Évènement

Bonjour Paresse (Corine Maier)

Publié le : 11/07/2009 00:00:00
Catégories : Sociologie

anarchie

« Bonjour paresse » est un petit bouquin commis, en 2004, par une dame Corinne Maier. Le moins qu’on puisse dire est que cette personne, auteur de « No kid » (ou toutes les bonnes raisons de ne pas faire d’enfants), n’est pas à proprement parler de nos amis idéologiques. Mais il faut reconnaître que « Bonjour paresse » est un excellent bouquin.

Note de lecture, donc.


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Sous-titré « De l’art et de la nécessité d’en faire le moins possible en entreprise », « Bonjour paresse » vend la mèche au sujet de la grande entreprise contemporaine, à savoir qu’en réalité… plus personne n’y croit.

Maier décrit ainsi cette grande entreprise du point de vue d’un cadre moyen :

  • L’entreprise, c’est un monde où l’on parle d’autant plus de mobilité qu’on est immobile, de générosité qu’on est mesquin, de travail qu’on ne fout rien. Bref, c’est une immense arnaque, sous-productive à l’extrême puisque la principale occupation des bureaucrates, c’est de se tirer dans les pattes.
  • L’entreprise, c’est un système totalitaire mou. Avec une langue de bois feutrée, à base de discours circulaire, d’expressions toutes faites et de rhétorique d’autant plus grandiloquente que la réalité est misérable. Avec un conformisme pesant, jusque dans le non conformisme institué (le Casual Friday, ou quand tout le monde change d’uniforme au même moment). Avec, aussi, une réduction fonctionnelle quasi parfaite : chacun n’existe qu’en tant qu’il fonctionne, les mots même n’ont de poids que s’ils font fonctionner le système.
  • L’entreprise, c’est le lieu du parasitisme. Elle fait compliqué quand on peut faire simple, parce que ça permet à des feignasses de se donner l’impression d’exister en participant à des réunions à répétition.
  • L’entreprise, c’est le lieu de l’hypocrisie. Tout le monde travaille évidemment pour de l’argent (sinon, pourquoi ?), mais personne n’est supposé l’avouer. Tout le fonctionnement de l’entreprise contemporaine (la grande entreprise, s’entend) repose sur un jeu de conventions d’autant plus rigoureux que la réalité est insupportable. On est « motivé » par un « challenge », etc. En réalité : on est totalement démotivé, et on n’a aucun challenge, à part se planquer pour être payé à en faire le moins possible.
  • L’entreprise, c’est le lieu de l’inégalité la plus injuste. L’ascenseur social est en panne. On « grimpe » non parce qu’on est performant, mais parce qu’on a un réseau (familial, grande école, peu importe). D’où, évidemment, le jeunisme de l’entreprise : à partir de 35 ans, le cadre a compris que les perspectives de carrière qu’on lui avait fait miroiter n’étaient qu’une vaste blague, et à 45 ans il n’hésite plus à se venger de l’arnaque. L’entreprise aime les jeunes de moins de 35 ans parce qu’ils ont encore des illusions, tout bêtement.
  • L’entreprise, c’est enfin, et surtout, le lieu des rapports de force brutaux et cyniques. Derrière la façade avenante du néomanagement « cool », « participatif » : l’écrasement des sous-cadres par les petits chefs et des petits chefs par les grands chefs. Clef de ce rapport de force : la menace du chômage. D’où l’exploitation permanente du cadre moyen stressé, poussé à faire des horaires excessifs sans contrepartie, simplement parce qu’il a peur de perdre sa place.
  • Dans ces conditions, l’homme produit par l’entreprise est un individu d’une médiocrité extrême. Maier distingue les nuls, les soumis et les glandeurs, mais elle conclut que tous partagent, à peu de choses près, la même inculture radicale. Comment se cultiver, quand on passe 10 heures par jour à survivre dans un environnement où la condition sine qua non de la survie, c’est de ne jamais rompre le consensus ? Comment développer un esprit critique, quand on est payé à ne surtout jamais critiquer ?
  • Conséquence de la conséquence, l’entreprise est le monde de l’incompétence. Inculte, suiveur, conformiste, moutonnier, surtout préoccupé de se couler dans le moule, le cadre est généralement un individu professionnellement inapte. Inapte à prendre de vraies responsabilités, sans se couvrir avec une rafale d’emails. Inapte à produire quelque chose de concret. Le cadre, c’est quelqu’un qui sait rédiger des transparents pour filer son travail à quelqu’un qui en rédigera d’autres pour refourguer le boulot à quelqu’un qui organisera un groupe de travail pour partager/exporter une tâche vers des gens qui rédigeront des mémos gare-tes-fesses, etc. etc.

Soucieuse du bien-être de son lecteur, la dame propose donc une sorte de « mode d’emploi de l’entreprise », à l’usage des cadres moyens dépressifs :

  • Avant toutes choses, bien comprendre qu’on n’a pas de métier dans une entreprise, quand on est cadre. On n’est pas du tout là pour produire quelque chose. On est là pour que le système perdure, nuance.
  • Donc, surtout, ne jamais sortir du lot, même par le haut. Ne pas faire de vagues. Employer des formules vagues pour exprimer une pensée molle sur des sujets mal définis. Ne pas se mouiller, mais en ayant l’air de s’agiter beaucoup.
  • Conseil d’ami : circularisez l’information sans ajouter aucune valeur ajoutée, mais en revendiquant la production de valeur ajoutée que vous avez captée. Grand classique de la vie en entreprise : celui qui est bien noté n’est pas celui qui a fait avancer les choses, si peu que ce soit, mais celui qui a donné l’impression de le faire, sans déranger personne.
  • Travaillez aussi peu que possible. Faites vos horaires, sans plus. Si l’on vous donne un boulot (ça arrive quand même), faites-le, c’est tout. Zéro investissement personnel. Vous êtes là parce que vous êtes payé, point barre.
  • Profitez de vos nombreuses heures de loisir pour vous construire un réseau. En cas de restructuration, ceux qui sautent sont ceux qui ne sont pas protégés par leurs petits copains bien placés.
  • Surtout, n’acceptez jamais de poste à responsabilité opérationnelle mesurable. Fatale erreur : là, vous devrez bosser, et personne ne vous en sera reconnaissant (par contre, si vous vous plantez, vous vous ferez massacrer). Choisissez les postes les plus vagues dans les services les plus bordéliques. Privilégiez les tâches non mesurables. Top du top : être placardisé non virable (attention : ce n’est pas donné à tout le monde).
  • Et si l’absurdité du système vous submerge, dites-vous que vous contribuez, par votre désengagement radical, à hâter sa chute. Le communisme n’est pas tombé grâce à Lech Walesa, mais parce que les Russes s’étaient tourné les pouces pendant sept décennies !


*


Donc, voilà la thèse de miss Maier.

Et à Scriptoblog, on en dit quoi, de sa thèse, à la miss ?

Réponse : interview minute de l’infréquentable Paul Dautrans, immortel (tu parles !) auteur de « La dixième porte » (de l'Enfer).

Scriptomaniak : « Salut Paulo. T’as lu Corine Maier ? »

Paul Dautrans : « Ouais. »

Scripto : « T’en dis quoi ? »

Paulo : « Bien dit ! Sauf que c’est vraiment le point de vue d’une bourge qui fait semblant de ne pas savoir qu’un cadre en entreprise, ben c’est un sous-capitaliste qui fait suer le burnou de loin, collectivement, hypocritement. Et que donc, hein, ses conseils genre vous-êtes-un-enculé-mais-vous-assumez, ça craint sur le plan moral. »

Scripto : « Donc du penses qu’il ne faut pas les suivre ? »

Paulo : « Ah j’ai pas dit ça ! Elle a raison, la dame. Faut glander, faut niquer ce système débile. C’est clair et net. Mais cela dit, faut aussi lire ‘La Dixième Porte’, ce génial chef d’œuvre incomparable qui ferait passer Madame Bovary pour une rédaction de collégien. Histoire d’aller au-delà du constat. Histoire de piger de quoi il retourne, sur le fond. »

Scripto : « Pourrais-tu expliciter ? »

Paulo : « Ben le fond du fond, c’est qu’un cadre moyen, c’est un domestique bien gras au service d’un système aristo dégénéré, pendant que tout le pays autour, il crève de faim. C’est important, ça, de s’en souvenir, que le pays, il crève de faim. »

Scripto : « Et tu crois que Maier, elle l’a oublié ? »

Paulo : « Non, mais je crois que si elle fait marrer les cadres au sujet des cadres, c’est parce que pendant ce temps-là, on parle pas du reste… Et ça, ça explique que son bouquin antisystème ait été publié… Cela dit… »

Silence prolongé.

Scripto : « Oui, quoi ? »

Paulo : « Ben, d’un autre côté, y a peut-être une autre raison au fait que ce bouquin ait été publié… Mais j’ose pas le dire… »

Scripto : « Pourquoi ? »

Paulo : « Ben tu vois, comment dire… Enfin, c'est-à-dire, je veux dire, disons… »

Scripto : « Bon t’accouches ou on va y passer la nuit ? »

Nouveau silence prolongé.

Paulo (gros soupir) : « Ben, si tout le monde glande parmi les lecteurs de Corine Maier, les carrières seront réservées à ceux qui ne l’ont pas lue. Je veux dire… Là, c’est un livre qui tape juste, marrant, mais aussi qui rend drôle la crise, si tu veux… Qui la rend normale… Qui demande aux gens de s’y adapter… Enfin, je veux dire, si tu as d’un côté une catégorie qui fait des livres pour dire aux autres de rien foutre vu qu’ils n’ont rien à espérer, et de l’autre côté une catégorie qui lit ces livres et se persuade que donc ben oui c’est normal de rien foutre et y a rien à espérer… Enfin, je veux dire, y a deux catégories, là… Ceux qui s’habituent à rien espérer et ceux qui les y habituent… D’un côté, ceux qui lisent des livres comme quoi c’est normal de rien foutre parce qu’on peut pas faire carrière, et pis normal aussi de pas faire d’enfants, le bouquin d’après de la mère Maier, tiens !... Pis d’un autre côté y a ceux qui publient ces livres… Et donc… »

Scripto (tendu) : « Ok. Je vois. Donc, écoutez, ta gueule. »

Paulo (sentencieux) : « Vi, ma gueule. »

Silence très prolongé.

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