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BHL, sors de ce corps !

Publié le : 29/10/2009 23:00:00
Catégories : Actualité

bhl_croquisUn monsieur Eric Le Boucher a cofondé le site Slate.fr. Accessoirement, ce monsieur est aussi directeur de la rédaction du magazine économique Enjeux-Les Echos. Il vient de pondre, sur le site slate.fr, une tribune intitulée : « Je déteste Astérix et suis pour César ». Anecdotique ? Oui, bien sûr. Intéressant ? Bah oui, aussi.

Voici pourquoi.


*


Mister Le Boucher nous explique à propos d’Astérix :

« Je déteste ce gaulois. Il m'horripile. Tout m'horripile dans ce micro village, réserve de furieux fiers d'eux. » [ …]

Première erreur. Les Gaulois de Goscinny ne sont pas fiers d’eux, ils sont fiers d’être ce qu’ils sont. Ce n’est pas la même chose. Ils ne se croient pas supérieurs à leurs voisins. Ils admirent la bravoure des Ibères, s’étonne du flegme des Bretons, s’inquiètent de la discipline aveugle des Goths (les seuls étrangers représentés de manière plutôt négative).

La raison qu’ont Astérix et Obélix de ne pas reconnaître la supériorité athlétique des Grecs ? C’est que ça leur donne une occasion d’emm… les Romains !

Non, les Gaulois de Goscinny ne sont pas fiers de ce qu’ils sont, ils sont fiers de l’être pleinement. C'est-à-dire qu’ils ne disent pas au monde : voyez, je suis français, et il n’y a rien de mieux. Ils disent : je suis ce que je suis, je suis en paix avec mon identité – et pour cette raison, je peux respecter la vôtre. Elle ne me dérange pas. Je ne veux pas être vous à la place de vous. J’ai ma place dans le monde, parce que je la connais.

Une nuance que mister Le Boucher ne perçoit pas, parce qu’il n’a pas compris de quoi parle Astérix.

Poursuivons.

« Les personnages ensuite. Ce barde crétin, ce chef du village crétin, ce poissonnier crétin. Ça me tombe des mains. Le plus imbécile étant le pitoyable Obélix. Comment peut-on bien aimer un crétin? Je n'ai jamais pu. » […]

Deuxième erreur. Obélix n’est pas crétin, il est balourd. Nuance. Obélix a du cœur, et il a l’intelligence du cœur. Il est pétri de bon sens – de gros bon sens. Il ne représente pas la bêtise, mais la bonté de l’homme simple. Il est clair qu’il ne faut pas compter sur lui pour inventer la théorie de la relativité, ni même pour finir Math Spé avec  10 de moyenne. Mais on peut, à l’inverse, parier sur lui quand il s’agit de bredouiller, dans un théâtre antique, devant un public de Romains décadents : « Ils sont fous ces Romains ».

Obélix dit la vérité. Obélix est là pour dire ce que les Romains ne sont plus. Ce qu’ils n’ont plus. C'est-à-dire la tendresse. Obélix n’est pas un crétin. C’est un brave homme qui dit au monde : « Ben, c’est vrai que je ne suis pas bien malin, mais moi au moins, je ne laisse pas tomber mes amis. » Obélix représente, pour dire les choses en termes inutilement savants, la cohérence du modèle anthropologique qui permet à l’homme ordinaire de ne pas être un crétin, précisément.

« Mais le petit, il est malin. C'est la victoire du futé contre la force, celle des légionnaires. Ah bon? Sauf que c'est faux. Les armées romaines étaient admirables d'intelligence et elles ont, en vrai, battu des ennemis bien plus nombreux qu'eux. L'intelligence, elle est italienne! Aux yeux de l'histoire, donc à mes yeux, c'est le Gaulois qui représente la brute. » [ …]

Astérix n’est pas malin, il est rusé. Il n’y a pas de malice en lui. Il utilise la ruse pour triompher des Romains, mais il n’a pas de méchanceté à leur égard. S’il croit les Romains fous, il n’en reconnaît pas moins bien volontiers qu’ils sont humains. Une fois la palme remportée aux J.O., il l’abandonne aux Romains ordinaires, aux Romains qui sont, au fond, des hommes comme lui. Pour qu’ils aillent se faire promouvoir par César, puisqu’ils sont assez bêtes pour en avoir envie. Astérix ne combat pas les Romains. Astérix ne refuse pas la civilisation gréco-latine. Il refuse César. Il refuse l’impérialisme.

C’est de cela que parle Astérix. De la résistance des hommes simples contre la machine impérialiste. Contre la domination. Dans les premiers Astérix, les Romains ont un côté teuton. Les lecteurs des années 60, dont beaucoup avaient vu défiler le service d’ordre du Adolf Hitler European Tour, ne s’y trompaient pas. Ensuite, à partir de 1975 environ, les Romains ressemblent de plus en plus aux Européens américanisés. Jusqu’à cet inénarrable technocrate, issu de l’ENA (Ecole des Nouveaux Affranchis, si ma mémoire est bonne), qui explique le marketing à un César sidéré, dans une des pages les plus magiques de la série…

Voilà de quoi parle Astérix. Pas des Gaulois et de leur refus de la civilisation gréco-latine. Comment se fait-il que le sieur Le Boucher ne le voit pas, alors que ça crève les yeux ?

« Car la vérité je vous la dois: je déteste Astérix parce que je suis pour César. Je suis pour les Romains. Je suis pour la civilisation greco-romaine, je suis furieux de voir ces imbéciles lutter contre le progrès, l'art, les routes, les aqueducs, les thermes et caetera. » […]

Pour monsieur Le Boucher, la civilisation gréco-romaine, ce sont ses réalisations. Monsieur Le Boucher est pour les routes, parce qu’il peut rouler dessus. Il est pour les aqueducs, parce qu’il aime l’eau fraiche. Il est pour les thermes, parce qu’il aime se baigner. Fort bien.

Mais imaginons maintenant que monsieur Le Boucher, au lieu de se projeter mentalement dans la position du Romains qui roule sur la route, boit l’eau fraiche et se baigne, se soit imaginé à la place des esclaves qui ont posé les dalles sur la route, construit l’aqueduc à la sueur de leur front, et bâtit les thermes sous le fouet ? Mister Le Boucher, à ce moment-là, certainement, serait moins enthousiaste pour les routes, les aqueducs et les thermes. A coup sûr, il aurait une autre perception du problème.

Donc si mister Le Boucher a le béguin pour Jules César, c’est tout simplement parce qu’il se pense comme un maître dans une société esclavagiste. S’il ne comprend pas que les Gaulois de Goscinny luttent contre l’impérialisme, c’est parce qu’il ne comprend pas que pour bâtir des routes romaines, il faut des esclaves. Donc, pour parler comme Ségolène Royal et Michel Drac (ouah, elle est vache, celle-là) : mister Le Boucher est prisonnier de son appartenance de classe. C’est ce qui conditionne son point de vue. Eh oui.

« Astérix m'énerve parce que c'est un monument de la franchouillardise la plus obtuse. Tout notre mauvais chauvinisme, tous nos travers nationalistes, notre conservatisme, sont concentrés là. » […]

D’où, évidemment, son mépris ostentatoire pour les Gaulois, qui sont, naissepa, « chauvins, nationalistes, conservateurs, » etc. Le trip BHL « j’aime pas le peuple parce qu’il est méchant », ça ne sert qu’à une chose : permettre à l’esclavagiste de ne pas voir qu’il est un esclavagiste. Tour de passe-passe magique : je suis pour César, je suis pour qu’on envahisse des pays et qu’on réduise les gens en esclavage, mais je suis bon quand même, parce que c’est pour le progrès, c’est pour que le peuple sorte de son passéisme. BHL, sors de ce corps !

« La seule qui me plaise dans toutes ces pages est évidemment la belle blonde, Falbala. Super. Tout ce qu'il faut. Mais elle est aussi bête que tous les autres. Que fait-elle avec eux? Pourquoi ne dit-elle pas «oui» à Jules? »

Enfin, cerise sur le gâteau, un peu d’idéologie du désir. Ça ne fait pas de mal, après un voyage pareil. Pour conclure le tour du propriétaire, si vous voulez. Voilà, on a fini de vous avouer la psychologie répugnante du riche prétentieux, et maintenant, on va vous montrer le « tout ça pour ça ».

Le « tout ça pour ça », c’est que mister Le Boucher, lui, n’est pas un Gaulois, et donc il n’est pas fier d’être ce qu’il est. Ça lui fait mal à l’âme, au bonhomme. C’est dur d’être un enfoiré, faut pas croire. Alors forcément, puisqu’il n’est pas fier d’être ce qu’il est, il veut être les autres à la place des autres. Et en particulier, il veut être les Gaulois à la place des Gaulois. D’où son coup de foudre pour Falbala. Il la veut, parce qu’elle est aux Gaulois. Si elle était prostipute dans le palais de César, il ne la verrait même pas. Mais Gauloise à prendre aux Gaulois pour être gaulois à leur place, alors là, quel pied ! Comme dirait l’autre âne savant de Carnac (qui vous infligerait 200 pages de René Girard pour arriver à cette conclusion, moi j’y vais direct) : le vrai plaisir, c’est pas de coucher la bergère, c’est de cocufier son régulier !

On ne remerciera en tout cas jamais assez mister Le Boucher pour cette magistrale mise à nue de la psychologie des BHL et sous-BHL de service. De la part d’un membre de la commission Attali « pour libérer la croissance française », nous n’en attendions pas moins.

 

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