British jobs for British workers

Publié le : 26/03/2010 20:12:23
Catégories : Economie

britishjobsforbritishworkers« British jobs for British workers » : la photo a fait le tour du web. Des grévistes britanniques défilent pour exiger, semble-t-il, la préférence nationale à l’emploi. C’était au début 2009, à Lindsey, en Grande-Bretagne, dans une raffinerie TOTAL en grève. Un an plus tard, le conflit a trouvé une issue… et, ô surprise, on découvre que cette issue, qui n’opère aucune sélection sur la base de la nationalité, convient parfaitement aux grévistes.

Absurde ? Pas du tout.

Ce qu’il fallait comprendre, c’est que « British workers » ne désignait pas les travailleurs britanniques – mais les travailleurs soumis au droit du travail britannique. Tandis que « British jobs », c’était une manière de parler des emplois proposés par une multinationale « française ».

Retour sur un hilarant et très instructif quiproquo.


*

En Grande-Bretagne, comme partout ailleurs en Europe, les entreprises françaises n’ont pas très bonne réputation. Commandement rugueux, rapports hiérarchiques brutaux, instabilité des organigrammes : l’école française de management a mauvaise presse, et dans l’ensemble, c’est mérité. Mais les entreprises françaises ont, tout de même, un avantage : elles proposent souvent des avantages sociaux non négligeables – il faut bien, même au pays du thatchérisme appliqué, que perdure une relative homogénéité de pratiques au sein d’un groupe multinational basé en France. C’est pourquoi, jusqu’à une date récente, Lindsey était plutôt un « bon » employeur (selon les normes britanniques).

Le district de Lindsey se trouve dans le Lincolnshire, sur les rives de la Mer du Nord, dans un des rares bassins industriels britanniques relativement épargnés. TOTAL y a installé une raffinerie en 1968, pour traiter le brut de la Mer du Nord. C’est un site industriel de taille moyenne (personnel permanent : 500). Jusqu’en 2009, personne n’en avait entendu parler.

Et soudain, Lindsey est devenu le site emblématique… de la xénophobie ? Perdu. De la lutte héroïque du peuple anglais pour préserver son identité ? Perdu encore.

Lindsey est devenu le site emblématique des problèmes soulevés par la directive européenne dite  « Travailleurs détachés ». C’est moins romantique, mais vous allez voir, c’est intéressant.

La directive « Travailleurs détachés »

Un travailleur est considéré comme «détaché» s'il travaille dans un État membre de l'UE parce que son employeur l'envoie provisoirement poursuivre ses fonctions dans cet État membre. La directive 96/71/EC, pondue par l’UE en complément de la circulaire « Services », entend « réguler » ces « détachements ».

Le principe est le suivant : si un État membre prévoit des conditions d'emploi minimales, ces dernières doivent également s'appliquer aux travailleurs détachés dans cet État. En d’autres termes, il est interdit, pour un employeur britannique, de faire travailler sous le salaire minimum britannique des salariés étrangers détachés en Grande-Bretagne. Conséquence : tout le reste est autorisé, en particulier la transgression, via les sous-traitants étrangers, des accords de branche, non inscrits dans le droit national du pays de localisation des emplois, ainsi que le traitement des salariés, pour tout ce qui concerne spécifiquement leur contrat de travail (et non leur rémunération ou leurs conditions de travail), selon les normes du pays d’origine (par exemple : un salarié portugais employé en France ne peut pas être payé moins que notre SMIC, mais son licenciement ou sa mise en chômage technique peuvent être prononcés selon le droit portugais).

La directive 96/71/EC a été présentée comme un outil de protection sociale, mais il n’est pas interdit de voir là une hypocrisie. En pratique, étant donné la marge de manœuvre qu’elle laisse aux employeurs, cette directive organise la prime au moins-disant social. Les entreprises transnationales, via leurs sous-traitants en particulier, ont en pratique largement la possibilité, dans le cadre de cette directive, de se bricoler un droit du travail « maison », combinant les contrats de travail italiens, les horaires portugais, les primes de licenciement polonaises, etc.

Lindsey en grève

C’est l’utilisation de cette technique de mécano social par la société TOTAL qui a provoqué la grève de Lindsey. Début 2009, sur le chantier de la raffinerie, les employés apprennent qu’ils ne pourront postuler pour des emplois « réservés » à un sous-traitant sicilien, IREM, qui recrute uniquement en Italie et au Portugal. Ils manifestent sous des panneaux : « des emplois britanniques, pour les travailleurs britanniques ».

La gauche bien-pensante s’étrangle : c’est de la xénophobie ! – Mais dans la réalité, il s’agit de tout autre chose : les salariés britanniques savent bien que s’ils acceptent d’être mis en concurrence avec des ouvriers italiens et portugais, les Lettons et les Bulgares suivront – et là, la concurrence est plus que déloyale : il est évident que le « moins-disant social » va l’emporter. Pour les ouvriers anglais, il s’agit tout simplement d’une question de vie ou de mort : s’ils laissent faire, ils n’auront plus que le choix entre un salaire amoindri, des conditions de travail déplorables… ou la porte. Concrètement, les accords de branche font qu’un ouvrier de Lindsey peut compter sur 16 livres de l’heure et des temps de pause rémunérés (vu la pénibilité du travail), tandis que les sous-traitants, soumis au seul droit national britannique, seront payés 6 livres de l’heure, et sans temps de pause. Une boucherie.

Un accord révélateur

Le conflit de Lindsey vient de prendre fin, avec un accord de branche au niveau de la construction. Cet accord précise que toute entreprise opérant en Grande-Bretagne devra, avant de recourir à des salariés détachés par des sous-traitants étrangers, proposer les postes dans les centres de l’emploi local. En outre, les employeurs seront désormais tenus d’ouvrir leurs registres du personnel aux organisations syndicales britanniques, y compris s’agissant des travailleurs détachés. Il n’est fait mention nulle part que les emplois doivent être réservés aux Britanniques : mais il est dit, très clairement, que tout emploi situé en Grande-Bretagne doit obéir aux lois, aux règles, aux normes britanniques – dans leur intégralité, y compris les accords de branche. Et il est posé que les résidents britanniques doivent au moins avoir la possibilité de postuler en premier à ces emplois. C’est tout. Peu importe la couleur de peau de ces résidents britanniques. Visiblement, à Lindsey, tout le monde s’en tape.

Le fait que cet accord ait mis un terme au conflit montre donc bien où se trouvait le problème – et où il ne se trouvait pas.

Aussi l’on remarquera, au passage, que l’extrême-gauche britannique, en hurlant à la xénophobie devant les pancartes « Bristish jobs for British workers », a clairement démontré son rôle véritable dans le Système : discréditer le travailleur en lutte contre le capital apatride – le dénoncer comme « raciste ». L’antiraciste bien-pensant, agent du turbo-capitalisme mondialisé.

Où l’on comprend aussi pourquoi les syndicats britanniques (y compris à la base) ont fermé la porte au British National Party, lorsqu’il a tenté de mettre les pieds à Lindsey. Précisément, bien sûr, pour ne pas accréditer les accusations lancées par l’extrême gauche. Il y a là un élément de réflexion important, pour qui entend réfléchir aux passerelles qu’on doit, ou qu’on ne doit pas jeter, entre mouvement national et mouvement social. Qu’il faille lancer ces passerelles est probable : qui ne voit que c’est, fondamentalement, la lutte contre l’Europe de Bruxelles qu’il faut mener, globalement ? Qui ne devine qu'ici, comme ailleurs, quelques accords de branche ne suffiront pas, et que la question de la souveraineté politique, en matière sociale comme en toute autre matière, est la seule qui vaille ? Mais ce qu'il reste à déterminer, pour opérer ce nécessaire rapprochement, c’est le comment.


Partager ce contenu