Cent millions de souvenirs

Publié le : 10/07/2007 00:00:00
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A l'heure des devoirs de mémoire en tout genre, de deux électrocutés dans un transfo EDF en passant par des indigènes de la république qui sont en réalité les colons du mondialisme, on peut se demander comment un crime aussi énorme que le goulag reste finalement à l’arrière-plan. Comme si cette mémoire-là n’avait pour ainsi dire pas droit de cité. Nos « élites » intellocrates, pourtant si sensibles et promptes à se recueillir, si prêtes à mobiliser les masses pour toutes les bonnes causes, n’ont jamais fait leur examen de conscience sur la période soviétique, sur leurs liens avec le régime de Moscou.

Pour répondre à cette question qui devrait crever les yeux à n'importe quel homme de bon sens, il faut étudier les fondamentaux du système dont ces élites sont les propagandistes attitrés.

Commençons par rappeler que le système a besoin d'un ennemi pour faire régner un climat de guerre civile dans la société. Il faut à un pouvoir chancelant un ennemi absolu, pour effrayer le populo et justifier une répression idéologique, pour restreinte la liberté d'expression par une pression diffuse, préparatrice aux lois liberticides. D’où le concept fourre-tout "d'extrême droite". Dans ce camp fourre-tout, on regroupera tous les dissidents. C’est un goulag électoral.

C’est l’équivalent de « l'ennemi du peuple », mais sans le peuple (concept dépassé dans une société multiculturelle).

C'est-à-dire que la première raison pour laquelle nos « élites » oublient facilement l’horreur soviétique, c’est parce que par nature, elles appartiennent au même camp que les responsables de ces horreurs…

Nos élites fonctionnent sur le même modèle manichéen que les totalitaires d’antan. L'extrême droite est protéiforme, ses contours recoupent exactement le périmètre couvert par les dissidents d'ou qu'ils viennent. Et comme les dissidents commencent par affluer de partout, voilà l’extrême droite peuplée par une bonne moitié de l’éventail politique (monarchistes, marxistes, des nationalistes, etc. etc.)

Ainsi, nos élites bien-pensantes s'accommodent très bien de l'UOIF ou de LO, malgré les précédents historiques concernant ses sectes que l'on peut difficilement qualifier de « républicaines et démocratiques ». Mais ces élites bien-pensantes sont en revanche perpétuellement en guerre contre une « extrême-droite » qui serait partout et nulle part à la fois.

Partout pour légitimer une menace imminente prête à déferler sur la société, et nulle part, parce qu'elle n'existe tout simplement pas.

La loi des suspects est de retour. La terreur est de retour.

Voilà de quoi il s’agit, et voilà pourquoi la mémoire des crimes soviétiques n’est pas à l’ordre du jour.

Cette stratégie participe, comme tout système totalitaire, à diviser le monde en deux : d'une part les bons (les serviteurs du système), les « républicains », les « démocrates », d'autre part « l'extrême droite », les mauvais.

Le trait est à peine forcé. Et à partir de là, tout est possible.

Dans le camp du Bien, on retrouvera des anciens pétainistes ayant reçu la francisque du maître lui-même, des communistes soutiens des régimes génocidaires. Dans le camp du Mal, voici que se presseront tous ceux à qui l’on aura appliqué la reductio ad Hitlerum (dont un bon nombre de types qui, objectivement, auraient été expédié par Hitler dans les camps).

On a fait du nazisme le Mal indépassable pour exonérer tous les autres totalitarismes de toute responsabilité. On parle sans cesse de la catastrophe nazie, de la Shoah, pour ne pas parler du reste. Hitler est devenu l’alibi des totalitaires. Suprême ironie.

Ce qui est vrai au niveau national l’est aussi au niveau international. L’évocation des bruits de bottes à l’Allemande permet d'éviter les questions sur la Chine ou la Lybie. Un faux mal cache le vrai qui se déguise en chevalier blanc. Ce schéma est vérifié, de plus en plus, également dans les relations internationales. Il faut que le système conserve le monopole de la désignation du Mal. C’est évidemment le meilleur moyen de lui éviter de s’asseoir sur le banc des accusés.

Voilà pourquoi les millions de zeks avalés par la Sibérie doivent être oubliés au plus vite : leurs bourreaux ont la chance d'être dans le camp des bons, n’est-ce pas, des lois républicaines veillent à cela.

Voilà pourquoi, donc, la démarche polonaise visant à traquer les collaborateurs communistes, comme on a traqué les nazis, fut si critiquée en France : en disant qu’il y avait des coupables derrière les crimes communistes, les polonais osaient toucher à la pierre de touche du système.

Imaginez que certains Français commencent à se poser des questions sur la présence communiste dans nos institutions. Imaginez qu'ils commencent à tirer sur le fil d'Ariane : le système se détricoterait à toute vitesse.

Rebondissons sur ces parallèles troublants. Regardons les choses de plus haut.

Et si notre système n’était si pressé de voir des Hitler partout que parce que lui-même, n’est-ce pas…

Si le communisme fit 100 millions de morts, l'avortement légalisé a tué probablement presque autant, depuis 1973 et dans l'ensemble des pays concernés. Les régimes totalitaires furent de grands avorteurs (par eugénisme, chez les nazis). Et voyez, et voyez : qui nos « élites » rémunérées rangent-elles dans le camp maudit de « l’extrême droite » ? Les adversaires de l’IVG, bien sûr…

Et ne parlons pas des tentatives (tentations) concernant l'euthanasie, qui trouveront, à n'en pas douter, à se concrétiser, tôt ou tard.

Et ne nous risquons pas à faire un parallèle entre le rôle du Goulag dans l’économie stalinienne et le rôle du Lao Gaï dans le libre-échangisme contemporain, je sens que le terrain deviendrait vite glissant…

Nietzsche croyait vivre une époque d’inversions de valeurs. Mais il ne connaissait pas le XXI° siècle, ce brave homme…

Nous ne pouvons que confirmer ses intuitions. Bienvenue dans le monde inversé, bienvenue dans le réel en négatif. Les résistants sont devenus des nazis, les crimes de masses oubliés, les accidents domestiques deviennent une cause nationale.

La vérité est proscrite. C’est logique : elle est l’antichambre de la justice. Et ce n’est pas précisément de justice qu’il sera question à l'avenir, n’est-ce pas ?

Voilà la réalité.

Voilà le programme.

Voilà pourquoi, comme l’a écrit Maurice Dantec récemment, en parlant des victimes du communisme, « cent millions de cons » n’ont pas droit à une seule oraison funèbre.

Et voilà pourquoi, aussi, bien sûr, il est plus que jamais nécessaire que nous, nous nous souvenions d’eux.

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