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Aristote au Mont Saint Michel (S. Gouguenheim)

Publié le : 11/07/2008 00:00:00
Catégories : Articles par thèmes , Auteurs , Histoire , Michel Drac , Notes sur Œuvres

aristote

Sylvain Gouguenheim est professeur d’histoire médiévale à l’ENS de Lyon. Il a écrit un bouquin. Le titre : Aristote au Mont Saint Michel. Le but : démonter la célèbre thèse des « racines musulmanes de l’Europe ».

Rappel de la thèse en question : vers le IX° siècle, les principaux textes grecs ont été traduits en arabe dans le Dar-el-islam. Puis, au XII° siècle, ces textes ont transité par l’Espagne musulmane, avant d’irriguer l’Europe chrétienne une fois traduits en latin. L’Europe aurait donc « redécouvert » l’héritage grec à travers la filiation musulmane.

Gougenheim fournit de nombreux arguments pour démontrer que…

a) Ce n’est pas parce qu’on est arabe qu’on est musulman !

- Ce sont essentiellement les chrétiens orientaux, syriaques en particulier, qui ont conservé la culture grecque vivante dans le monde arabe.

- Ils étaient parfaitement placés pour cela, puisque le commentaire et l’analyse des textes grecs classiques étaient pratiqués dans l’empire byzantin, dès avant la conquête musulmane.

- La thèse des « racines musulmanes de l’Europe » repose donc sur une confusion entre arabité et islamité.

b) Ce n’est pas parce qu’on lit des livres qu’on les approuve !

- Dans le monde musulman, le terme « savant » ne désigne pas la même chose que dans le monde européen. Dans le Dar-el-islam, un « savant », c’est quelqu’un qui étudie le Coran et les hadiths. Sa fonction première est de connaître et de pouvoir expliquer la révélation, donnée une fois pour toutes et impossible à compléter, à imiter ou même à interpréter selon une méthode critique.

- Dans ces conditions, les « savants » du monde musulman admettront presque systématiquement le raisonnement suivant : la raison grecque n’est bonne que si elle est mise au service de la foi musulmane. L’idée que la raison puisse critiquer la foi est impensable dans l’univers islamique. Même pendant les périodes de relative « ouverture », comme pendant l’épisode motazilite (tentative d’exégèse rationnelle du Coran), l’Itjihad (la possibilité de l’interprétation) reste limitée au domaine juridique. La religion musulmane en elle-même est in-questionnable. Les interrogations d’Abélard et la méthode de Thomas d’Aquin n’ont pas d’équivalent en Dar-el-islam.

- En particulier, le monde musulman ignore totalement (et sans doute délibérément) certains textes fondamentaux d’Aristote (l’éthique à Nicomaque et la politique).

- En somme, lorsque les « savants » musulmans se montrent ouverts, ils vont seulement jusqu’à utiliser les textes philosophiques grecs pour cautionner le Coran. Et lorsqu’ils se montrent fermés, ils reprennent à leur compte l’adage qu’on prête au conquérant arabe de l’Egypte, qui disait, en parlant de la Grande Bibliothèque d’Alexandrie en flammes : « Si ces livres contiennent ce qui est déjà dans le Coran, ils sont inutiles, et s’ils contiennent autre chose, ils sont nuisibles. »

c) Ce n’est pas parce qu’il fait sombre qu’on ne peut pas allumer la lumière !

- Le Moyen Âge européen ne se confond pas avec les mythiques « âges sombres ». Passé le chaos des VI° et VII° siècles, l’Europe médiévale est traversée par une succession de « renaissances ».

- La première est carolingienne, et voit un premier retour (modeste mais réel) aux textes grecs. Elle est nourrie en partie par le savoir transmis à l’Occident, dès le VII° siècle, par les intellectuels chrétiens qui ont fui l’avance musulmane en Méditerranée orientale.

- La deuxième remonte au XII° siècle, et elle est antérieure chronologiquement à l’arrivée des textes traduits depuis l’arabe via l’Espagne. C’est l’époque où au Mont Saint-Michel, les moines traduisent et commentent Aristote, y compris les textes du philosophe grec qui sont, depuis toujours, quasiment interdits de cité en terre d’islam.

d) Ce n’est pas parce que dix lettrés traduisent Aristote que dix millions d’analphabètes vont se mettre à le lire !

- En réalité, pendant toute la période considérée, les individus concernés par la question constituent une infime minorité. Cette minorité n’est pas nécessairement représentative du monde dans lequel elle évolue.

- Il est par exemple absurde de citer Averroès pour illustrer le supposé islam des lumières. Averroès a été anathémisé – entre autres pour avoir énoncé que l’étude de la philosophie, qu’il juge soit dit en passant devoir être interdite aux masses, doit en revanche être rendue obligatoire pour les « savants ». Sa quasi-déchéance civile révèle a contrario l’opinion dominante de son temps et de son lieu. Présenter Averroès comme représentatif d’un islam des lumières a autant de sens que de présenter Sakharov comme représentatif de l’URSS de Brejnev.

e) Si l’Europe a percé et si le Dar-el-islam s’est sclérosé, ce n’est pas par hasard !

- Ibn Khaldûn écrit : « La théologie dialectique est la science des arguments rationnels pour la diffusion des dogmes et la réfutation des innovations. » Avec ce genre de principes, évidemment, on est sûr de ne pas être débordé par la critique...

- Fondamentalement, ce refus systématique de l’esprit critique renvoie à la nature de l’islam, expansionniste (universalisme agressif) et centripète (système de pensée instituant un centre fixe comme un lieu de différenciation absolue). Un tel système ne peut se maintenir qu’en ramenant le monde à un paradigme fixe et unificateur, donc il ne peut tolérer l’esprit critique qui est le fondement du « miracle grec ».

- Le christianisme, par opposition, intégrait dès l’origine l’esprit grec. Le Nouveau Testament ? Rédigé pour l’essentiel en grec. La conception d’un Dieu unique en trois personnes ? Fondamentalement, c’est la conception dynamique de l’Etre, et c’est donc la structure mentale indo-européenne, c'est-à-dire grecque.

*

La thèse de Gougenheim est, soyons clair, une charge. Le dossier est instruit contre et seulement contre la thèse des « racines musulmanes ». Pour autant, dans l’ensemble, le propos entraîne la conviction. Tout cela est crédible, logique, très solidement argumenté.

En refermant ce bouquin, deux questions me venaient à l’esprit…

Question 1 : Comment Chirac a-t-il pu balancer que les racines de l’Europe était autant musulmanes que chrétiennes ? Je veux dire : même Chirac ne peut tout de même balancer des âneries pareilles sans pouffer. Ou alors quoi ? Qu’est-ce qui fait que des gens, nombreux semble-t-il, adhèrent à une thèse manifestement absurde ?

Après mûre réflexion, je crois que la thèse en question relève d’une double pathologie.

a) Pathologie de l’universalisme égalitaire occidental, qui ne sait plus s’affirmer autrement qu’en niant sa propre essence. L’universaliste pathologique a tellement besoin d’affirmer l’universalité de ses valeurs purement occidentales qu’il affirme qu’elles sont également musulmanes (soit dit en passant, cette pathologie menace les musulmans autant que les chrétiens, puisque partis comme nous le sommes, on risque bientôt de leur reprocher de ne pas être conformes à l’image occidentalisante que notre politiquement correct a forgée).

b) Pathologie du différentialisme inégalitaire, devenu inassumable pour cause de reductio ad Hitlerum, et qui, pour se maintenir, se transforme en différentialisme inégalitaire inversé. L’ex-nazi n’ayant plus le courage de revendiquer la supériorité intrinsèque de son être sur celui d’autrui, et ayant par contre conservé le besoin d’unifier symboliquement le monde par la suprématie radicale d’un être sur les autres, il unifie le monde par un être autre que le sien, sur lequel il plaque son fantasme d’unification forcée. Pas beau à voir, tout ça…

Passons à la question 2 : et qu’est-ce que cette histoire d’Aristote au Mont Saint-Michel nous enseigne concernant les musulmans en Europe ?

Je crois qu’elle nous enseigne d’abord que ces gens-là ont leur monde, et que ce monde n’est pas le nôtre. Cela implique que la coexistence des deux religions sur le même sol sera extrêmement difficile, pour ne pas dire impossible. Les condamner à coexister, c’est probablement enfermer les intéressés dans une alternative sinistre : renoncer au fait religieux devenu facteur de troubles, ou basculer dans le conflit ouvert. C’était d’ailleurs peut-être le but recherché par les instigateurs de l’immigration musulmane, soit dit en passant…

Cette histoire, cependant, nous enseigne aussi que ce monde n’est incompatible avec le nôtre qu’aussi longtemps qu’il préserve sa nature expansionniste et centripète, laquelle nature renvoie à un mode de pensée universaliste agressif centré sur un lieu de différenciation symbolique unique (tout est universel, parce que tout se ramène au même centre radicalement différencié). Il en découle que si nous plaçons les musulmans d’Europe devant le choix entre :

- retourner dans l’espace unifié par le centre symbolique,

- poser un acte ou une série d’actes qui, symboliquement, les couperont de manière définitive de cet espace unifié (1),

Ceux qui accepteront de se couper de l’espace unifié auront cessé d’être musulmans au sens classique du terme, et donc ne seront plus reconnus comme tels dans le Dar-el-islam, et donc n’auront plus de centre intangible à défendre, et donc auront accès à l’esprit critique, et donc seront devenus européens. Quant à ceux qui n’accepteront pas de se couper du centre symbolique, ils retourneront dans leur monde, où est leur place. Voilà, dans toute sa brutalité, l’équation à poser. Voilà le seul sens possible de l’expression pour l’instant vide de sens : islam de France.

(1) Tenez, prenez les enfants de harkis : pourquoi sont-ils majoritairement en train de s’assimiler totalement en France ? Parce qu’ils se sont coupés du centre symbolique, leur communauté, leur « Oumma », c’est la France .

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