Évènement

Après la démocratie (Emmanuel Todd)

Publié le : 12/11/2008 00:00:00
Catégories : Politique

emmanuel

On ne présente plus Emmanuel Todd : consacré petit génie de la prospective pour son essai sur l’effondrement du système soviétique dès 75 alors qu’il n’était qu’un étudiant de Sciences Po, Todd avait il y a peu remisé son tapis sur le déclin de l’empire américain (Après l'Empire), chose désormais entendue depuis les clowneries proche-orientales de Bush et la crise financière systémique commencée en Septembre. Théoricien (à son grand regret) de la fameuse « fracture sociale » ayant fait élire Jacques Chirac en 1995, opposant à Maastrich pour cause de franc fort, puis eurosceptique protectionniste ayant voté oui au référendum sur la constitution, Emmanuel Todd manie les contradictions et n’est jamais vraiment là où on l’attend. La pertinence de ses analyses provient de sa capacité à croiser des variables très diverses. A la fois économiste, sociologue, démographe, anthropologue et même politologue, le chercheur ne s’enferme jamais dans une discipline particulière, mais se sert de chacune pour élargir ses perspectives et élaborer des points de vue innovants.

Avant tout, Todd se considère comme anthropologue spécialiste des systèmes familiaux. Sa théorie privilégiée repose sur le rôle joué par la structure familiale dominante d’un pays donné (égalitaire, libérale ou communautaire) dans les choix idéologiques opérés par les peuples : libéralisme anglo-saxon, communisme russe ou chinois, suffrage universel français, etc.

Todd a ainsi construit et vérifié une grille de lecture des comportements politiques des peuples d’un déterminisme assez troublant.

Pour mieux éprouver ses théories, il les a confrontées dans des essais consacrés à des sujets plus actuels comme Le Destin des Immigrés, l’Illusion Economique, ou plus récemment dans La Rencontre des Civilisations, où il prend le contre-pied de Samuel Huntington sur le thème du choc des civilisations.

Aujourd'hui, avec Après la démocratie, c'est la régression "post-démocratique" de l’occident, et plus particulièrement de la France, qui fait l'objet de ses analyses.

Comme souvent avec Emmanuel Todd, la théorie est à la fois simple et séduisante, la démonstration brillante, mais ce coup-ci, elle est assez peu innovante. Résumons :

l’élection de Sarkozy ne serait que le signe de la régression des valeurs d'égalité spécifiquement françaises provoquée par une perte de conscience collective des classes moyennes et par les effets inégalitaires d’un libre-échange totalement débridé ne profitant qu’à une hyper-classe mondialisée.

Voilà une analyse qui, chez scripto, en surprendra très peu.

Todd analyse ensuite les causes de son propre constat : la disparition progressive de la conscience collective serait le fruit d’un double phénomène : la perte du sentiment religieux, ou plutôt de la foi (de toutes les fois même, puisqu’il y inclut l’effondrement du parti communiste), et l’émergence corrélative du narcissisme de masse des nouvelles classes moyennes issues de l'enseignement supérieur, « surtout préoccupées d’elles-mêmes, détachées de la religion, de l’idéologie, obsédées d‘épanouissement corporel, sexuel, esthétique ».

La description du social-libéral Delanoë, ou des militants de base Ségolénistes, offre des passages assez savoureux, en matière d’illustration de la dérive du socialisme vers l’individualisme jouisseur. Le rapprochement avec la vulgarité de Sarkozy (dont Todd fait sa bête noire) finit d'illustrer l’alliance historique de la gauche libertaire et la droite d’affaires. Todd aura même pensé à évoquer l’émancipation féministe comme signe de dérive oligarchique des sociétés développées, un constat un peu tardif, qui devrait néanmoins faire chaud au cœur d’Alain Soral !

Mais si Todd sait manier l’humour, il n’oublie pas de forcer le trait lorsqu’il s’attaque aux principaux responsables de la catastrophe économico-sociale en cours : à savoir notre hyper-classe mondialisée, libre échangiste, social-démocrate ou néo-libérale, tellement satisfaite d’elle-même et déconnectée des conséquences sociales de la globalisation que Todd en vient à parler de « classe dérivante », totalement schizophrène et foncièrement inégalitaire.

Même s’il ne désespère pas du maintien du principe égalitaire et de l’hostilité au libre échange de la France, Todd n’en dresse pas moins un avenir assez sombre, avec des alternatives assez peu réjouissantes :

Pour lui, l’hypothèse d’une refondation de la démocratie sur des bases ethniques, avec désignation de boucs émissaire à exclure (immigrés, voire juifs…), est tout à fait possible. Sarkozy en donnerait des avant-goûts fréquents par ses provocations à l’égard des banlieues. Après tout, les démocraties Athénienne ou Américaine à leurs origines ne procédaient pas autrement, l’exclusion des métèques ou des indiens vers l'extérieur nourrissant l’égalité des citoyens à l’intérieur de la cité. Une démocratie en crise peut donc parfaitement se ressourcer vers la vérité de ses origines. Chapitre instructif certes, mais le moins que l’on puisse dire, c’est que la tonalité générale des médias en place (donc inféodés au pouvoir) et la promotion/lobotomisation de masse en faveur du multiculturalisme de marché ne prépare guère à cette hypothèse…

Autre hypothèse : la suppression du suffrage universel, plus ou moins déguisée par le vide de l’offre électorale, entraînant renforcement policier, alimentation de la peur et de l'insécurité via les tensions ethniques, abrutissement accru des masses pour mieux achever toute forme de conscience collective et donc de possibilité d’insurrection. Cette dernière hypothèse est d’autant plus crédible qu’elle est, selon nous, déjà à l’œuvre.

Pour Todd, la seule solution démocratique est économique : il s’agit de rompre avec le libre échange en en négociant les termes avec l’Allemagne, grande puissance exportatrice. La redéfinition d’un espace économique européen protégé est seule capable de rompre avec la spirale infernale de l’insuffisance structurelle de la demande, de la baisse des salaires, de l’accroissement des inégalités, et de la fausse solution du repli identitaire.

Là encore rien à dire, la solution apparaît raisonnable, et à vrai dire la seule apte à restaurer un vrai capitalisme productif, relié au travail donc facteur de démocratie, et enfin délivré de ses délires financiers.

Sauf que…

Sauf que Todd tire toutes ses conclusions à partir d’analyses qui ignorent totalement une variable de poids : l’immigration – l’immigration réelle. L’auteur du Destin des Immigrés (brillant développement de sa théorie des systèmes familiaux, dont il a déjà été question sur ce site) n’a pas l’air de considérer cet aspect comme très structurant, ce qui peut quand même paraître curieux lorsqu'on aborde le chapitre des croyances collectives partagées.

Les populations immigrées ne sont mentionnées que comme victimes des  provocations Sarkozystes sur le thème de l'identité nationale dont elles seraient forcément exclues, ce qui est pourtant loin d’être le cas dans la vision multiculturalo-affairistes que Sarko se fait de l’identité nationale. Il ne faudrait pas confondre, chez le candidat Sarkozy, ce qui relève du discours électoraliste (englobant à peu près tout, y compris l'identité nationale), ou des convictions de fond (reposant sur à peu près rien, c’est-à-dire la pensée unique politiquement correcte).

Todd ne veut sans doute pas se l’avouer, mais comme Sarkozy est un fourre-tout idéologique, il pourrait très bien avoir, comme beaucoup, des choses en commun avec lui…

Systématiquement, l’identité nationale est évoquée par Todd comme un rejet de l’autre nous ramenant, vieille rengaine, à l'Allemagne des années 30. Ce préjugé est d’autant plus surprenant que Todd passe tout le chapitre précédent à se lamenter sur la disparition de toute conscience collective. Comment diable pourrait-on développer une croyance collective si toutes références au passé ou à l'identité deviennent suspectes?

Todd s’est-il posé la question de savoir si l’identité nationale française, reposant sur un génie culturel et non sur la race, forgée par des siècles d’histoire commune aux français de souche et de branche assimilés, ne contribuait pas à construire une certaine forme de conscience collective dépassant les communautés ?

De l’identité nationale, Todd ne semble avoir retenu que le ministère éponyme du pâle Brice Hortefeux, simple outil démagogique, au demeurant totalement inefficace.

L’identité nationale étant renvoyée aux calendes allemandes, Todd choisit donc de lier la perte de conscience collective à la disparition du sentiment religieux et des idéologies (en fait surtout le communisme). Pourtant, depuis Fustel de Coulanges, Renan, et de nombreuses études (y compris celles de Todd dans L’Illusion Economique…), il a souvent été démontré que nationalisme (né à gauche) et patriotisme charnel avaient remplacé la religion dans le domaine des croyances collectives, et ce depuis la Révolution jusqu’au sacrifice dément de la grande boucherie de 14-18. Cette croyance-là a pourtant été totalement "zappée" par l’auteur.

Pour les émeutes de Novembre 2005, Todd fait plutôt preuve de conformisme politiquement correct et, dans la ligne de la pensée médiatique dominante, les attribue aux provocations électoralistes de Sarko, ou à des causes sociales bien franco-françaises, mais surtout pas ethniques (ah, la poignée d’émeutiers bien blancs de Saint-Brieuc, quel aubaine…).

Todd, si prompt à dénoncer l’autisme de la "classe dérivante" dans le domaine économique, semble tomber dans le même travers lorsque le sujet aveuglant de l’immigration surgit. Les domaines électoraux et économiques nous en fournissent deux autres exemples.

Pour les élections, Emmanuel Todd se rassure comme il peut et, à partir d'une analyse des intentions de vote des catégories socio-professionnelles (ouvriers, petits commerçants, etc.), identifie la permanence d’un vote Sarkozyste à préoccupation avant tout économique et sociale, ce qui lui permet d’affirmer "que l’électorat Sarkozyste n’est pas plus ethnique que le soulèvement des banlieues". On voudrait tellement le croire… Mais comme Todd travaille à partir des données de l’INSEE, qui proscrit toute référence ethnique, la tendance contraire ne risquait pas d’apparaître…

Il aurait suffit à Emmanuel Todd  de passer au critère géographique pour constater que le vote des banlieues transformées en ghettos ethniques se portait massivement (à l’inverse de celui des centres villes) sur Ségolène Royal, candidate du vide bobo qui représente pour les populations immigrées la meilleure garantie du respect de leur identité. Identité bien affirmée, celle-ci, l’épisode récent du Stade de France nous l’a encore prouvé.

Dans le domaine économique, Todd oublie de mentionner que l’immigration de main d’œuvre à bon marché, voulue par cette classe « dérivante » qu’il dénonce, a elle aussi contribué à la pression à la baisse sur les salaires des plus modestes. C’était d’ailleurs, dès la fin des années soixante, la raison principale de son déclenchement. Les récentes « grèves » de sans-papiers soutenus par le patronat ont encore vérifié la permanence de l'alliance objective entre anarchistes de gauche et ultra-libéraux de droite. Se focaliser sur le recours au travailleur slovaque ou chinois délocalisé pour mieux casser le salarié français ne fait que tronquer dans un sens soft idéologique la vision globale du problème.

On a parfois l'impression que si Todd cherche constamment à établir la prédominance des aspects économiques et sociaux, c'est pour mieux nier les aspects ethnico-religieux, alors qu'il apparaît hélas de plus en plus clair qu'ils ne font que s'additionner, en facteurs aggravants, dans une course aussi folle qu'irrémédiable vers la catastrophe.

Bien sûr, le raisonnement d’Emmanuel Todd sur les effets cataclysmiques du libre échange tient la route et cerne incontestablement le cœur purement économique du problème.

Néanmoins, on peut s'interroger sur cette curieuse impasse qui nuit à la cohérence de l’ensemble, surtout de la part d’un chercheur habitué à brasser et croiser de multiples variables. On en viendrait presque à s'inquiéter : le problème est-il si grave qu'il n'ose l'aborder? Ou bien Todd est-il lui aussi paralysé par le tabou politiquement correct relatif à l'immigration? Ou encore deviendrait-il un pur exemple de ses propres sujets d’étude : c'est-à-dire un bon petit français issus du système familial égalitaire, attaché aux valeurs universelles et tellement aveugle aux différences, que le phénomène d'atomisation communautaire de la société française lui échappe ? En fait, Emmanuel Todd est peut-être tout simplement atteint de ce travers caractéristique des chercheurs de formation structuraliste : une capacité d’analyse juste, mais une incapacité à percevoir les phénomènes dans une perspective dynamique, lorsque les événements s'emballent...

Pour revenir aux solutions abordées dans le dernier chapitre de Après la démocratie, ce qui apparaît presque certain, c’est qu’il est pour le moins douteux que notre hyper-classe si peu éclairée suive les recommandations protectionnistes d’Emmanuel Todd. Alors, dans un contexte qui continuera de se dégrader sur le plan économique, social et politique, la réintroduction de la variable immigration/communautarisation, occultée par Todd, risque de composer un cocktail très explosif. A ce moment là, on sera en droit de se demander, et non sans inquiétude : Que se passera-t-il, après Emmanuel Todd ?

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