Charles Schepens sur la fraternité franco-serbe

Publié le : 09/03/2008 00:00:00
Catégories : Archives Scriptoblog (2007-2013) , Articles par intervenants , Roubachof , Scriptomaniak

1936_2008Suite à l’article paru le mois derniers, les scriptoboys ont rencontré Charles Schepens, le président de l’association « fraternité franco-serbe ». Entretien à bâtons rompus dans une brasserie, à deux pas de la Place de la République, après la manif du 2 mars…

Scriptoblog : Charles Schepens, pouvez-vous nous présenter la fraternité franco-serbe ?

Charles Schepens : La fraternité franco-serbe est une association déclarée loi 1901. Elle regroupe des jeunes Français conscients des liens entre la France et la Serbie et soucieux de la situation serbe. Plusieurs personnalités serbes l’ont rejointe depuis, et nous espérons que cette association va progressivement devenir leur maison autant que la nôtre.

Sc : Pourquoi avez-vous fondé cette association ?

CS : Je suis français, j’ai vécu en Serbie. J’ai vécu les bombardements de 1999 comme une honte nationale. Je me suis dit : il n’est plus possible de ne rien faire.

Sc : Pouvez-vous nous décrire la situation actuelle au Kosovo ?

CS : Pour autant que je puisse en juger, sans la présence de la KFOR, l’épuration ethnique des Serbes par les Albanais serait achevée, au moins au sud du territoire. En pratique, la coexistence des deux groupes ethniques est totalement impossible, et il est très peu probable qu’elle redevienne possible à l’avenir.

 

 

Sc : La KFOR protège donc les enclaves serbes ?

CS : Oui, le problème n’est pas franchement au niveau du comportement des troupes de l’OTAN sur le terrain, même si dans l’ensemble, les Serbes n’ont vraiment confiance que dans les troupes françaises – c’est de loin avec nos compatriotes que les Serbes du Kosovo s’entendent le mieux, d’après ce que me disent nos amis serbes eux-mêmes.

Sc : Alors, où est le problème ?

CS : Eh bien, le problème, pour commencer, c’est un point de droit. Le Kosovo, il faut bien le comprendre, ce n’est pas la même chose que la Croatie ou la Slovénie. Quand les Croates ou les Slovènes se sont séparés de l’ex-Yougoslavie, ce sont des nations constituées qui ont repris leur indépendance. Ces nations avaient été rattachées jadis à une construction étatique assez artificielle… Comme la construction étatique artificielle disparaissait, les nations retrouvaient leur indépendance. Cela s’est fait dans la douleur dans le cas de la Croatie, parce que les populations serbes et croates étaient mêlées, mais enfin sur le plan de la légalité internationale, on restait dans un domaine connu. On savait très bien que la Yougoslavie ne formait pas une nation, mais une mosaïque de nations.

Sc : Et au Kosovo, ce n’est pas la même chose ?

CS : Rien à voir. Il n’y a pas de nation kosovar. Cela n’existe pas. Il y a une majorité albanophone dans une province serbe, c’est tout. Pour le reste, le Kosovo est serbe comme l’Ile-de-France peut être française. Donc, quand le Kosovo déclare son indépendance et quand l’Occident reconnaît cette indépendance, qu’est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire que si une population immigrée devient majoritaire dans une région donnée, à l’intérieur d’un pays souverain peuplé par une nation à la mémoire historique longue, eh bien cette population immigrée est fondée à réclamer son autonomie, puis son indépendance. Au Kosovo, ce n’est pas une construction artificielle qui est niée. Au Kosovo, ce qui est nié, c’est le droit pour une nation charnelle de maintenir ses frontières indépendamment des flux migratoires. Si le Kosovo devait faire jurisprudence, cela voudrait dire que le droit de conquête par submersion migratoire serait reconnu au niveau des grandes puissances, au niveau du droit international, si l’on veut. Vous imaginez les implications ?

Sc : Aujourd’hui Pristina, demain Saint-Denis ?

CS : On peut tout imaginer. Il y a semble-t-il une volonté de détruire le cadre national. Une remarque sur le Kosovo : regardez la situation des différentes populations… Plus personne n’est libre de ses mouvements, là-bas. Du coup, ceux qui ont laissé s’installer le conflit peuvent manipuler tantôt une partie, tantôt l’autre. Regardez le jeu de quelqu’un comme Kouchner, les intérêts qu’il sert. Tout cela n’arrive pas par hasard.

Sc : Les Albanais semblent plus libres de leurs mouvements, non ?

CS : La dynamique démographique joue pour eux, mais il ne faut pas diaboliser les Albanais. Les Serbes sont les victimes du processus, à ce stade, et nous devons les aider. C’est une question d’honneur. La Serbie et la France ont été des alliées de très longue date. Quand vous parlez à de vieux Serbes, ils vous racontent souvent l’histoire de leur père ou de leur grand-père qui s’est battu du côté des soldats français… Cela dit, sur le terrain, il faut éviter tout manichéisme. Il n’y a pas d’un côté les gentils Serbes et en face les méchants Albanais. C’est plus compliqué. Nos amis serbes souffrent aussi du mauvais comportement d’une partie de leurs dirigeants, il ne faut pas l’oublier. Les gens qui ont fait de l’humanitaire là-bas pourraient vous en dire sur le comportement de certains officiels serbes… Au fond, le vrai problème, c’est l’UCK.

Sc : C’est quoi, l’UCK, en réalité ?

CS : Une organisation maffieuse, ni plus ni moins. Avec l’indépendance du Kosovo, non seulement le droit de conquête est reconnu, mais en plus, voilà qu’une mafia peut fonder un Etat ! C’est une régression incroyable : la force prime le droit.

Sc : Comment voyez-vous la suite des évènements pour le Kosovo ?

CS : Au sud, les Serbes vendent leurs maisons pour une bouchée de pain. De toute manière, ils savent que s’ils ne vendent pas maintenant, les Albanais s’empareront des maisons par la force, tôt ou tard. La population serbe va donc progressivement se concentrer au nord, dans la zone limitrophe de la Serbie. Logiquement, cela devrait déboucher sur une partition du territoire, avec une zone nord totalement serbe qui proclamera son indépendance par rapport à un Kosovo lui-même proclamé indépendant. Les peuples que le pouvoir communiste avait jadis contraints à se mêler auront re-fabriqué une continuité territoriale. Et il y aura là, au cœur des Balkans, une pomme de discorde entre Serbie et Albanie, un conflit larvé qui menacera à tout moment de dégénérer en guerre ouverte. Disons que c’est le scénario le plus probable. C’est un drame pour les Serbes du Kosovo, et même pour tous les Serbes, et en fait, pour tous les Européens.

Sc : La communauté serbe semble très mobilisée.

CS : Je dirais que les Serbes de France sont très mobilisés. Quant à la communauté serbe… est-ce que cela existe ? C’est une population qui ne joue pas, à ce stade, la carte communautaire. Elle a peut-être tort, d’ailleurs, si j’en juge par le système que notre classe dirigeante est en train de laisser s’installer…

Sc : Et en France, qu’est-ce que nous pouvons faire, nous, les Français ?

CS : Sauver l’honneur, pour commencer ! En reconnaissant l’indépendance du Kosovo, la France a tout renié. Ses amis, ses valeurs, et jusqu’à ses intérêts bien compris ! Essayons au moins de ne pas participer à cette ignominie en agissant, à notre niveau, avec nos moyens. Dans l’immédiat, cela ne changera peut-être pas grand-chose. Mais même si nous ne faisons qu’aider un tout petit peu nos amis serbes, ce tout petit peu, à notre échelle, nous permettra au moins de marcher la tête haute. N’oublions pas qu’après la Serbie, d’autres nations risquent d’avoir droit à la jurisprudence Kosovo. Nous sommes sur la liste. Le jour venu, le fait d’avoir dit non à cette jurisprudence…

Sc : Et concrètement ?

CS : Concrètement, si quelqu’un veut nous aider, qu’il se mette en contact avec notre association. Une aide financière, mais aussi des compétences… Toutes les bonnes volontés seront les bienvenues. Nous allons organiser prochainement un convoi humanitaire pour le Kosovo. Nous avons besoin d’aide.

 

Interview Roubachof et Michel Drac pour scriptoblog.com

Merci à Charles Schepens

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