Évènement

Cadeau : Babakar et le sociologue d'Etat

Publié le : 01/07/2010 23:00:00
Catégories : Actualités des éditions Le Retour aux Sources

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Récemment est paru dans l'Aberration un texte qui, franchement, ne pouvait paraître que dans ce journal-là.

Dixit une improbable bande de plumitifs...

"Pour les cinq de Villiers-le-Bel

A Villiers-le-Bel, les 25 et 26 novembre 2007, un renversement s’est produit : ces gamins que la police s’amuse de mois en mois à shooter ont à leur tour pris leurs aises avec ceux qui les ciblent. Ces quartiers submergés par une occupation devenue militaire ont, un temps, submergé les forces d’occupation. Les roueurs ont été roués. L’espace de deux soirées, la peur a changé de camp. Comble de l’horreur, il paraît que les émeutiers étaient «organisés».

C’est cela l’événement de Villiers-le-Bel. Si l’ordre de ce monde s’affirme jusque dans les recoins les plus infimes de l’existence comme un ordre policier, cet ordre a été, en un point nommé Villiers-le-Bel, renversé. [...] En novembre 2007, l’histoire était à Villiers-le-Bel. Dans ces moments politiques, les choses sont rendues à une simplicité aveuglante. On est soit du côté de la police, soit du côté du peuple. Il n’y a pas de tiers parti.

Aujourd’hui s’ouvrit à Pontoise le procès des prétendus «tireurs de Villiers-le-Bel». L’année dernière, le procès des premiers émeutiers avait été l’occasion d’une formidable unanimité journalistique contre les prévenus, et c’est le même phénomène qui se profile aujourd’hui. Comme Gambetta traitait la Commune d'«insurrection criminelle» et célébrait «le dévouement, la sagesse» des conseils de guerre chargés de liquider les communards, comme le bon Tocqueville louait durant le massacre de juin 1948 (sic) ces troupes qui «font admirablement leur devoir», les inculpés seront forcément présentés comme des délinquants-polygames-à-femme-en-burqa. [...]

Une justice qui avaliserait de tels procédés ne serait plus qu’une chambre d’enregistrement de l’arbitraire policier. Ce serait une nouvelle étape dans la «guerre totale aux bandes» où le pouvoir en place croit trouver son salut. Ce serait couvrir la vengeance privée de l’institution policière contre le peuple de Villiers-le-Bel. [...]"

Signataires : Pierre Alféri Ecrivain, Keny Arkana rappeuse, Miguel Benassayag Ecrivain, Rokhaya Diallo Militante associative et chroniqueuse, Dominique Grange Chanteuse, Eric Hazan Editeur, Hugues Jallon Editeur, Serge Quadruppani Ecrivain, Benjamin Rosoux Tarnacois,  Bob Siné Dessinateur, Jean-Marie Straub Cinéaste, Miss. Tic Artiste plasticienne, Rémy Toulouse Editeur, Dominique Tricaut Avocat, Antoine Volodine Ecrivain.

Ce texte, qu'on pourra trouver caricatural, nous rappelle une des "nouvelles scandaleuses" de Maurice Gendre et Jef Carnac. Et ça nous le rappelle tellement, que nous ne résistons pas au plaisir de vous offrir cette "nouvelle" ô combien scandaleuse... et prémonitoire : "Babakar et le sociologue d'Etat".


 


Babakar et le sociologue d'Etat

C’était un vendredi soir, et comme d’habitude, Pierre-Michel avait ramené Emmanuel pour lui éviter de conduire, au retour du Duplex. Mais ce soir-là, Emmanuel insista pour parler à Pierre-Michel au calme, dans son cabinet de travail.

C’est ainsi que Pierre-Michel Bourworka, dit PMB, se trouva aux premières heures de la nuit, assis derrière son bureau, avec devant lui Emmanuel Jidov-Mosenberg, plus connu sous le sobriquet affectueux dont l’avait jadis affublé un bâtonnier d’extrême droite mal embouché : EJM, pour Etoile Jaune Montante. Pour l’instant, EJM rangeait sur le bureau les documents qu’il venait de sortir de sa serviette, et avec cette lenteur caractéristique de l’homme qui sait que son interlocuteur n’a ni le pouvoir, ni même l’envie de le presser, il parcourait les feuillets étalés devant lui tout en les classant.

C’est par l’entremise de la LICRA que PMB avait rencontré EJM, lors du dîner annuel du CRIF. A l’époque, PMB n’était encore qu’un jeune sociologue ambitieux, comme la France en compte des dizaines de milliers. Ses grandes références étaient Laurent Mucchielli, Loïc Wacquant, Alain Touraine et François Gèze, qu’il avait abondamment cités dans sa thèse soutenue à l’université de Ploucastel – thèse dont il avait fait copie aux intéressés, est-il besoin de le préciser ? Peut-être grâce à ces hommages poussés, consciemment rendus avec une insistance pas tout à fait inopportune, PMB avait vu s’entrouvrir les portes de l’édition mainstream, réussissant dès son premier ouvrage l’exploit de s’attirer les faveurs tant de l’extrême gauche radicale que de la deuxième gauche la plus consensuelle. A partir de là, sa fortune fut faite. Et c’est ainsi qu’il fit partie des happy few de la sociologie française, conviés à ce point d’orgue de notre vie intellectuelle : le dîner du CRIF.

Il se retrouva assis entre Roger Bensaïd, le roi du prêt-à-porter, qui sortait de quelques démêlés judiciaires dans le cadre de l’affaire dite Sentier, et un proche de Daniel Bouton, le PDG de la Société Générale. PMB ne put manquer d’observer avec quelle délicatesse la politique étrangère de la France fut traitée pendant la conversation amicale entre le banquier et le philosophe commerçant. Pour tout dire, il s’ennuyait ferme.

C’est alors qu’un jeune homme s’approcha de lui et, avec cette gentillesse spontanée qui caractérise depuis toujours les Juifs cultivés et ashkénazes, lui proposa d’entamer un débat d’idées. Ce fut passionnant. Ce jeune homme, qui n’était autre qu’EJM, fils d’un maroquinier d’origine polonaise et d’une mère juive au foyer, avait visiblement un esprit délié et une vision très juste des réalités de terrain dans les banlieues françaises. Fustigeant tour à tour la politique d’apartheid menée par la France post-coloniale dans les zones de relégation périurbaines, le racisme atavique des Français de souche et l’influence obscurantiste de l’islam wahhabite partout répandu, les deux jeunes hommes, déjà les deux amis, ne tardèrent pas à s’esquiver, l’un comme l’autre n’étant au fond venu à ces agapes que pour y être vu.

Ce fut le début d’une longue collaboration. Les convergences politiques étaient naturelles entre deux hommes qui avaient tous deux foi en un nouvel ordre mondial, et voulaient tous deux inscrire leur pays dans cet ordre naissant. Au-delà de l’intérêt des conversations savantes et du partage intellectuel stimulant, les deux hommes trouvaient aussi un motif d’enrichissement moins purement cérébral dans le développement de leur partenariat. Disposer d’une plume alerte, connue et reconnue dans la sphère médiatique était pour un avocat comme EJM un atout non négligeable. Bien souvent, pour conditionner indirectement l’institution judiciaire dans un sens favorable à ses inclinations et conformément à son souci de l’intérêt général, il avait eu recours aux services de PMB. Celui-ci, en retour, avait pu compter sur l’entregent d’EJM, à plusieurs reprises, en particulier lorsqu’il s’était agi d’approcher les principales figures du milieu médiatique, grands prescripteurs de produits culturels, tels que Franz-Ferdinand Grébert, les Glucksmen, Vincenzo Crespedes, et même, à une reprise, Bernard-Henri Lhermitstein.

Enfin, EJM demanda à PMB de lui servir un scotch et consentit à s’expliquer.

« PMB, je crois que nous avons une vraie cause à défendre. Tu as sans doute entendu parler de cette histoire que l’on nomme désormais un peu rapidement ‘l’affaire Babakar’. Inutile de te dire que comme d’habitude, on raconte n’importe quoi, ce jeune est victime d’une stigmatisation éhontée, véhiculée par qui-tu-sais. Les racistes les plus rancis et les plus incurables ont saisi cette affaire au vol pour déverser leur haine de la différence. Devant un tel affront fait à nos immuables valeurs démocratiques et républicaines, nous sommes obligés de réagir. »

PMB comprit tout de suite de quoi il retournait, cette affaire était sérieuse.

« Je suis prêt à m’engager sous ta bannière, Emmanuel, tu le sais bien. Mettre fin aux discriminations qui défigurent ce pays est depuis toujours le sens profond de mon combat. »

N’hésitant pas à citer Lucie Aubrac et à invoquer la mémoire de Jean Moulin, PMB souligna encore le caractère solennel de l’instant. A partir de là, EJM comprit qu’il pouvait compter, comme toujours, sur l’appui désintéressé de son compagnon de route.

« Ecoute, cette histoire est emblématique. Tout y est : Babakar, pour moi, c’est le persécuté d’aujourd’hui. Va faire un tour chez les xénophobes à peine refoulés d’Internet, tu verras, c’est odieux. J’ai même des amis qui m’ont passé des copies d’écran du site François Desouche en me proposant l’ouverture d’un dossier à la HALDE, c’est moi qui ai dû les en dissuader, mieux vaut laisser ces hordes malfaisantes étaler leur vraie nature.

« Tu as des gens qui arguent des circonstances du quadruple meurtre pour jeter l’opprobre sur ce pauvre garçon. Mais pendant que ces gens-là comptabilisent les coups de machette assénés, personne ne se pose la question des souffrances endurées par Babakar, le primo-arrivant, vilipendé par ses professeurs au collège sous prétexte qu’à douze ans – lorsqu’il est arrivé en France – il ne savait ni lire, ni écrire. Ces enseignants ethnocentristes se sont-ils demandé, si eux, auraient eu l’air idiot à Dakar à conduire une caravane de chèvres ?

Il existe des personnes qui s’attardent à disserter sur comment il s’est débrouillé pour recharger la perceuse Black & Decker après avoir torturé la vieille peau qui refusait avec obstination de le dépanner d’une poignée d’euros. Mais, ces gens-là ne se posent nullement la question du regard méprisant porté par la vieille sur Babakar pendant des années, et ce, à chaque fois qu’elle le croisait dans le hall, apeurée par le gentil pit-bull qui était le seul fidèle compagnon de Babakar, depuis qu’il avait par mégarde écrasé avec sa BMW les trois camarades qui jusque là constituaient le cercle très restreint de ses rares amis. C’est vraiment trop commode et trop lâche de rejeter notre culpabilité collective sur ce pauvre garçon. Je dis : 'Que fleurissent 100.000 Babakar. On peut vociférer impunément contre un Babakar mais on sera obligé d’écouter le message de désespoir de 100.000 Babakar.' »

PMB se racla légèrement la gorge. « Je partage ta légitime indignation, mais es-tu certain que ce genre de diatribe salutaire sera comprise par une opinion publique très largement acquise aux thèses réactionnaires pour ne pas dire fascisantes».

EJM esquissa un sourire angélique.

« Ecoute, pour te répondre je vais faire un parallèle. Je discutais récemment avec un ami israélien et je lui demandais si Tsahal avait été vraiment bien avisée d’utiliser des bombes DIME sur les populations civiles gazaouies. Cet ami m’a fait une réponse qui m’a convaincu du bien-fondé de cette action. Il m’a lancé : 'Quand on a intérêt au conflit faut y aller franco comme à Guernica. Pas de place pour la demi-mesure lorsque le rapport de force t’est favorable.' »

PMB sursauta. EJM poursuivit comme si de rien n'était : « En ce moment, là-bas, ils ont tout intérêt à rendre les Palestiniens fous de rage et ils font ce qu’il faut pour cela. Eh bien nous ici c’est pareil, nous avons intérêt à rendre les Français racistes fous de rage contre les banlieues, donc ton article dans Libération sera un véritable obus au phosphore idéologique ! »

PMB soupira. Il s’était douté que l’affaire était sérieuse quand EJM lui avait demandé un entretien au calme. Mais à présent, il se demandait si cette affaire n’était pas trop sérieuse pour un sociologue d’Etat encore pas tout à fait installé.

« Es-tu certain que la personnalité de ce Babakar nous permette d’y aller aussi franco que ton ami israélien le décrivait ? »

Le sourire d’EJM réapparut.

« Aucun problème, c’est une affaire en or. Tu peux y aller, l’étoffe est solide. Du cuir pour faire un sac Hermès ! Il n’a aucun lien avec les milieux islamo-terroristes que nous combattons par ailleurs, d’ailleurs il n’est même pas musulman, c’est encore mieux ! Je n’ai aucun doute sur le soutien que nous recevrons de la communauté, je te garantis une double page dans Libé, Edouard est un proche de ma belle-famille, Elie Weasel et Elie Barbarnazi m’ont déjà assuré qu’ils salueraient ta philippique ! »

PMB hocha lentement la tête. Une double page dans Libé… mazette !

« Ecoute, » lâcha-t-il enfin, « ma plume t’appartient ! »

*


« J’ACCUSE

Par Pierre-Michel Bourworka

Il existe une France à vomir. Une France qui n’a jamais rompu avec le colonialisme, qui n’est même jamais sortie du système colonial ! Une France qui a parqué quelques-uns de ses meilleurs enfants dans des territoires occupés par une police criminelle, assurée de ne jamais être inquiétée pour ses méfaits et forfaits ! Cette France décide aujourd’hui de condamner à un ostracisme éternel l’un de ses enfants misérables, qui a souhaité s’extraire de la condition qui lui était imposée depuis son arrivée dans la patrie dite des Droits de l’homme.

ASSEZ !

Aujourd’hui, je le clame bien haut. Il fut un temps où nos parents durent affirmer qu’ils étaient tous des Juifs allemands : aujourd’hui nous sommes tous des Babakar.

Qui est ce Babakar qu’on nous présente comme un monstre ?

A-t-il trempé dans les eaux troubles de l’obscurantisme wahhabite, que nous tolérons sur notre sol avec trop de complaisance ? Que nenni !

Babakar se contentait, comme tout jeune de son âge, soucieux de s’intégrer à cette nation pourtant si avare d’amour et si ingrate envers ceux qui incarnent son avenir, de rechercher une promotion sociale que l’école n’a pas su lui donner. La seule chose qu’on puisse lui reprocher, c’est d’être comme nous tous – et, oui je le reconnais, comme moi : un homme pressé, pressé de faire sa vie, pressé de conquérir la place qu’il se savait en droit de réclamer.

Par quel trajet, par quel enchaînement, ce jeune homme pressé, peut-être trop pressé (mais qui sommes-nous pour le juger ?), par quel mécanisme s’est-il trouvé entraîné dans des situations scabreuses, nous n’en savons rien. Ce qui est frappant, c’est la rapidité avec laquelle certains, qui n’ont pas étudié le dossier, ont tenté de se saisir de cette triste affaire pour l’ériger en contre-modèle de la prétendue faillite de l’intégration à la française.

Eh bien, quant à moi, je vous dirais tout simplement que l’affaire Babakar est à mes yeux le signe d’une re-politisation de cette génération qu’on a trop longtemps bafouée, et qu’on prétend, bien à tort, incapable de réagir. Cette réaction n’est pas sans rappeler quelques glorieux ancêtres, comme Toussaint Louverture, le chevalier de Saint-Georges, Franz Fanon ou encore Aimé Césaire. L’acte de Babakar s’inscrit très clairement dans cette filiation d’hommes debout, qui refusent avec abnégation la dictature de la résignation et du fait accompli.

Puisque les adversaires de Babakar l’accusent effrontément et surtout sans preuves, moi qui ai des preuves, je les accuse à mon tour. J’accuse cette France moisie, raciste, fasciste, xénophobe, pétrie de cette idéologie française si bien décrite par le grand Bernard-Henri Lévy, j’accuse cette France nostalgique des heures les plus sombres de notre histoire, d’avoir fabriqué de toute pièce l’affaire Babakar.

Comme Dreyfus en son temps fut condamné parce qu’il avait le tort d’être juif, Babakar est aujourd’hui condamné parce qu’il a le tort d’être noir et africain. J’ose le dire : que fleurissent 100.000 Babakar, tel est mon plus cher désir. On moquera mon emportement, mais il est le fruit d’une colère qui prend sa source dans un long travail de terrain. Les banlieues, je les connais : elles débordent de Babakar prêts à souffrir pour la vérité. »


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