placer le regard au-delà de l'objet, comme le font les vrais artistes. Dans ce type de parcours, le plus grand risque est précisément de dépasser ses rêves. Tant qu'il s'agissait d'une Sicile indépendante ou d'une France fasciste, Albert ne risquait pas grand-chose Devenir le cerveau du casse du siècle, c'était trop facile pour lui. Alors il est entré dans son époque et l'a payé très cher. Elle continuera sans doute de le poursuivre ainsi, avec toute sa médiocrité, par des films et des documentaires de basse catégorie. C'est là tout le drame posthume d'Albert Spaggiari.

Pour le reste, petit Rouve, les idées, même "d'extrême droaaate", il ne faut pas en avoir peur, c'était juste un véhicule. L'important, comme disait Gabin dans le Singe en Hiver, c'est le voyage…

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