Arthur Moeller van den Bruck (par A. de Benoist)

Publié le : 30/06/2008 00:00:00
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moeller

En 1980, Alain de Benoist à 37 ans. Il est alors à la tête de la revue Nouvelle Ecole, dans laquelle il publie un long texte, plus tard transformé en petit livre, et consacré à Arthur Moeller van den Bruck, le principal théoricien de la Révolution Conservatrice allemande. De Benoist est alors engagé dans l’aventure du GRECE, cercle d’action métapolitique qui, pour un certain nombre de raisons bien précises, renvoie en partie aux tentatives effectuées, soixante ans plus tôt, par Moeller van den Bruck en Allemagne.

Près de trois décennies après le texte de AdB, les scriptoblogueurs ne peuvent que se pencher avec attention sur les leçons que celui-ci tirait de l’aventure Moeller, au temps lointain du giscardisme triomphant…


Arthur Moeller van den Bruck est né en 1876, dans la moyenne bourgeoisie cultivée (père architecte d’Etat). Famille protestante, partiellement luthérienne, partiellement réformée. Scolarité relativement médiocre, tempérament rebelle.

Esprit créatif et original, incapable de se plier à la discipline académique, il traverse une jeunesse bohême. Vague étudiant, surtout préoccupé de l’esprit de son époque, peu soucieux de s’enfermer dans une éducation formelle, il développe très tôt une passion pour la littérature d’avant-garde.

Adulte, Moeller hérite. Il s’embourgeoise, se marie. Mais toujours bohême de cœur, il fréquente les milieux littéraires et artistiques. Il y découvre, entre autres, Rudolf Steiner, le père de l’anthroposophie. Il publie quelques traductions puis, à partir de 1899, ses travaux personnels, surtout consacré à la critique littéraire et artistique.

A cette époque, le jeune Moeller lit sans être convaincu Houston Chamberlain, mais il s’intéresse surtout à Nietzsche. Très critique à l’égard de Schopenhauer, il voit en Nietzsche celui qui a su faire appel à la vitalité instinctive pour rompre avec le passéisme, et il reprend à son compte la critique antichrétienne et la conception du projet de société comme fondement de l’esthétique.

Au tournant du siècle, rattrapé par l’âge limite de la conscription, Moeller s’enfuit en France. La vie de caserne lui semble en effet insupportable. Sa femme le quitte. Cet épisode secondaire va avoir, sur l’orientation intellectuelle de Moeller, un impact significatif : à Paris, Moeller découvre que la France n’est pas un pays comme l’Allemagne. Elle pense sa politique, et déduit sa culture de sa politique. Pour Moeller, c’est la révélation : voyant ce qu’est la nature de la France, il comprend, a contrario, ce qu’est la nature de l’Allemagne – et soudain, il devient nationaliste.

Ici se situe un intermède relativement comique, quand Moeller, après avoir fui les obligations militaires, profite de son temps libre pour rédiger… un ouvrage patriotique.

Il s’agit de Die Deutschen, « Les Allemands », une sorte de Vie des hommes illustres allemande. A travers ce livre, Moeller veut amener la nation allemande à « l’affirmation de soi ». Il écrit : « La nation a besoin d’un apport de sang nouveau, d’une insurrection des fils contre leurs pères, d’une relève des anciens par la jeunesse » Il critique le libéralisme : « sa liberté n’est que la liberté pour l’individu de devenir un homme moyen ».

L’ouvrage est un bide très prévisible. Moeller, cependant, poursuit sa réflexion. Il pense vivre une époque de transition, marquée par l'émergence d'une nouvelle culture. Dans une telle période, dit-il, l'essentiel est de savoir déceler les signes avant-coureurs. Ainsi s'établit un lien entre l'individu isolé et le peuple auquel il appartient.

Pour Moeller, la question sociale et la question nationale sont évidemment liées. À la société allemande de son temps, il reproche d’avoir créé un fossé entre une couche dominante improductive et des forces populaires créatrices : c’est là le point de départ véritable de sa pensée. C’est la première rupture décisive, la rupture avec l’ordre bourgeois.

A Paris, Moeller se remarie. Il traduit Dostoïevski, pour qui il s’est découvert une passion. Dans l'une de ses préfaces, il présente Dostoïevski comme un « révolutionnaire par conservatisme ». Ce sera un immense succès de librairie. Pour Moeller, c’est la deuxième rupture : avec l’Europe occidentale, cette fois.

Moeller séjourne ensuite en Italie. Il achève de s’y convaincre que les peuples ont tous un rythme particulier, une vie intérieure qui leur est propre, et que celle-ci s'exprime essentiellement dans un style national homogène, un « karma » historique particulier, qui peut s’enraciner dans la donne raciale, mais ressort fondamentalement de déterminations culturelles non biologiques. « La race n’est pas, elle devient, » écrit Moeller. « Aussi n’a-t-elle jamais fait l’histoire, mais seulement créé des peuples qui ont créé l’histoire à leur tour ».Dès cette date, Moeller, avec sa vision dynamique de l’Histoire, est sorti des grilles de lecture qui, plus tard, sous-tendront le national-socialisme hitlérien.

Arrive 1914. Par sens du devoir, l’insoumis Moeller van den Bruck retourne alors à Berlin et se porte volontaire comme soldat de deuxième classe. Il combat deux ans sur le front de l’Est, avant d’être réformé pour troubles nerveux. Il est ensuite affecté à Berlin, au service central de presse et de propagande. Là, sa vocation d’écrivain politique se confirme, et il noue des contacts intenses avec les milieux conservateurs.

Il rédige alors, en marge de son travail de propagandiste, un ouvrage sur le « style prussien », qui pour lui n’a pas de mythe fondateur, mais se déploie par l’application progressive d’un principe. Un principe, précise Moeller, qui est recherche de synthèse, forme englobante, et qui a permis d'associer dans une même unité des populations germaniques et slaves. D’où la capacité du « prussianisme » à fabriquer des « Prussiens d’élection » - une thèse qui n’est pas sans rappeler, adaptée à l’esprit prussien, l’idée de Renan concernant l’adhésion à la France.

Ce style prussien vu par Moeller est caractérisé par un côté massif, rigoureux, structuré et structurant. Il définit une règle morale, une manière de penser et un génie de la structure philosophique, politique et sociale. Il en découle un « façonnement de l'esprit » tourné vers la « grande politique ». À l’esprit allemand romantique, Moeller oppose donc la Sachlichkeit, l’aptitude prussienne à reconnaître ce qui est factuel. D’où la critique de l'Allemagne wilhelminienne, néo-féodale donc romantique.

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A la défaite de 1918, Moeller van den Bruck est un homme fait, un quadragénaire posé, un esprit mûr, qui a construit une vision du monde pondérée et cohérente. C’est alors seulement qu’il commence à produire véritablement sur le plan théorique.

De Dostoïevski, il a retenu la possibilité d’une « révolution conservatrice ». Les circonstances vont lui permettre de passer à la pratique.

Immédiatement après la révolution de novembre 1918, Moeller van den Bruck devient le spiritus rector d’un cercle d’écrivains et de publicistes, hostiles au communisme comme au libéralisme, proches du nationalisme, mais sans aucune nostalgie pour l’ère wilhelminienne, et sans attache avec les partis politiques. Après le 28 juin 1919, date de la signature du traité de Versailles, ce cercle prend officiellement le nom de Juni-Klub ou « Club de Juin ». Son symbole est l’Anneau. C’est là, dans ce cercle, que va se développer l’un des pôles les plus représentatifs de la Révolution conservatrice.

Principal inspirateur du Cercle de Juin, Moeller joue désormais, chez les jeunes-conservateurs, un rôle qui n’est pas sans évoquer celui d’Ernst Jünger chez les nationaux-révolutionnaires. Moeller y travaille en coordination avec Heinrich von Gleichen-Russwurm, aristocrate de Thuringe très lié au milieu de la grande industrie. Il y fréquente Eduard Stadtler, ancien dirigeant du mouvement de jeunesse du Zentrum (le parti catholique), entré en rupture avec sa famille politique d’origine par antibolchevisme. Puis le cercle intègre progressivement des figures de la presse conservatrice.

Le 9 avril 1919, le Juni-Klub lance un hebdomadaire intitulé Das Gewissen (« La

Conscience »), puis Gewissen tout court. Thomas Mann le décrira comme « le meilleur journal allemand ». En janvier 1922, Gewissen annoncera un tirage de 30.000 exemplaires. Le journal doit alors beaucoup à Moeller qui écrit d’abondance, sous son nom ou sous divers pseudonymes, ou encore anonymement.

Dans le sillage du Club de la Motzstrasse apparaissent des filiales. La plus importante est le Politische Kolleg, créé sur le modèle de l’École libre des sciences politiques de Paris, fondée en 1872 pour surmonter la défaite militaire française. Université privée de formation et de recyclage, ce « collège politique » se veut une sorte de haute école « nationale politique ».

Peu à peu émerge un mouvement jeune-conservateur, « politiquement à droite et économiquement à gauche ». Le mot « conservateur » a dans ce contexte un sens précis. Par principe conservateur, il faut entendre non la défense de ce qui était hier, mais une vie fondée sur ce qui a toujours de la valeur. « Cela veut dire, » dit Moeller, « que le conservateur ne vit pas seulement dans le futur, comme le progressiste, ni seulement dans le passé, comme le réactionnaire - il vit dans le présent en lequel, pour autant qu’il soit porteur de sens, et le passé et l’avenir sont unis. » Ainsi, le courant jeune-conservateur occupe une sorte de place intermédiaire entre le courant völkisch et le courant national-révolutionnaire, qui l’un et l’autre pratiquent une surenchère tournée chez les premiers vers le passé et chez les seconds vers l’avenir. « Nous vivons tous pour léguer un héritage », écrit Moeller.

Les dirigeants du Club de Juin portent un regard nuancé sur Weimar. Ils veulent une démocratie conforme à la tradition de leur pays. Ils veulent « nationaliser » la démocratie, pas la repousser en bloc. Moeller définit cette démocratie allemande comme « la participation d’un peuple à son destin » - on est loin du libéralisme, « liberté d’être un homme moyen, » pour Moeller. Fondamentalement, c’est le retour à l’institution germanique de l’assemblée populaire, antérieure à la démocratie bourgeoise dans le monde allemand. C’est aussi implicitement une critique du suffrage universel : « Une vraie démocratie existe lorsque le cercle au sein duquel sont recrutés les dirigeants est aussi large que possible, non quand le plus grand nombre de gens possible ont une voix dans la décision ».

Le Juni-Klub n’a qu'une activité de type métapolitique. Il ne concurrence aucun des partis ou mouvements existant, mais occupe par rapport à eux une position transversale. Sans vouloir se constituer en parti, mais avec la volonté de prendre pied à l’intérieur des partis pour les assouplir, le Club réussit à acquérir une influence très considérable sur la politique au jour le jour.

Il faut dire qu’hostile au concept spenglérien d’Occident, pro-russe sans être pro-bolchevik, le Juni-Klub est alors momentanément en adéquation avec une partie de la classe dirigeante allemande, qui veut l’alliance russe pour préparer le réarmement du pays – Walther Rathenau négocie le traité de Rapallo en 1922.

En 1923, au pire moment de la crise allemande, un singulier dialogue se noue ainsi entre Moeller van den Bruck et le communiste Karl Radek. L'Allemagne est alors au bord de la famine. En février de cette année-là, un article de la revue théorique du Komintern, Die Internationale, invite les communistes allemands à « tirer tout le parti possible de la vague nationaliste ». Le 18 avril, dans le même journal, il est dit qu’il appartient à la révolution prolétarienne de parachever l'oeuvre de Bismarck en réalisant l'Anschluss de l'Autriche, et que cette tâche doit être accomplie en liaison « avec la petite bourgeoisie et le semi-prolétariat ». Le 17 mai, la direction du KPD adopte une résolution qui distingue les nationalistes « à la solde du capital » et les « petits bourgeois fourvoyés ». Le 20 juin, enfin, Karl Radek, messager de Lénine, membre du comité central du PC soviétique et spécialiste des questions allemandes auprès de l'Internationale, prononce un discours historique devant l'exécutif élargi du Komintern, dans lequel il pose aux milieux nationaux allemands la question suivante : « Contre qui le peuple allemand entend-il combattre : contre le grand capital de l’Entente ou contre le peuple russe ? Avec qui voulez-vous faire alliance ? Avec les ouvriers et travailleurs russes pour nous libérer, ensemble, du joug du grand capital de l’Entente, ou avec l’Entente capitaliste pour réduire en esclavage les peuples allemand ou russe ? »

C’est à ce moment que le Juni-Klub se coupe définitivement du NSDAP, le parti national-socialiste. La réaction des nazis aux propositions de Radek est en effet immédiatement négative : l'organe du parti hitlérien met en garde contre les « chefs communistes qui, dissimulés derrière le nouveau masque de l'amour de la patrie, veulent entraîner le mouvement völkisch dans la direction du judéo-national-bolchevisme ». Or, simultanément, un dialogue s'engage, au contraire, entre Radek et Moeller. A la question posée dans le discours de Radek, dont il publie le texte intégral dans Gewissen, Moeller répond au mois de juillet par trois articles. Il y réaffirme sa conviction que l'Allemagne doit « s'appuyer sur la Russie », mais regrette que Radek s'en tienne à une analyse en termes de lutte des classes sans voir le caractère intrinsèquement révolutionnaire du nationalisme. Moeller rejette donc la proposition faite par Radek, mais le fait qu’il ait accepté le dialogue le distingue des nazis. L’attitude de Moeller sous-entend en effet que si la proposition de Radek avait été plus équilibrée, elle aurait pu être acceptée.

Vis-à-vis du nazisme naissant, Moeller van den Bruck a de toute manière pris ses distances dès l’origine. Au printemps de 1922, Hitler prend la parole devant le Juni-Klub. Il est accueilli plutôt fraîchement. À la fin de la séance, une brève discussion réunit Moeller et Hitler. Celui-ci, apparemment impressionné par Moeller, lui déclare : « Vous possédez tout ce qui me manque. Vous élaborez l’outillage intellectuel pour le renouveau de l’Allemagne. Je ne suis qu'un tambour et un rassembleur. Travaillons ensemble ! » Mais Moeller reste sur la réserve. À la proposition de Hitler, il fera répondre par un simple service gratuit de Gewissen. Il dit de Hitler, après la réunion : « Ce gars ne comprend vraiment rien ! »

Lors du putsch de la Feldherrnhalle de novembre 1923, l’éditorialiste anonyme de Gewissen — probablement Moeller — parle de « crime imbécile » et décrit Hitler comme guidé par le « primitivisme prolétarien ». Moeller, dès lors, n’aura plus aucun contact avec l’agitateur bavarois.

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Cette année 1923 voit par ailleurs la publication du livre le plus important de Moeller van den Bruck : Le Troisième Reich – aucun rapport avec le régime de Hitler ; en fait, comme nous allons le voir, on pourrait même dire qu’il s’agit précisément du projet que Hitler n’a pas réalisé.

L’ouvrage a failli s’intituler « la troisième voie ». C'est-à-dire : au-delà du capitalisme libéral et du marxisme. Ou bien encore : « le troisième plan » - le plan supérieur à l’économique et au politique où les contradictions entre société et Etat s’abolissent.

Ce troisième Reich version Moeller, c’est donc le lieu imaginaire où la politique est débarrassée de tout ce qui ressemble, de près ou de loin, à un affrontement entre groupes d’intérêts. Elle cesse d’être « politicienne », et les intérêts doivent alors céder le pas aux valeurs. Contre l’idéologie des Lumières, qui a généralisé l’axiomatique de l’intérêt, Moeller ne croit pas que l’homme soit sur Terre pour rechercher rationnellement son « meilleur intérêt ». Cette dernière formule montre à ses yeux que l’idéologie libérale n’est que la justification philosophique de l’économisme : « Le soupçon qui pèse sur le libéralisme est basé sur la tromperie qui consiste à justifier les intérêts par les idées ». Moeller s'en prend aussi au caractère « abstrait » et « dissolvant » du libéralisme, à la façon dont il désagrège les identités collectives et les corps intermédiaires. Il suffit au libéral, écrit-il, « qu’une génération de jouisseurs puisse succéder à une autre pour que le salut de l’humanité soit, selon lui, assuré — et en tout cas son bien-être personnel, ce qui lui importe avant tout (…) Le conservateur n’est pas dupe de ce charlatanisme. Il n’hésite pas à dire au libéral que, quoi qu’il entreprenne, il est dépendant des conditions de vie d’une communauté donnée. Il n’hésite pas à lui dire que lui, qui voudrait passer par-dessus tous les rapports obligatoires, ne fait que jouir de ce que d’autres ont préparé pour lui. Il n’hésite pas à lui dire que le libéralisme n’est que l’usufruitier d’un conservatisme qui l’a précédé ».

Moeller montre le lien entre la pensée analytique et l’idéologie sous-jacente à la société des individus : « L'atomisme scientifique conduit à l’atomisation de la société. » Le libéralisme lui apparaît comme le véritable internationalisme, l’idéologie qui tient pour rien l'existence des cultures et des peuples : « Le libéralisme prétend entreprendre tout ce qu’il fait pour le peuple. Mais en réalité, il élimine le peuple et le remplace par un je. Le libéralisme est l’expression d’une société qui n’est plus une communauté (…) Le libéralisme n’exprime pas une société organisée, mais une société déjà dissoute (…) Tout homme qui ne se sent plus membre d’une communauté est d’une certaine façon un libéral. »

Ennemi du libéralisme, Moeller critique également le marxisme. « Marx pénétra la matière, » écrit-il. « Mais il est resté bloqué dans cette matière ». Aussi la conception matérialiste de l’histoire ne fut-elle, « comme son nom l’indique, qu’une conception de l’histoire de la matière ». Certes, Karl Marx a su dénoncer le caractère creux de l'idéologie bourgeoise. Mais il a délibérément opté pour un matérialisme réducteur : « La conception matérialiste de l’homme, en ne s’occupant pas, d’abord, de l’homme, mais de l’économie, a tout simplement renoncé à l’Histoire. » Marx s'est arrêté aux « conditions de production » sans s'interroger sur le sens même de cette production. Il n'a pas compris que la bourgeoisie, avant de dépouiller le peuple de la plus-value de son travail, lui volait d'abord son âme.

Pour Moeller, l’économique est inférieur au spirituel, mais l’économie elle-même dépend du spirituel : « On reconnaîtra un jour que la grande indignité du XIXème siècle aura été d’avoir fait de l’estomac l’unique mesure de ce qui est humain. » Aussi Moeller oppose-t-il au mot de Rathenau, selon qui « l’économie, c'est le destin », celui de Napoléon : « La politique est le destin. »

Moeller n'en récuse pas pour autant le socialisme, qu’il définit comme le fait qu’une nation tout entière se sente vivre ensemble. A Marx déclarant que les travailleurs n'ont pas de patrie, Moeller répond au contraire qu'ils n'ont plus que cela : leur patrie. Pour lui, la socialisation ne fait qu'un avec la nationalisation.

Le « socialisme allemand » de Moeller est à la fois un solidarisme au niveau de l’entreprise et une communauté de travail populaire organisée « corporativement », la corporation étant définie comme unité de production appartenant aux producteurs, ouvriers et techniciens. C’est la négation implicite de la propriété privée des moyens de production, et donc la réfutation du capitalisme comme système de pouvoir. C’est aussi, indirectement, la déconstruction du prolétariat, catégorie vide de sens si la bourgeoisie perd le monopole des instruments de production.

L’Allemagne régie par ce « socialisme national », tel que Moeller se le représente, doit vivre sous un régime conservateur dont le propos n’est pas de conserver l’état de la société, mais au contraire le moteur spirituel de son dynamisme. Ce qui est conservé, c’est le principe de changement. Donc ce que le conservatisme combat, c’est la réaction.

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Les milieux d’affaires ne s’y trompent pas. Après la publication du « Troisième Reich », le Juni-Klub entre en déclin. Un certain nombre de membres recherchent des alliances politiques profitables et se dispersent au sein de cercles et de clubs nationaux-libéraux. Par opportunisme, par crainte de la marginalisation où pouvait les entraîner le positionnement authentiquement révolutionnaire de Moeller, les membres du club les plus liés à l’establishment le font exploser avec la fondation du Herrenklub. Là se préparera la récupération du mouvement jeune-conservateur par les milieux patronaux, qui, plus tard, « revendront » le concept de « Troisième Reich », dans les conditions qu’on sait, et après l’avoir vidé de sa substance réelle. La troisième voie, ni marxiste, ni libérale, n’aura existé que le temps pour Moeller van den Bruck de la rêver – le temps, en fait, du chaos radical, de 1918 à 1924, un temps rude mais aussi un temps où, emporté dans un tourbillon incontrôlable, le capitalisme allemand vacillait.

En 1925, comprenant que l’Allemagne va désormais s’enfermer dans un face à face stérile entre capitalisme réactionnaire et communisme marxiste, avec le nazisme en fausse échappatoire, Moeller est frappé d’une dépression nerveuse dont il ne se remettra pas. Le 30 mai, il se donne la mort à Berlin-Weissensee. Il est enterré au cimetière de Lichterfeld, à Berlin. Seuls quelques uns de ses proches assistent à ses funérailles.

Le suicide de Moeller van den Bruck survenait vingt ans, presque jour pour jour, avant l’enterrement de l’Allemagne. Alain de Benoist ne le dit pas, mais on peut évidemment essayer d’imaginer ce qu’aurait été l’histoire de l’Allemagne si, au tournant de 1924, le Juni-Klub n’avait pas explosé. Peut-être les choses se seraient-elles déroulées exactement de la même manière, mais peut-être pas. Le Juni-Klub avait une doctrine, avec un but bien défini (le Troisième Reich) et une méthode (la voie métapolitique, consistant à pratiquer l’entrisme pour coloniser idéologiquement les partis politiques de l’intérieur, et les gagner au système de représentation qui rendrait possible l’avènement de l’idéologie jeune-conservatrice). Un Juni-Klub maintenu dans son intégrité aurait peut-être pu peser de l’intérieur sur les conservateurs du Stahlhelm, ou même sur le parti nazi lui-même. Hitler n’était pas indéboulonnable, comme la suite l’a d’ailleurs bien montré. On peut imaginer une autre Histoire, qui aurait vu par exemple la victoire d’un Ernst Roehm « encadré » par un corpus idéologique authentique, et de là, on aurait peut-être assisté au basculement de l’Allemagne, en 1934, vers une véritable révolution, totalement nationale et totalement sociale.

Qui sait ? Peut-être que les opportunistes qui sabordèrent Moeller van den Bruck, en 1924, par arrivisme et courte vue, ont sans le savoir enclenché les mécanismes qui devaient conduire, vingt ans plus tard, à l’anéantissement de leur monde. Peut-être l’éphémère Juni-Klub fut-il la dernière chance (manquée) de l’esprit prussien.

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