Évènement

Après la pluie (Takashi Koizumi, Akira Kurosawa)

Publié le : 16/07/2013 01:11:01
Catégories : Archives Scriptoblog (2007-2013) , Articles par intervenants , Articles par thèmes , Cinéma , Hussardelamort

Apres la pluie 1999En 1999 était porté à l'écran le dernier scénario du maître Akira Kurosawa, réalisé par Takashi Koizumi. Loin des exubérances guerrières auxquelles Kurosawa nous avait habitués par certains de ses films, Après la pluie est une ode au calme et à la paix, à l'humanité et à l'entente. L'histoire se situe durant la période Kyôhô, qui s'étend de 1716 à 1735 (sous le shogunat de Tokugawa Yoshimune), au Japon.


L'œuvre débute sur une pluie torrentielle, d'une incroyable intensité. Apparaît alors un rônin, protégé par un parapluie en piteux état, qui se dirige vers la rivière, où il entend les passeurs se désoler du temps : la traversée sera en effet impossible pour encore plusieurs jours. Sans doute dépité mais impassible, le rônin fait demi-tour et retourne à l'auberge, annoncer la nouvelle à sa femme. Misawa Ihei, en effet, parcourt le Japon accompagné de sa femme Tayo, passant de fief en fief. C'est sur ces quelques jours d'attente que va se dérouler l'histoire, centrée sur l'atypique rônin. Atypique, Misawa Ihei l'est sans doute possible. Loin de dégager cette aura d'assurance ou de violence, voire d'agressivité, qui peut se constater chez les guerriers, il est au contraire placide, discret, et n'est jamais avare de sourire ou de gentillesse. Il n'hésite pas à communiquer avec les autres clients de l'auberge, eux aussi coincés par la pluie. Paysans, marchands, prostituées, jeunes, vieux, ceux-ci sont divers et variés ; Misawa n'affiche pour autant pas ce mépris caractéristique des Samuraï, caste supérieure, qui ne s'avilissent pas au contact du bas-peuple. Bien au contraire, il crée – ou plutôt, a créé – ces liens humains qui faisaient tant défaut d'une classe à l'autre au Japon féodal.  Son épouse, effacée, reste pour sa part cloîtrée dans leur chambre à l'auberge : les femmes de la noblesse restaient traditionnellement en retrait de leur mari. La promiscuité forcée par le climat pourrait, dans d'autres longs-métrages, être source de tension ; tel n'est pas le cas ici – excepté un accrochage rapide entre deux pensionnaires – grâce à la bonne humeur tant de Misawa que des autres. Attristé de les entendre se plaindre de la pluie qui, malgré tout, les empêche d'avancer dans leurs voyages respectifs, le rônin décide de s'absenter.

Il revient plus tard, accompagné de porteurs chargés de nourriture, à destination des clients de l'auberge : Misawa est en effet allé participer à un duel primé – suprême déshonneur pour un Samuraï – afin d'obtenir des gains suffisants à l'organisation d'un festin dans le but, selon ses propres termes, « d'exorciser cette attente ». La scène qui suit est d'une incroyable humanité, chaleureuse, amicale, naturelle, poignante : tous les clients se régalent, se voyant offrir riz, poisson, viande et sake, ce qui ne leur arrive jamais. L'un d'eux s'exclame d'ailleurs que s'il avait droit à un tel repas une fois par an, il serait prêt à supporter n'importe quoi. Une conception de l'honneur se dégage alors, qui se constatait déjà dans Les Sept Samuraï : l'humanité, la compassion et l'entraide priment sur une conception rigide de l'honneur. Misawa, tout comme les mercenaires qui mettent leur sabre et leur vie au service d'un village de paysans, cherche avant tout à aider ceux qui sont dans le besoin, dans la mesure de ses moyens. Ici, noblesse oblige, en toute cohérence. Certes guerrier mais pauvre, il n'hésite pas un instant à entacher son honneur – combattre pour de l'argent était, pour les Samuraï, plus que méprisable – pour aider son prochain. L'œuvre de Kurosawa et Misumi pourrait être résumée d'un seul mot, à l'aune de cet extrait : elle est tout simplement humaine, ce qui fait cruellement défaut à notre époque.

Le lendemain, plus de pluie, ce qui permet à Misawa, en bon pratiquant, d'aller s'entraîner tout en se baladant dans les bois. C'est alors qu'il tombe sur une rixe entre deux vassaux, qu'il interrompt, prétextant que les sabres sont là pour élever les âmes et non pour s'étriper. Le seigneur du fief arrive alors, et le fait mander à son château pour faire sa connaissance. Tout de retenue, de modestie et de maîtrise, Misawa fait forte impression, et se crée alors les prémisses d'un lien fort entre les deux hommes, le rônin et le daimyô non moins atypique – ce dernier étant joué par Shiro Mifune, aussi exubérant que son père Toshiro l'avait été dans le rôle de Kikuchiyo, l'un des sept rônin mercenaires. Ce lien, fait de respect et d'affection mutuels, va se renforcer, à tel point que le daimyô propose à Misawa de devenir son maître d'armes. Confus mais flatté, ce dernier accepte de donner une démonstration, pour couper court aux protestations des conseillers, tout en faisant preuve de son éternelle modestie. Il ne s'agit pour lui ni de montrer son talent ni de s'imposer – il n'en a nul besoin – mais de sacrifier aux coutumes du fief qui l'accueille. Son attitude plaît au seigneur, qui se révèle d'autant plus enthousiaste en ce qui le concerne.

Plus que la forme, qu'il s'agisse de l'esthétique – d'une incroyable beauté – ou de l'histoire en elle-même – très saine – ce sont les valeurs et concept qui composent le fond de cette œuvre qui sont à l'origine du présent billet. Comme l'époque à laquelle se situe l'histoire le laisse supposer, la tradition est mise en avant. Japon féodal oblige, certains traits culturels sont si ancrés qu'ils semblent naturels ; ainsi, malgré tout l'amour qu'il éprouve pour sa femme, Ihei n'hésite-t-il pas à passer la soirée à faire la fête avec les autres pensionnaires de l'auberge, pour apporter un plateau-repas tardif à sa conjointe qui est restée dans leur chambre, ou même à l'abandonner quelques heures pour aller faire un tour. De la même manière, alors même qu'ils sont en pleine conversation, Misawa marche en retrait du daimyô qui lui fait visiter son jardin, marquant ainsi la distance sociale entre deux hommes qui se découvrent très proches l'un de l'autre (toute ressemblance avec certains présidents faisant leur footing avec leur cour est purement fortuite). Les convenances sociales sont présentes ici et là : ne pas manger avant que le seigneur ne l'ait fait, rire quand il fait une remarque spirituelle, se taire tant que l'on n’est pas interrogé... Tant de règles de vie qui peuvent sembler anodines mais qui n'en sont pas moins traditionnelles au Japon du XVIIIème siècle.

Cependant, plus encore que cette tradition, c'est l'incitation à l'outrepasser intelligemment et humainement qui rend Après la pluie si indispensable. Tayo, l'épouse de Ihei, reste en retrait durant toute l'histoire, mais n'hésite pas à intervenir et à mépriser les envoyés du fief lorsque ceux-ci viennent accuser son compagnon de s'être déshonoré dans des duels primés, arguant que celui-ci ne l'a fait que pour venir en aide à des hommes dans le besoin. Ainsi, affirme-t-elle, ce qui compte n'est pas ce qu'il a fait mais pourquoi il l'a fait, conception inenvisageable dans le Japon du XVIIIème siècle. Le seigneur du fief lui-même est un sacré cas, faisant passer la spontanéité et la sincérité avant les usages sociaux qui régissent sa vie. Il n'hésite pas à inviter Misawa au château dès leur première rencontre, et à lui proposer le poste de maître d'armes le soir-même, se fiant à son instinct en ce qui le concerne. La question des duels primés mentionnée plus tôt en est un exemple : traditionnellement, un guerrier de la trempe de Misawa aurait refusé catégoriquement de participer à de tels évènements, pour ne pas entacher son honneur. Pourtant, et c'est bien là l'idée majeure du film, il y a quelque chose de plus important que les règles, la loi, la tradition ou même que l'honneur : c'est ce lien qui unit les hommes les uns aux autres, qui fait que les forts vont aider les faibles comme ils le peuvent, ce que ce cher Orwell qualifierait de common decency. Humanité et entraide, compréhension, respect, telles sont les valeurs qui se dégagent d'Après la pluie, et dont l'importance ne peut que nous interpeller.

Si Après la pluie nous incite à être humains et nous entraider, nous accepter, nous aimer tels que nous sommes malgré nos éventuelles différences sociales, l'œuvre fait également ressortir un autre aspect de la vie du guerrier qui, en étant adapté, ne peut que nous parler : chercher continuellement à se surpasser, s'améliorer, toujours progresser. Ainsi, dès le matin où la pluie cesse, Misawa Ihei sort-il de l'auberge sans un mot, la marche favorisant sa réflexion, tout en s'arrêtant ici et là pour dégainer, frapper, rengainer. L'homme est un maître du Iaidô et ça se sent. Chaque coup est simple, efficace, maîtrisé, fluide ; chaque coup est parfait. La base du Iai elle-même est révélatrice : c'est l'art de dégainer et de trancher en un seul mouvement, privilégiant l'efficacité des mouvements à leur nombre. Le lien entre corps et esprit, les deux devant être forgés et entraînés continuellement, est ici mis en avant. Et ce lien ne doit pas être oublié, tout comme le besoin de l'un comme de l'autre d'être entretenus. Il est bien trop tentant de se laisser aller, d'autant plus à notre époque où les machines prennent une part de plus en plus importante, où notre confort tend à nous faire oublier à quel point il n'est pas naturel, où se laisser vivre est malheureusement possible et même encouragé.

Après la pluie est une mine d'or. Tout en étant un excellent film en lui-même – tant sur l'histoire que sur les personnages ou l'esthétique –, il regorge de valeurs et de concepts à étudier et à adopter. Mais une fois de plus, le meilleur moyen de vous convaincre est de vous encourager à le regarder et vous faire votre propre avis. Un dernier conseil cependant : le plus tôt sera le mieux.

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