Au-delà des droits de l'homme (Alain de Benoist)

Publié le : 18/08/2008 00:00:00
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benoist

En 2004, Alain de Benoist rédige un petit livre sur l’idéologie des droits de l’homme. On n’y trouve à vrai dire rien de révolutionnaire, mais c’est une excellente synthèse des raisons qui font qu’on peut être contre les sacro-saints droits de l’homme.

L’occasion pour moi de poursuivre la tâche que je me suis assignée : faire connaître AdB à ceux qui n’ont pas le temps de le lire en intégralité… et leur donner envie de le lire quand ils auront le temps !

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L’idéologie des droits de l’homme, constate de Benoist, est un universalisme et un égalitarisme abstraits. En dépouillant l’homme de ses spécificités, cette idéologie implique l’uniformisation. Or, qui dit uniformisation dit négation du droit à la différence. D’où la contradiction interne classique des droits de l’homme, contradiction vue depuis longtemps, par Arendt par exemple.

C’est qu’il est contradictoire d’affirmer à la fois la valeur absolue de l’individu et l’égalité des individus. Si tous les hommes se valent, ils ne sont plus irremplaçables, puisqu’ils sont interchangeables. Dès lors, l’homicide est pensable. Les droits de l’homme peuvent donc déboucher sur la négation des droits d’un homme. Les régimes qui ont le plus affirmé les droits de l’homme sont aussi ceux qui ont poussé le plus loin le contrôle bureaucratique, la réduction de l’humain à une donnée quantitative. De là, l’implosion de la première forme de l’idéologie des droits de l’homme, la forme collective.

Cependant, l’idéologie des droits de l’homme est aujourd’hui mutante, et elle va se heurter à une nouvelle contradiction interne.

Vient le temps où il s’agit de conserver la notion de « dignité », mais en la détachant de toute idée de loi morale. De là, l’abolition de l’ancien respect dû à l’homme individuel en tant qu’il incarne une idée morale, et l’urgence de respecter les choix des individus. De là, la tendance actuelle à convertir en droitsdésir. De là, la confusion entre droits et intérêts. Tendance d’autant plus forte qu’elle met en adéquation une conception politique, celle de l’individu revendicatif des « droits à », et une infrastructure économique, celle de la société de consommation. Le problème, c’est que la banalisation des droits entraîne leur dévalorisation. Le concept de droit se dissout dans des revendications sans fin. Si tout le monde à tout le temps droit à tout, alors tout le monde a le droit de nier les droits des autres. Contradiction interne, donc, là encore.

D’où l’expansion de la sphère juridique, seul arbitre possible entre les droits concurrents. De là, l’invasion de l’espace politique par le juridique, et finalement l’implosion du politique. De là, aussi, le pouvoir des juges, potentiellement arbitraire. S’il suffit qu’un juge, quelque part, interprète d’une certaine façon les « droits de l’homme » pour qu’une décision soit rendue, alors la loi n’existe plus – ce qui est l’exacte définition du despotisme.

Ce qui est vrai des relations interindividuelles l’est aussi entre nations. Le droit international westphalien est bouleversé par l’idéologie des droits de l’homme. Le droit d’« ingérence humanitaire » justifie la guerre préventive, qui n’est souvent que le masque de la guerre d’agression. Les droits de l’homme justifient la « concurrence » entre les lois nationales et une loi supranationale qui, eu égard aux réalités géopolitiques, n’est que la loi du plus fort. D’où l’expansion des souverainetés purement économiques et financières, au dépens des souverainetés populaires. Les droits de l’homme commencent par affirmer l’égalité abstraite, et ils finissent par cautionner l’explosion des inégalités concrètes.

Comment en est-on arrivé là ? Où est la racine du problème ?

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La doctrine des droits de l’homme, définissant les droits comme des attributs inhérents à la nature humaine, pose l’individu comme autosuffisant. Attributs d’un individu isolé de toute relation interindividuelle ou de tout enracinement, les « droits de l’homme » trouvent en eux-mêmes leur raison d’être, et ne sont donc équilibrés par aucun devoir. De là, les contradictions internes de la notion même de « droit de l’homme ».

D’où la négation de la politique comme sphère autonome fondatrice d’une part du principe d’humanité. Pour les théoriciens des droits, seul l’individu existe, donc la politique constitue une superstructure artificielle, superstructure qui n’est légitime qu’aussi longtemps qu’elle sert l’individu. Le collectif n’existe pas pour les théoriciens des droits de l’homme, et donc les droits de l’homme anéantissent les droits des hommes.

Cette négation ouvre la porte à un monde d’arbitrage où l’argent finira par faire la loi, puisqu’il s’agira d’acheter l’arbitre. Les droits de l’homme sont une abstraction : pour s’incarner, ils ont besoin du rapport de forces, et ce rapport de forces, c’est la classe possédante qui est la mieux à même de le construire. Les droits de l’homme sont d’abord les droits du bourgeois.

Le contrepoids à cette mécanique a consisté, historiquement, pour la gauche dure, adepte des droits de l’homme et opposée à la bourgeoisie, a faire émerger des « droits à » collectifs (droit au travail, droit à l’éducation, droit à l’assistance médicale, etc.). Ces droits représentent en fait des créances des non-bourgeois sur l’Etat, d’où l’opposition des milieux libéraux à ces droits collectifs. En dernière analyse, la querelle des droits-de-l’hommistes de gauche, partisans des « droits à » collectifs et des droits-de-l’hommistes de droite, partisans des droits individuels, se réduit donc à une expression de la lutte des classes.

Dans ces conditions, la lutte en faveur des « droits de l’homme » n’est pas, contrairement à l’opinion commune, une machine à faire avancer la démocratie, mais simplement un terrain d’affrontement entre des intérêts rivaux. Loin d’étendre le champ démocratique, politique par essence, les droits de l’homme le restreignent. En témoigne le cas limite : si le suffrage populaire va à l’encontre des droits de l’homme, ceux-ci peuvent justifier l’annulation de la souveraineté du peuple.

Pour sortir de la mécanique liberticide, il n’y a qu’une seule solution : il faut cesser de parler le langage des droits. Il faut poser en préalable que ce sont les devoirs, en particulier les devoirs des gouvernants, qui fondent les droits, et que c’est donc des devoirs qu’il faut parler, les droits ne faisant qu’en résulter. Il faut, en somme, redonner son plein sens à la citoyenneté, qui seule, en organisant l’appartenance à une communauté politique, permet de structurer les devoirs et, partant, de fonder les droits. Voilà en peu de mots la thèse d’AdB – thèse classique, qu’il a directement héritée de la pensée conservatrice française, mais qu’il a théorisée avec rigueur.

« Au-delà des droits de l’homme » est disponible en PdF sur le site des amis d’Alain de Benoist, pour ceux qui veulent remonter à la source.

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