A quoi sert l'enseignement de la géographie ?

Publié le : 03/03/2011 00:55:49
Catégories : Société

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Si la baisse du niveau de connaissances historiques des élèves de France et de Navarre est souvent déplorée, le cas de la discipline soeur à l'histoire que constitue la géographie est assez rarement évoqué. Pourtant ici aussi, les évolutions disciplinaires traduisent un abandon progressif d'une géographie qui constituait un des chapitres du roman national au bénéfice d'une géographie porteuse de l'idéologie néo-libérale.

L'essor de la géographie des terroirs sous la IIIème République.

La géographie française moderne est fille de la défaite de 1871. Face à un Etat-major allemand rompu à la science de la cartographie, nos élites prirent cruellement conscience de l'ignorance française dans ce domaine. Elles chargèrent donc Paul Vidal de la Blache, un notable universitaire républicain, de s'inspirer de la géographie allemande pour constituer un corpus théorique susceptible d'être enseigné dans les écoles républicaines. La géographie allemande de l'époque était alors dominée par la figure de Friedrich Ratzel. Pour Ratzel, le principal problème posé au géographe demeurait l'explication des différences mises en valeur des terres selon les sociétés qui y étaient établies. Il s'inspirait principalement de ses voyages dans l'Ouest américain où il avait été interpellé par l'efficacité des colons européens dans la mise en valeur de terres que les Amérindiens n'avaient jamais été capables d'exploiter avec une telle efficacité. Ratzel expliquait cette différence par la nature des peuples : les Européens représentaient pour lui des Kulturvölker (peuples de culture) aptes à transformer le monde tandis que les Amérindiens étaient de simples Naturvölker (peuples de nature). Cette séparation de l'humanité entre deux types de peuples, conçue comme une adaptation à la géographie des théories de Darwin sur l'évolution des espèces, devait déboucher à terme sur la récupération de l'école de géographie allemande par la propagande nazie.

Si Vidal de la Blache s'inspira des méthodes de Ratzel, il rejeta catégoriquement la séparation entre peuples de nature et peuples de culture. Face au déterminisme de l'école allemande, il opposa une autre démarche, que ses élèves nommèrent le possibilisme : les sociétés humaines étaient pour Vidal de la Blache libres d'exploiter les ressources que leur offraient leur milieu selon leur vision du monde et leurs valeurs. Vidal de la Blache développa en outre une conception organiciste de la Nation. Dans l'ouvrage introductif à la grande histoire de France d'Ernest Lavisse, il décrivit la France comme une juxtaposition de petites régions aux identités bien définies qui formaient le corps charnel de la France. Pour lui, si une seule de ces régions venait à quitter la communauté nationale (il pensait bien sûr à l'Alsace Lorraine), la France subirait une perte irrémédiable de son identité. En somme, la France, bien plus qu'un conglomérat hétéroclite de peuples constituait pour lui de par sa géographie un être immuable.

De la fin du XIXème siècle aux anénes 30, la vision française de la géographie connut un vif succès dans l'ensemble de l'Europe au point de supplanter la géographie allemande. Lors du traité de Versailles, les géographes français furent sollicités pour découper les frontières des pays nouvellement créés, notamment celles de la Roumanie. Les connaissances des géographes furent également mises à profit pour l'exploration du monde et se révélèrent être un atout considérable pour les autorités françaises lors de la course à l'Afrique qui les opposait aux Anglais. A ce triomphe universitaire correspondait une réelle réussite éducative. Les hussards noirs de la République se chargèrent en effet de populariser les thèses de Vidal de la Blache, notamment à travers l'ouvrage « Le tour de France par deux enfants ». Ce livre narre les aventures de deux orphelins alsaciens fuyant les Allemands et découvrant l'ensemble des régions françaises. A la fin, ils concluent qu'en dépit de leur altérité culturelle, ils sont partout chez eux dans cette France si diverse.

La rupture de l'industrialisation et l'apparition de la géographie marxiste.

Il est de nos jours souvent reproché à la géographie française de cette époque un attachement au monde rural trop marqué, la conduisant à négliger l'industrialisation du pays déjà bien entamée au début du Xxème siècle. Ce reproche n'est que partiellement fondé, notamment si l'on considère la dernière oeuvre de Vidal de la Blache, « La France de l'Est » parue en 1916. Celle-ci constitue un des ouvrages précurseurs de l'étude de la mondialisation économique. Il demeure néanmoins exact que l'essor de la géographie marxiste dans l'immédiate après Seconde Guerre Mondiale aboutit à un changement de paradigme qui permit de rompre avec la vision idéalisée du territoire national comme ensemble harmonieux.

Le marxisme en géographie introduit principalement l'idée selon laquelle les inégalités de développement entre régions devaient être résorbées par une politique volontariste, dans le sillage des plans d'aménagement du territoire. En France, l'ouvrage du géographe non marxiste Gravier intitulé « Paris et le désert français » dressait le tableau apocalyptique d'une France vampirisée par Paris au point de se vider progressivement de ses forces vives. Cette vision demeurait centrée sur la Nation puisque le remède que proposèrent les géographes influencés par le marxisme fut la constitution de points d'équilibre sur l'ensemble du territoire en contrepoint de cette toute puissance parisienne. A l'échelle nationale, ils prirent le nom de métropoles d'équilibre (Marseille, Lyon, etc...) tandis que les villes nouvelles de la région parisienne (Melun-Sénart, Saint Quentin en Yvelines,...) devaient remplir ce rôle à l'échelle régionale.

Jusqu'à la fin des années 70, la géographie sous influence marxiste considèrait donc toujours le cadre national comme l'échelle de base de l'étude des phénomènes géographiques. Elle ne proposa pas un réel bouleversement des méthodes pédagogiques par rapport à la tradition d'enseignement de la IIIème République. Les années 80 apportèrent néanmoins des innovations aux conséquences bien plus importantes.

La dissolution de la France dans la mondialisation.

Le point de départ fut l'application en géographie des théories structuralistes au début des années 80 par l'équipe de Roger Brunet. Pour Brunet, l'espace n'était plus uniquement déterminé par la rencontre entre histoire nationale et histoire des peuples, donc à un mélange entre contingence et transcendance. Au contraire, il s'attacha à démontrer que l'ensemble des phénomènes géographiques obéissait à une loi universelle : l'attraction des espaces centraux sur les espaces périphériques, théorie inspirée par le modèle de la gravitation universelle newtonienne. Dans cette optique, l'analyse des frontières nationales devint progressivement inutile, notamment parce qu'elles risquaient de remettre en cause la construction intellectuelle de Brunet.

C'est dans cette optique qu'il rejeta la carte pour inventer un nouveau mode de représentation graphique : les chorèmes. Les chorèmes sont une représentation simplifiée de la réalité sous forme géographique (le meilleur exemple en demeure la représentation de la France par un hexagone). La simplification permet de supprimer les « détails » de la réalité (par exemple la pointe de Cherbourg en Basse-Normandie qui disparaît de la représentation hexagonale de la France) susceptibles de venir gêner une démonstration. Dans une logique structuraliste qui rappelle les travaux de Saussure sur le langage, Brunet constitua un « alphabet chorématique » regroupant tous les figurés sensés représenter l'ensemble des phénomènes susceptibles d'être cartographiés. Malheur à tout phénomène géographique n'entrant pas dans ce corset, il devenait impossible à représenter!

Sur le plan scientifique, les chorèmes présentaient  un intérêt tant qu'elles restaient confinées à la recherche scientifique. Elles furent cependant très rapidement adoptées par les éditeurs de manuels scolaires pour des raisons mercantiles. Elles permirent en effet de justifier l'abandon des manuels traditionnels. Les géographes universitaires, conscients de la manne financière que représentait ce nouveau marché poussèrent à leur généralisation, notamment à la fin des années 80. Or, la chorème présente le désavantage pour les collégiens et écoliers de rendre le territoire national de plus en plus abstrait, voire de former une vision caricaturale de la réalité. La chorème produit des représentations graphiques où l'espace apparaît systématiquement comme déraciné, traversé par des flux de capitaux ou de personnes qui rendent son existence possible.  Avec le recul, l'essor de ce nouveau mode de représentation fut le premier élément affaiblissant le rôle traditionnel de la géographie comme formatrice de la conscience nationale.

Les années 90 allèrent plus loin dans la déconstruction du lien entre géographie et apprentissage de la Nation en octroyant à l'étude de la mondialisation une place toujours plus importante. La géographie des régions françaises fut progressivement remplacée par des études transversales (« les transports », « l'industrie ») qui étaient auparavant des thèmes universitaires. Cette contamination du niveau secondaire par le niveau supérieur n'entraîna pas une hausse du niveau mais plutôt une perte de repère des élèves. Il est en effet très difficile pour les collégiens ou les lycéens de fournir l'effort d'abstraction leur permettant de saisir de tels enjeux. En outre, les modalités de recrutement de l'Education Nationale conduisent à une sous-représentation des professeurs ayant étudié la géographie par rapport aux professeurs ayant étudié l'histoire. Ces derniers sont souvent très mal à l'aise face à la complexité des programmes qui nécessiterait une très bonne connaissance de la géographie universitaire et rencontrent donc des difficultés pour l'expliquer à leurs élèves. Ils se cantonnent généralement à leur proposer des schémas tout faits (qu'ils ont rarement eux-mêmes compris puisqu'ils les ont repêché sur internet ou dans divers ouvrages). Par coeur et bachotage systématiques sont donc les résultats paradoxalement archaïques du progressisme qui avait voulu soumettre aux collégiens des thèmes jusqu'alors réservés aux étudiants.

Les années 2000 continuèrent la fuite en avant dans l'abstraction, au nom de l'adaptation à l'étude de la mondialisation. La dernière réforme de 2010 n'envisage plus ainsi d'étudier la France comme entité isolée mais uniquement dans le cadre de la mondialisation et de sa participation à l'UE. Au collège, l'étude des grands continents (Asie, Afrique,...), qui permettait aux élèves de comprendre les grands déséquilibres de notre monde, est elle aussi remise en cause. Il s'agit désormais d'aborder de grands thèmes transversaux (tourisme, développement,etc...) à partir d'exemples qui ne sont plus imposés mais au choix du professeur. Les futurs citoyens français n'auront donc plus de socle commun de connaissance mais un savoir parcellisé et désarticulé.

Au lycée, la réforme va plus loin encore puisque les thèmes transversaux choisis correspondent aux modes du moment : développement durable, citoyenneté mondiale, question alimentaire... Les éléments de ce catalogue hétéroclite présentent toutefois un point commun : chacun de ces thèmes permet d'aboutir à la conclusion que l'échelon national n'est plus l'échelon adéquat pour résoudre les problèmes de l'humanité. L'enjeu idéologique apparent constitue donc une véritable trahison par rapport au but originel qui avait été fixé à la géographie dans l'enseignement. Il ne s'agit plus de fournir aux citoyens un socle de connaissance immuable à partir duquel ils pourront déchiffrer le monde mais plutôt de leur imposer une grille de lecture conforme aux préoccupations médiatiques du moment. Plus grave, le monde médiatique étant toujours à l'affût de nouvelles thématiques, ces « connaissances » seront vraisemblablement obsolètes quelques années après la sortie des élèves du système scolaire, alors qu'ils ne disposeront pas du socle de savoirs de base permettant de s'adapter aux transformations du monde.

Ce déclin de la géographie scolaire va de pair avec l'affaiblissement de la géographie universitaire, comme si la relation symbiotique créée par Vidal de la Blache entre école et université demeurait d'une telle actualité que la décadence de l'une entraînait celle de l'autre. Les années 2000 furent d'abord caractérisées par la dépendance accrue de la géographie française vis-à-vis des théories américaines. Malgré les reproches que l'on peut adresser aux chorèmes de Brunet, elles représentaient néanmoins l'une des dernières tentatives des Français pour penser le monde et la géographie de manière indépendante. Désormais, les travaux des géographes français se contentent de recycler, souvent avec dix ans de retard et en moins bien, les théories anglo-saxonnes à la mode : gender studies, cultural studies, géographie post-moderne,etc...Ce suivisme explique d'ailleurs la perte d'influence accélérée de la géographie française à l'échelle mondiale tandis que la géographie allemande, traditionnellement moins influente marque des points en adoptant le modèle anglo-saxon (notamment les publications en anglais) sans pour autant renier ses spécificités nationales.

A l'image de l'enseignement dont toutes les réformes constituent un ensemble cohérent pour supprimer le fait national comme échelle d'analyse, les recherches universitaires contemporaines en géographie ont toutes un point commun : le rejet de l'analyse marxiste en terme de rapports de classes au profit d'une vision écologiste ou sociétale des problèmes ne prétendant pas apporter de solutions pour résorber les inégalités sociales. Ainsi le géographe influent Michel Lussault (dont le titre du dernier ouvrage « De la lutte des classes à la lutte des places » est tout un programme) symbolise le double rejet contemporain de la géographie du terroir (à qui il reproche son patriotisme) et de la géographie marxiste (à qui il reproche son systématisme performatif).

Une question demeure : A quoi sert une science qui ne prétend plus ni instruire ni changer le monde?

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