Attachée de presse à papa

Publié le : 22/06/2008 00:00:00
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loloferrari

Au cours d'un dîner récent, pas du tout mondain (parole d'Abbé), et alors que la conversation s'attardait sur une émission radiodiffusée sur France Inter, l'un des convives m'a raconté un de ses souvenir du temps où il était en poste à Moscou, au plus fort de la guerre froide. Voilà en substance, ce qu'il me racontait :

'A l'antenne de la radio d'état, il y avait toujours deux petites voix féminines, assez jeunes, qui guidait et recadrait l'information dans le bon sens de la ligne du parti. Cela se faisait naturellement, à coup d'indignations de commandes et de certitudes soviétiques récitées, et sur un ton tellement convaincu qu'il ne me serait pas venu à l'esprit de douter de leur sincérité. Leurs voix étaient tellement douces... Eh bien, France Inter, c'est un peu pareil, la douceur en moins.'

Je ne sais trop pourquoi, cette histoire m'est revenue à l'esprit au moment de la nomination de Laurence Ferrari au 20h de TF1, ou plutôt faudrait-il parler de l'éviction de notre PPDA national du même Journal télévisé.

Depuis, toutes les gazettes ont fait gorges chaudes (et choux gras) de la sinistre main basse sur les médias par Sarko 1er et sa clique, avec réseaux plus ou moins dormants, affinités électives et amitiés choisies. Mais il faut bien reconnaître que dans ce domaine, le pouvoir à toujours agi de la même façon, PPDA en avait même profité en 74, et le fait que la chaîne ait été privatisée depuis n'est qu'un détail insignifiant, vu que l'absorption du politique par l'économique s'est considérablement accélérée en trente ans.

Non, ce qui est particulièrement symptomatique dans cette affaire vieille comme le monde (et qui nous ramène à nos speakerines à voix douce de la Pravda) c'est l'outil utilisé, à savoir le meilleur auxiliaire de notre société post-démocratique d'économie mondialisée: j'ai nommée l'Attachée de Presse.

Entendons nous bien, Laurence Ferrari est une journaliste reconnue par sa profession, qui, mis à part sa formation (Ecole d'attaché de Presse, précisément) a fait toute sa carrière dans la presse écrite, radio ou télé. Même si on lui prête des initiatives dont je ne parlerai pas ici et qui auraient favorisé son avancement, tout le monde s'accorde à dire que Ferrari "assure". Pourtant, on sent tout de suite qu'il n'y rien à voir entre cette belle blonde carriériste et le vrai journaliste "d'avant", talentueux donc un peu dilettante, avec son style, sa liberté de ton et son originalité de point de vue. Les différences sont de deux ordres, et conspirent chacune à renforcer le pouvoir en place.

La première est d'ordre technique. L'attaché de presse se soucie rarement du contenu du message transmis, seul compte la transmission de l'info, à la bonne personne, au bon moment. L'information est déjà livrée depuis plus haut, reste à la délivrer, la mieux packagée possible, généralement par le sacro saint communiqué. C'est son boulot, son job, qui exclu toute forme de recul réflexif (manque le temps) ou d'analyse critique (pas les moyens, intellectuels s'entend). On exigera en revanche de sa part une maîtrise formelle absolue, un savoir faire technique qui sera jugé non pas sur le fond de ses articles, mais sur sa capacité à satisfaire un client, un public, et dans le cas de Ferrari, à faire péter l'audimat.

Dans ce contexte, le pouvoir n'a plus du tout à se soucier de contrôler un quatrième pouvoir indocile qui décrypterait ses actions, les analyseraient pour mieux les laisser à l'interprétation d'un public averti. Non, l'information aura été traitée en amont, passé aux crible du politiquement correct, et diffusée par des attachées de presse aux ordres. On évoluera dans un monde vide de sens, où tout ce qui est blanc passera pour noir et inversement au bon vouloir du pouvoir en place, où le peuple tétanisé ne saura plus ce qui est quoi, où toute demande d'explication sera suspecte, où l'excellence technique du djob aura compensé la recherche de sens d'un métier autrefois respecté. Mais peut-être est-ce déjà le cas ?

Avec la mondialisation, le journalisme semble en fait suivre la même évolution que pas mal de métier "noble" tel que l'enseignement, une évolution en trois temps. Un : taylorisation, deux : féminisation, trois : prolétarisation. Avec Laurence Ferrari, on atteint le point de passage entre taylorisation (communiqués de presse) et féminisation.

Ce qui nous amène notre deuxième point, incontournable : la féminisation de la profession par l'arrivée en masse des attachées de presse, un qualificatif qui ne connaît pas de déclinaison au masculin, c'est tout dire.

Tout le monde sait bien que dans une profession qui se considère de gauche à 85% (sondage Marianne), l'autocensure a remplacé depuis bien longtemps la bonne vieille censure à papa. Plus pernicieuse, indétectable car inconsciente, elle est bien plus efficace. N'y revenons pas.

Avec la féminisation, un second niveau de censure s'ajoute au premier, tout aussi inconscient, voire même plus, puisqu'il est oedipien.

Dans la structure de l'oedipe, pour se résumer brièvement, le fils cherche à tuer le père pour avoir la mère, ce qui l'amène à la contestation de l'autorité incarnée par le père, et le prédispose par la suite à l'affirmation sociale et à la quête de sens de la justification du meurtre du père. La jeune fille, elle, est dans un rapport de séduction par rapport au père, se fout du sens, ce qui l'amènera à épouser les options de l'autorité supérieure quelles qu'elles soient pour mieux affirmer sa féminité et recevoir des gratifications. C'est donc en toute logique que le système économique en place favorise les mouvements de féminisation pour mieux conforter son pouvoir. Un complot totalement anti-démocratique dénoncé en 1996 (12 ans déjà…) par Alain Soral dans son fameux essai sur la féminisation.

Il aura donc fallu attendre 12 ans pour voir le phénomène se concrétiser au journal de 20h.

A mieux y regarder, et comme souvent avec Sarko, il faut reconnaître que le casting est parfait : un vieux présentateur traitant le président de "petit garçon", se fait virer sur l'injonction dudit président (qui a tué le père depuis longtemps), et se fait logiquement remplacer par une attachée de presse fille à papa (un député UDF de Savoie) à qui l'on prête une relation (oups, je l'ai dit) avec le président en question.

La fille à Papa est dans la place, et avec ce deuxième degré d'autocensure, l'ordre médiatique n'a pas fini de régner dans le PAF. Sarkozy et tous les pouvoirs investis n'auront jamais rien à craindre de médias dont la ligne éditoriale est fixée par des attachées de presse en mal de reconnaissance, prête à tout pour se taper leur ministre, et où le désir de plaire congénital l'emportera toujours sur le devoir d'informer. Il leur suffira de sourire.

A tout prendre, et en attendant la prolétarisation du métier, je me demande si deux speakerines soviétiques à voix douce ne valent pas mieux qu'une attaché de presse capitaliste à voix dure.

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