Évènement

Alain Soral devant l'Eurocalypse

Publié le : 02/06/2008 00:00:00
Catégories : Actualités des éditions Le Retour aux Sources , Recensions

ASSuite à la publication d'Eurocalypse, le collectif Solon avait offert un exemplaire à Alain Soral. Le président de l’association Egalité et Réconciliation a lu notre bouquin.

Ce qui est bien, c'est que ça l'a intéressé. Ce qui est encore mieux, c'est qu'il à bien voulu nous expliquer pourquoi.

C'était parti pour une heure d'entretien à bâtons rompus...


Scriptoblog : Alain Soral, nous vous avons passé 'Eurocalypse'. Il s’agit d’un roman de politique-fiction rédigé sur le site scriptoblog.com par un comité de cinq auteurs. Thème général : nous sacrifions à la mode du catastrophisme. Ce qui est original, c’est la manière dont nous avons traité le thème.

2038, la France n’existe plus, l’Europe est devenue une sorte de nouvelle Union Soviétique 'eurocorporative', c'est-à-dire à la fois néolibérale et étatiste – les multinationales se sont fédérées pour former un Etat d’un nouveau genre. Le territoire est divisé en europrovinces, territoires artificiels, elles-mêmes divisées en intrazones, riches et fliquées, ambiance 'Fahrenheit 451', et extrazones, pauvres et violentes, ambiance 'Soleil Vert'. A la suite d’une manipulation qui tourne mal, le système déraille. L’ordre est construit par le chaos depuis des décennies, mais cette fois, l’ordre pousse le chaos un millimètre trop loin… et le chaos ne fabrique plus que du chaos.

Vous nous avez fait l’honneur de jeter un coup d’œil à ce travail. Nous aimerions avoir votre opinion – pas tellement sur la forme, l’intrigue n’est qu’un prétexte, il y aurait plein de trucs à reprendre pour en faire un roman au sens classique du terme. C’est sur le fond que nous voudrions votre avis, sur les grandes thèses que nous avons retenues.

C’est l’Eurocalypse. Ambiance : un mélange 'Camp des Saints', guerre interethnique, 'Ravages', écroulement du système économique, plus un zeste de Dantec, avec une hyperclasse coupée du réel qui s’imagine contrôler le monde alors qu’elle n’en contrôle que la projection technoscientifique...

Notre première thèse, sachant qu’on est dans l’analyse, pas dans le souhait, c’est la suivante : compte tenu des rapports de force, nous estimons que le démantèlement des Etats-nations est inéluctable. Est-ce que vous croyez qu’on peut encore sauver l’Etat-nation ?

Alain Soral : J’ai lu votre bouquin. J’ai bien aimé. J’aime bien l’idée qu’on fasse de la politique-fiction, de la prospective. En plus de manière collective, j’aime bien l’idée de sortir du côté ‘artiste monadique’. C’est bien d’avoir travaillé comme on le fait dans le cinéma, à plusieurs. D’ailleurs, votre Eurocalypse ferait un bon scénario de film.

Sur le fond, j’ai eu un espoir au moment du « Non » à la constitution européenne. Et puis, la présidentielle de 2007 a marqué un tournant. Les 31 % de Sarkozy ont été un choc pour moi. Le peuple de France auquel j’avais pu croire avec les 56 % du Non, ce n’est hélas plus le peuple de France d’aujourd’hui. Ce peuple-là, celui auquel j’avais cru, celui aussi que montre un film comme « Les chtis », c’est en fait le peuple français des années 60-80. Le peuple de 2008 est abîmé. Il y a eu un travail systématique de destruction du peuple en tant que groupe humain conscient de lui-même.

Je mène un combat pour le salut de la nation, parce qu’on n’a pas le choix : c’est le bon combat, il faut le mener. Mais objectivement, je pense qu’on a très peu de chances. C’est mal barré.

Je le vois tous les jours, la conscience politique implose, et d’abord dans les élites gestionnaires. Les droits de l’Homme sont devenus un nouvel obscurantisme, qui a rongé le cerveau des élites, de la moyenne bourgeoisie aussi. « Il faut être ouvert à l’autre, » point final. La conscience politique est aujourd’hui devenue un handicap pour faire carrière dans le système. L’homme conscient politiquement est aujourd’hui souvent un individu isolé, marginalisé, et en outre dépressif puisque marginalisé.

Sous cette élite inconsciente, le peuple de France se résume à un agglomérat d’ilotes, de communautés refermées sur elles-mêmes, de consommateurs dépressifs. Dans l’esprit de beaucoup de gens, le drapeau français est devenu… un symbole fasciste !

Donc, non, je n’ai pas grand espoir.

Scripto : Donc le modèle de l’Etat-nation ne peut plus être compris, et donc il ne peut plus être mis en place ? Les bases culturelles n’existent plus, et on ne peut plus les recréer ?

AS : Une touche d’espoir tout de même : l’Etat-nation fonctionne totalement au moment des compétitions sportives. Le nationalisme est interdit partout, sauf dans le sport. Si on transposait votre vision dans le sport, ça ressemblerait au cyclisme. Vivagel contre Tampax. Problème : ça ne marche pas. Et d’ailleurs, le cyclisme est en train d’en crever. C’est pour cette raison que le foot continue à reposer sur des nations. Sans nationalisme, le foot ne serait qu’un spectacle de seconde zone, moins rentable sur le plan publicitaire…

Donc que voit-on ? Là, là où on n’a pas attaqué le nationalisme, tout est encore en place. Le sentiment d’adhésion collective est toujours au rendez-vous. Ce qui semble indiquer que le travail de démolition nous cache peut-être une continuité. Est-ce un espoir de renaissance ou un résidus ? Difficile à dire.

Scripto : C’est peut-être aussi un simulacre… Dans Eurocalypse, nous faisons une hypothèse, justement, sur laquelle nous voudrions votre avis. Etant donné les principales équations énergétiques et écologiques, et malgré le progrès technologique, le niveau de consommation des européens va stagner globalement dans les décennies qui viennent. Dans ces conditions, pour maintenir le mode de vie de l’hyperclasse mondialisée, les classes populaires et moyennes inférieures d’Europe vont progressivement converger vers la situation de leurs homologues des pays sud-américains ou asiatiques. Cette baisse de la consommation réelle sera partiellement compensée par l’explosion de la consommation de « mondes virtuels », au point que le virtuel va remplacer le réel pour une grande partie de la population. Au fur et à mesure que dans le monde réel, les individus seront sortis du cycle de production, on leur fabriquera des mondes virtuels où ils auront l’impression d’exister…

AS : C’était déjà le principe du standing, dans les années 60-70. La maison de campagne pour les cadres, ce genre de trucs… Il y avait beaucoup de symbolique et peu de réel dans ce luxe. Stark, qui était révélateur par certains côtés, disait qu’un jour, tout le monde serait riche, car ceux qui n’auraient pas de Rolls pourraient en projeter une en hologramme sur le mur de leur garage.

C’est vrai que cette logique du standing peut s’étendre de plus en plus, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de réel du tout. Un monde où la vie serait encadrée complètement par du virtuel symbolique, pour cacher le déficit d’être. Un peu comme dans le film américain « Matrix ».

Effectivement, ça devrait fonctionner comme ça à terme. Le problème du pouvoir, c’est de gérer l’émeute. Toutes les logiques de domination marchent, elles marchent si bien qu’elles marchent jusqu’au moment où le dominant se fait égorger par la foule. Or, un riche égorgé par la foule ne peut plus dépenser son argent… Les dominants utilisent des petits groupes de collabos et l’immense masse ne se rend compte de rien : voilà le système qui fonctionne actuellement. Mais plus le petit groupe est inique, spoliateur, plus il faut mentir. Pas sûr que ça tienne, même avec des collabos.

L’agressivité des élites actuelles s’explique par la peur des ces élites. Il n’y a plus de dialogue possible, il y a de la haine de classe, parce qu’il y a de la peur. C’est le signe d’un empire qui va mal. Prenez l’URSS. L’époque de Brejnev était dure en termes de répression, mais le système pourrissait sur pied. Plus personne n’y croyait…

Une lecture optimiste est encore possible, et je m’efforce d’être optimiste, par principe. Le pessimisme esthétisant, vous savez, c’est une pose de grand bourgeois. Il faut avoir de gros moyens personnels pour trouver drôle l’écroulement d’un monde. Quand on n’a pas les moyens de se mettre à l’abri de la catastrophe, on cherche à empêcher la catastrophe.

Donc il nous faut lutter. Deux méthodes sont envisageables. Soit nous nous déplaçons pour que notre monde s’écroule, certes, mais pas sur nous, soit nous essayons d’empêcher l’écroulement. Pour l’instant, je lutte pour que l’écroulement n’ait pas lieu. Mais il est vrai que ces deux options doivent être maintenues…

Scripto : Vous touchez à la question clef d’Eurocalypse. Quand on analyse la situation actuelle, on se dit que le système est en train de programmer la catastrophe.

AS : C’est le capitalisme du chaos. Le chaos est désormais la stratégie du capitalisme.

Scripto : Comme vous le dites, on peut essayer d’empêcher la catastrophe. Mais on peut aussi imaginer de surprendre le pouvoir en le laissant déclencher la catastrophe, mais en en modifiant les paramètres.

Par exemple, dans Eurocalypse, nous imaginons un jeune homme de 2040, qui parle à un vieillard… Un homme de votre génération, donc… Et qui lui dit, à ce vieillard : « Vous voyez, si vous aviez déclenché une petite catastrophe en 2010, nous n’aurions pas eu à affronter une immense catastrophe en 2040… » Et ce qu’il dit est vrai : en 2040, la tour de Babel est montée très haut, donc quand elle s’écroule, elle tombe de très haut.

Alors, sans entrer dans la pose esthétisante, qui est effectivement grotesque, la question se pose de savoir s’il ne faut pas gérer la catastrophe qui menace. Il y a bien un moment où il faudra dire non. Et on sait que ce jour-là, ça va chauffer…

AS : J’ai du mal à penser si loin. 2040, c’est trop loin. 2020, horizon maximal de prévision, à mon avis.

C’est un peu ma stratégie de mettre les pieds dans le plat. Je crois qu’il faut pousser le pouvoir à dire ce qu’il est. J’ai dans l’idée qu’on ne peut plus s’opposer de face, mais qu’on peut accélérer les choses. C’est pour cette raison qu’au fond, l’élection de Sarkozy n’est pas une mauvaise chose. Avec Ségolène, on serait resté dans l’ambiguïté. Avec Sarko, peut-être que le masque va tomber.

Ce qui est étrange, c’est que le système a détruit toutes les mythologies classiques, mais il n’a rien produit à la place. Prenez le film « Les chtis ». Ce système qui détruit l’enracinement et le service public nous offre un facteur enraciné comme héros. Le monde qui se met en place aujourd’hui ne se propose pas comme alternative, il fait semblant d’être le monde ancien.

Scripto : Avez-vous lu Storytelling de Christian Salmon ? Il explique qu’aux USA aujourd’hui, pratiquement, Bush ne gouverne plus que la fiction.

AS : Effectivement, si ça continue, on va nous sortir un sosie de Jefferson pour diriger une Amérique fictive. Et puis en France, un faux de Gaulle qui mimera le CNR, tout en laissant les multinationales diriger…

Le système ne se vend pas, en fait. Le peuple n’est pas prêt à adhérer à l’idéologie du cynisme. Tout n’est pas foutu : le pouvoir doit garder son masque. Nous ne sommes pas dans la transparence du mal. Pas encore, en tout cas.

Il y a un phénomène générationnel, aussi. Il reste beaucoup de gens de ma génération, des gens qui connaissaient le monde d’avant, où à l’école on avait une blouse bleue, tout le monde avait le même matériel. Un monde où la hiérarchie par la marchandise n’existait pas. Il reste beaucoup de gens qui se souviennent de ce monde-là… Demain, quand nous ne serons plus là, je ne sais pas…

Difficile d’être catégorique sur l’avenir de la conscience politique dans nos sociétés. De moins en moins de gens ont accès à la culture démocratique. Mais en même temps, des individus comprennent l’arnaque, et fabriquent des petits groupes de dissidents.

Disons qu’on n’est pas dans le désespoir intégral, mais qu’il n’y a pas la masse critique pour peser. Il y a des petites minorités très éclairées, c’est tout. Le côté positif, c’est que plus la crise s’aggrave, moins la surclasse a de compensations à offrir aux couches moyennes enracinées, donc plus ces couches vont entrer dans la révolte. Des gens qui ne peuvent pas monter dans le bon train…

Au niveau de la superstructure, il y a 1 % de places à distribuer, donc les classes moyennes blanches sont progressivement marginalisées. On va peut-être vers une révolte des classes moyennes cultivées.

Scripto : C’est votre histoire ?

AS : Personnellement, j’ai sauté du train avant qu’il ne déraille. J’ai voulu garder ma liberté en sortant du système, ça m’a donné un coup d’avance. Pas pris de crédit, pas de surendettement. Des choses bêtes, si vous voulez, mais c’est ce qui fait que je reste libre. Les gars qui sont entrés dans le système dans les années 80, entrés à fond dedans… ils se sont faits peu à peu dégager, et ceux-là ont vraiment tout perdu. J’en connais beaucoup : dépressifs, complètement…

Scripto : Pour en revenir à la question : vers la catastrophe programmée ?

AS : L’impuissance du politique est de plus en plus évidente. Un jour, Sarkozy avouera pratiquement qu’il n’a été mis là où il est que pour nous mentir. Je vais vous dire, l’espoir, c’est que votre scénario 2040 n’existera pas car ça se pètera la gueule dès 2015.

Scripto : Le problème, c’est que le système est en train de se préparer à gérer le désastre. Nous avons des échos très inquiétants de ce qui se passe aux Etats-Unis. L’infrastructure pénitentiaire est en explosion. Ça construit des prisons partout. A la faveur du chaos, les USA risquent de passer du totalitarisme soft à un totalitarisme pas soft du tout.

AS : Aux Etats-Unis, il y a dix fois plus de détenus qu’en France. On est passé du libéralisme libertaire au libéralisme sécuritaire, et nous sommes en train de glisser vers un libéralisme autoritaire, c'est-à-dire une dictature pure et simple, en superstructure d’une société de consommation. C’est ce que j’expliquerai dans mon prochain bouquin.

Cela dit, ici, en France, ça risque d’être assez difficile. Il sera difficile de faire prendre le virage thatchérien à la France. Dans l’Angleterre libérale, c’était plus facile. Le combat se passe en France.

Ce qui est drôle, c’est comment la bêtise française devient un antidote à la bêtise mondialiste. En France, il y a une résistance de l’appareil fonctionnaire français. Pour construire le type de société que veulent les neocons, il faut casser l’appareil d’Etat, privatiser les prisons par exemple. Alors voilà, on a une situation étonnante : par bêtise généralement, les fonctionnaires résistent. Ils ne savent pas ce qu’ils font ni pourquoi ils le font, mais ils bloquent le déploiement d’un projet totalitaire. Le mammouth a un bon côté : par égoïsme corporatiste, il devient un obstacle au déploiement d’un égoïsme de classe encore plus féroce.

Scripto : « The Economist » a sorti un dossier sur la France peu après l’élection de Sarkozy. Pour eux, Sarko, ce n’est pas Thatcher, c’est Heath, le Premier Ministre de 1970 à 1974. Heath a échoué à réformer l’Angleterre, ensuite ils ont eu un gouvernement travailliste et des grèves à répétition, puis Thatcher a fait passer sa pilule parce que les Anglais n’en pouvaient plus de la « dictature des syndicats ». Pour « The Economist », Sarko devra pousser les réformes juste assez loin pour qu’ensuite, pendant le quinquennat suivant, le pays soit bloqué progressivement par une réaction syndicale. Et là, après, quand les Français auront perdu tout espoir en une alternative au néolibéralisme, le pouvoir mondialiste pourra reprendre en main.

AS : Tout ça nous met à l’horizon du prochain quinquennat pour le déclenchement d’une vraie crise.

Scripto : Si on admet cette hypothèse : crise dans les années 2010, crise que le pouvoir gère en mettant en place un quasi-totalitarisme… alors, on fait quoi ? Pour nous, il faut abandonner tout romantisme révolutionnaire. A une époque où on peut suivre un homme presque mètre par mètre avec son téléphone portable, nécessairement, la résistance, ça va se passer dans la zone grise. Pas question d’entrer dans la zone rouge, l’action directe est impensable… Il faudra fonctionner sur la base de cellules autonomisées travaillant en réseau…

AS : C’est pourquoi je crois que l’élément essentiel dont nous devons nous doter, c’est la doctrine. Une fois que les gens ont compris de quoi il s’agit, on n’a plus besoin d’un appareil pour les diriger : ils se dirigent eux-mêmes.

La clandestinité, c’est inenvisageable. Quand on communique, désormais, il faut intégrer comme idée que tout se sait. Bon, vous me direz, il y a le cas du solitaire, comme le front anti-radar. Seul, on risque moins de se faire choper, évidemment. Mais même lui, le solitaire, il n’a que quelques mois d’espérance de vie.

Scripto : Et puis, qu’est-ce que ça change ?

AS : Je prenais un exemple. La répression routière, c’est très révélateur des méthodes de contrôle social utilisées dans nos soi-disant démocraties. On est en train d’instiller à la population une mentalité de chien battu. Le maître alcoolique dérouille son chien toute la journée, résultat : le chien est de plus en plus servile devant son maître, parce qu’il croit qu’il a fait quelque chose de mal. Quand on fait perdre leur permis et donc leur boulot à des gens qui ont juste roulé à 52 km/h au lieu 50 km/h…

Cette colère des automobilistes qui monte, c’est assez marquant. Si on continue comme ça, dans deux ans, plus personne n’aura le permis ! Ce permis à points, ce racket des automobilistes, ça va finir par coincer tout le système.

A mon avis, c’est un vrai petit laboratoire, cette histoire : on va voir si le pouvoir obtient la soumission des automobilistes, avec des gens qui rouleront à 50 km/h sur des portions de départementales vides et qui se feront tirer dessus s’ils roulent trop vite… ou bien s’il y a une réaction. Le front antiradar, c’était peut-être le signe qu’une réaction est possible.

Après tout, la liberté quotidienne, dans les petits gestes de la vie, c’est aussi ça, la liberté. Les critères de liberté, ce n’est pas seulement les droits de l’homme pour les intellectuels dissidents. La liberté, c’est aussi la liberté de faire du fromage au lait cru ! La liberté de pouvoir sortir du bar avec un verre. La liberté de fumer aussi, tout simplement.

Toutes ces petites restrictions qu’on nous impose, lentement, hypocritement, ça prépare le libéralisme totalitaire. La démocratie, oui, mais dans le cadre d’une société de consommation policière… Toute liberté de transgresser par la consommation, mais répression dès qu’on sort du cadre préprogrammé par le système consumériste. Voilà le libéralisme totalitaire : la restriction de la liberté à un empilement de programmes libertaro-consuméristes. On est libre, à condition de suivre les pistes qui conduisent à la liberté, pistes que le pouvoir a soigneusement balisées… Etrange liberté, non ?

Scripto : Bien sûr. Passons à autre chose, si vous voulez bien. Autre sujet abordé dans Eurocalypse : l’immigration.

Nous avons essayé de projeter la situation ethnique européenne en 2040. Or, quand on regarde les équations démographiques, on se rend compte que le discours sur « l’invasion musulmane » est assez déconnecté du réel. L’indice de fécondité des femmes maghrébines est déjà à 2,8, il sera probablement à 2 d’ici 15 ans. Dans l’orient musulman, certains pays, l’Iran par exemple, sont pratiquement déjà en stabilisation démographique. Par contre, vagues migratoires probable venant d’Afrique subsaharienne (+ 1 milliard d’hommes en 35 ans), et du sous-continent indien (+ 1 milliard d’hommes en 30 ans). Dans ces conditions, nous supposons, dans Eurocalypse, qu’en 2040 les « extrazones » « nordafs » sont assez calmes, presque prospères par rapport aux vrais problèmes urbains de la France submergées de 2040, c'est-à-dire les extrazones « afros ». Que pensez-vous de cette projection ?

AS : Avec les crises alimentaires qui sont en train de se mettre en place, j’ai peur que le problème ait été anticipé… Les neocons aussi font de la prospective. Ils ont l’idée qu’un monde élevé au niveau technologique occidental devrait compter à peu près 500 millions d’habitants. Si toute la Terre accédait à notre niveau de consommation, il faudrait six planètes. Donc, comme solution, en théorie, soit on revient à une alternative non technicienne, Guénon si vous voulez, soit on relance l’exploration spatiale, et on colonise au-delà de la terre, pour la ramener à une population normale.

Je trouve que la solution Guénon est intéressante. Je rêve d’une société qui abolirait le plastique, au nom de la lutte contre la laideur… On peut imaginer une société où il reste des îlots de technique, sur un fond général à la Guénon.

C’est peut-être mieux qu’une course en avant technologique. Parce que là, on peut imaginer une terre qui ne serait plus peuplée que par les riches. Se lever avec le soleil et marcher sur du gazon deviendrait un luxe. Les pauvres seraient envoyés coloniser les planètes lointaines ! Virés de la terre, un peu comme aujourd’hui, ils sont virés de Paris !

Bref, quoi qu’il en soit, il semble que les think-tanks neocons ont prévu de régler le problème autrement, ni Guénon ni colonisation spatiale, en tout cas concernant la surpopulation africaine. C’est une surpopulation de mauvais consommateurs qui ne sert à rien du point de vue capitaliste. L’Afrique, dans le monde de demain voulu par les neocons, n’est intéressante que comme jardin. Il y a déjà eu le SIDA, plus on en parle moins on sait ce que c’est…

On voit bien quel genre de solution est envisagé.

Les Américains essayent de contrôler le pétrole, mais aussi l’alimentaire de base de toutes les populations émergeantes. Ils contrôlent les semences, de plus en plus. La guerre de l’alimentaire est en réalité plus importante encore que celle du pétrole. L’Empire se met en situation de contrôler la production agricole des pays émergeants. L’arme alimentaire est pratiquement disponible, aujourd’hui. C’est la possibilité de pousser les populations à la révolte en coupant le robinet du blé, ou celui du riz… L’Afrique ou le monde indien peuvent en subir les concurrences.

On est à un tournant civilisationnel. La notion de décroissance est intéressante. Je suis sorti du progressisme intégral. Est-ce qu’on est obligé d’amener les Africains à notre niveau de développement ? Est-ce que c’est une bonne chose ? Toutes ces questions méritent d’être posées. Quand on voit que dans notre société libérale, la plus grande réussite sociale, pour ce que j’en ai vu, ça consiste à jouer gros au poker ou à se bourrer la gueule en boîte de nuit… Pas terrible, comme projet humain.

Scripto : L’ONU dit que la solution en Afrique, c’est l’immigration en Europe.

AS : Un vrai problème subsaharien en Europe ? C’est très possible, mais ça dépendra de beaucoup de paramètres.

Ce qui est vrai, en tout cas, c’est que les subsahariens et les maghrébins, c’est très différent. L’organisation familiale des arabo-berbères est très différente de celle des subsahariens. Il y a d’ailleurs un très fort racisme des maghrébins envers les Noirs.

Il est possible que les maghrébins s’élèvent vers la moyenne bourgeoisie collaboratrice, et que les autres Africains plongent. C’est votre scénario, c’est possible. Mais ça suppose qu’on laisse entrer des masses telles… Je ne sais pas.

Vous savez, le trend historique dit quelque chose. Première Guerre Mondiale, 10 millions de morts. Seconde Guerre Mondiale : 50 millions de morts. Aujourd’hui, on a les moyens technologiques, dans une planète surpeuplée, pour aller beaucoup plus loin. Je ne pense pas que ça se produise en France, mais ailleurs sur la planète… On va probablement vers des choses très graves.

L’idéologie en voie d’incubation au niveau de l’Empire est extrêmement dure. Quand Kouchner, au départ un médecin humanitaire, parle tranquillement d’une guerre qui pourrait vouloir dire qu’on vitrifie purement et simplement Téhéran… Le niveau de violence virtuelle des néoconservateurs est même supérieur à celui déployé par les nazis pendant la Seconde Guerre Mondiale. Ils ont déjà la vision qui permet de tuer des milliards de gens, il faut le savoir. Ils y sont déjà prêts.

Scripto : Quand on fait le point au niveau planétaire, on se dit qu’il faut en tout cas aujourd’hui se libérer à la fois du politiquement correct et du politiquement incorrect standardisé. Le politiquement incorrect standardisé nous empêche trop souvent de penser la question en fonction des enjeux à venir, Afrique subsaharienne et sous-continent indien.

AS : Ma différence avec les identitaires, elle est beaucoup là. Il ne faut pas oublier que notre destin est méditerranéen. Ce destin, il faut l’assumer. L’Afrique est en partie francophone, il faut s’en souvenir. En revanche, les Blancs albanais, beaucoup plus proches de nous paraît-il car blancs… Ce n’est pas si simple.

Scripto : Dans notre équipe, à notre très modeste échelle, nous voulons justement jouer un rôle à l’intérieur de la dissidence française, par rapport à ces désaccords inévitables. Nous voulons être un des lieux où les dissidents apprendront à être d’accord pour ne pas être d’accord. Nous voulons contribuer à diffuser une culture du compromis dans la dissidence, que les esprits libres se souviennent que par-delà leurs divergences, ils sont d’abord réunis par leur liberté contre un système qui veut détruire cette liberté.

AS : C’est ce que je disais à un identitaire récemment : nous sommes deux petites souris face à un énorme éléphant. Le problème du ghetto nationaliste, ce n’est pas que les deux souris se battent ! Qu’il y ait une joute, c’est inévitable, mais il faut qu’elle reste élégante. Nous avons le même ennemi commun, et nous lui résistons, avec un dosage idéologique différent.

Je crois que nous pouvons ramener à notre bannière les gens du Maghreb et de la Méditerranée. Certains seront assimilés, d’autres, à mon avis, vont devenir identitaires et retourneront au Maghreb, pour en devenir les élites d’ailleurs.

Tactiquement, il vaut mieux partager la vision identitaire, plutôt que de la balancer de manière agressive. Le retour des populations non assimilées peut se faire par le discours : soit ils s’assimileront, soit ils repartiront là-bas, parce qu’ils n’auront pas de destin ici. Sans compter que sur le plan matériel, être un cadre supérieur d’élite au Mali, dans vingt ans, ce sera peut-être mieux que de galérer en France…

Je souhaite qu’on inverse le processus de métissage violent, imposé, etc. Je pense d’ailleurs qu’en réaction à ce processus, la sensibilité identitaire est parfaitement légitime. Mais je pense qu’il faut être tactique, je crois qu’on peut faire le travail avec la complicité des identitaires d’en face. Dans notre société d’indifférenciation généralisée, tout le monde souffre de la perte de repères, les immigrés aussi. Il faut jouer sur ce levier.

Interview : le collectif Solon [Abbé Mickey, Marc Hetti, Le Zélote, Michel Drac et Roubachof] pour scriptoblog.com

Merci à Alain Soral

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