Évènement

Combien ? Seulement ?...

Publié le : 19/05/2008 00:00:00
Catégories : Archives Scriptoblog (2007-2013) , Articles par intervenants , Articles par thèmes , Oswald , Société

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Début Mars, il nous a été signifié la fin officielle et définitive de la Guerre de 14 avec la mort du dernier Poilu, et accessoirement putain de héros de guerre, en la personne de Lazare Ponticelli (1).

Ayant combattu sous l'uniforme de la Légion Étrangère puis celui des Chasseurs Alpins Italiens, ce double képi a paru un motif suffisant à la France not' bon sang-mêlé de Président d'inviter un détachement de militaires transalpins lors de ses funérailles officielles. Ce n'est que justice, mais imaginez le tableau s'il avait été Allemand, Burkinabé ex-Haut-Voltaïque ou Chinois.

Oublions la sortie de route d'André Malraux de Max Gallo citant tout d'un coup Primo Levi – confiez à ce gars-là la commémoration de Jeanne d'Arc, il vous tracera une équivalence entre son bûcher et les fours crématoires – et revenons à l'essentiel. Le soldat Ponticelli, comme le laissait deviner son nom, n'était ni Russe Blanc, ni Congolais noir, mais Italien d'origine. La guerre finie, il retourne s'établir en France, monte une entreprise avec l'un de ses frères avant d'être naturalisé en 1939, incarnant ainsi l'exemple presque idéal d'une intégration volontaire par le sang versé et le travail.

Parcours idéal, certes, mais alors que les débuts difficiles de l'immigration italienne sont encore agités pour évoquer les douleurs d'une intégration fortement contrariée par la xénophobie française séculaire, on n'en a in fine pas fait tout un plat. On a même été, indépendamment des fanfreluches des funérailles, d'une discrétion rare. Dans un sens comme dans l'autre, il était admis que le légionnaire Ponticelli avait fait son devoir jusqu'à épouser sa patrie d'adoption. Le fait était tellement acquis que tout un chacun a pu constater, lors d'un dîner dans un restau italien dans les jours qui ont suivi son enterrement en grandes pompes, que ni le patron ne vous a offert le verre de grappa pour sceller l'amitié franco-italienne, ni que le portrait de Lazare trônait au-dessus de la caisse.

*

La semaine dernière, au sortir d'un dîner avec quelques scriptoblogueurs, nous fûmes abordés par un clochard âgé, clairement méditerranéen. Littéralement à la rue et certainement alcoolique, la cloche nous réclama une pièce en se justifiant, les larmes aux yeux : « Je suis marocain, mon grand-père est mort pour la France. ».

Je lui répondis que mon grand-père aussi -ce qui était inexact, bien qu'il eût pu partager ce sort, en quatre ans de tranchées -manière polie de lui signifier que nos grands-parents n'avaient pas gardé les Boches ensemble et que, si par chance son histoire tenait debout, ce n'était pas en geignant sur un passé que ni lui, ni moi n'avions connu qu'il allait m'apitoyer.

M'est revenu à la mémoire une remarque éculée, lue sur un forum : Vous saviez, vous, que les Arabes et les Noirs avaient sauvé la France en 1945 ? C'est la nouvelle vulgate chez les néo-Français à la peau basanée. C'est chou, non ?

Eculée parce que Les mahométans à Monte-Cassino, Les Tirailleurs Sénégalais en Folie, Il faut sauver le soldat Rachid, Indignes... (non, non, il n'y a pas de faute, cette fois) avait consolidé la voie déjà bien tracée du palimpseste au néocolor. Réécriture historique d'un genre nouveau qui consiste à faire oublier ce que la mémoire collective avait pourtant gardé précautionneusement avant de l'annoncer en long, en large, en travers comme une découverte, quitte à déborder tranquillement du cadre. Mais vous savez ce que c'est, l'enthousiasme...

Ainsi donc, après les « Tous Résistants ! » puis « Tous Collabos ! », la nouvelle doxa égalise et réconcilie tout le monde au son de : « Nous sommes tous des enfants de Goumiers et Spahis ! ». Sans le généreux et volontaire sacrifice de Kader et Fête-Nat, la Vrounze serait encore sous la botte Allemande. L'affaire est entendue, n'en jetez plus !(2)

Mais, patatras ! Tout le monde, il n'est pas content, à commencer par les têtes d’affiche. « Trop court... Insuffisant... De qui se moque-t-on ?.. J'nik la France, enculé de ta race ! » Et les innombrables descendants de nos libérateurs de saler copieusement l'addition de ce menu déjà indigeste en y ajoutant la TVA de la colonisation et les 15 % de sévices (sans 'r') sociaux dont ils auraient été victimes depuis leur naissance sur le sol de la métropole. Après tout pourquoi se priver quand on peut, contre un léger supplément, prétendre incarner simultanément Jeanne d'Arc, Kounta Kinte et Poil de Carotte ?

On comprend mieux... Incendier, à la première contrariété venue ou accident mortel dont seules les victimes sont responsables, voitures, autobus, écoles et bibliothèques du voisinage, tuer accidentellement et sans racisme quelques autochtones au passage, ne serait plus l'expression auto-mutilatoire (3) d'un mal-être social, mais la revendication maladroite d'un devoir de mémoire pour la reconnaissance, la compassion et le respect ® pour l'oeuvre patriotique de leurs pères.

On évitera d'épiloguer sur ce manque de respect patent, constatant que ces hypermnésiques souffrant d'une inculture crasse - qui en cela ne les distingue pas des Français de souche - doivent attendre que des comiques troupiers peinturlurent des tombes d'anciens combattants pour apprendre :

-que les anciens combattants “indigènes” ne sont pas nés d'hier ;

- qu'il y avait des carrés musulmans dans les cimetières militaires en France ;

- que les tombes étaient respectueusement tournées vers la Mecque.

Atteintes de surcroît aussitôt qualifiée de crime national, à l'instar de tombes juives, quand la pire des profanation de cimetière catholique ou d'église n'ouvrira jamais le journal de 20 heures.

Mais on aura beau faire, beau dire, beau célébrer, ce genre de jeu n'a pas de fin. À l'exhumation perpétuelle des souvenirs au profit de communautés qui refusent d'y trouver ne serait-ce qu'un motif d'intégration, vient s'ajouter l'autre face de cette médaille commémorative coloniale : la reconnaissance des torts commis par la France.

Le 8 mai, une manifestation trop anecdotique et disparate pour être relatée ici se déroulait à Barbès-Rochechouart, à Paris, afin de permettre à certains de ses nouveaux et anciens ressortissants de conspuer la France colonialiste et raciste. Cantine ouverte à tous les râteliers pour ces protestataires -j'excepte dans ce cas, les néo-“porteurs de valise” – pour qui leur pays, puisqu'ils en ont les papiers tant réclamés, serait donc une vache à lait à traiter pire qu'un âne - voire certaines épouses dont le rôle est de pondre, torcher et de se prendre des coups dans la gueule pour apprendre à vivre. (4)

Le soir même, France 2, pas la télé d'état Algérienne, rediffusait L'autre 8 mai 1945, sur les massacres de Sétif. Documentaire qui avait au moins l'insigne mérite d'être plus de circonstance que l'évocation de la bataille de Guadalcanal par Terrence Malick (5). Autrement dit, pour s'assurer que ces damnés de la Terre ne soient pas à court d'arguments, la télévision publique Française, donc ses décideurs, donc, implicitement, l'Etat, leur en offrait servis tout chaud sur un plateau. À charge pour ses citoyens de se débrouiller avec leur mauvaise conscience.

Ainsi posé, le débat ne peut plus porter sur une volonté de comprendre l'histoire, mais ne peut -et ne doit -déboucher que sur une reconnaissance explicite, empreinte de justifications maladroites, gênées et laborieuses, du rôle néfaste de notre pays. Débat qui s'accompagne immanquablement du cortège d'horreurs que nous avons commis, avec ses charretées de cadavres, et autres disparus.

Les esprits les plus patients et les plus solides tenteront alors de rappeler qu'en général, ces actions militaires n'ont fait que répondre à des massacres précédents qui visaient expressément des civils non armés. Mais il y a un moment où la lassitude vous gagne de répondre patiemment, pied à pied, à chaque chiffre fantaisiste et gonflé pour l'occasion, de parler à un mur.

L'envie vous prend alors de compiler tous les massacres coloniaux sans lésiner sur le nombre de morts. Quitte à les arrondir an chiffre supérieur pour contenter tout le monde. De remarquer calmement à ceux qui vous brandiront les listes mortuaires : « Combien ? Seulement ?... On a été petits joueurs... » . De répondre désormais que, bien sûr, nous célébrons aussi, Sétif. Et de déclarer, posément : « Oui, nous avons agi de la sorte parce que nous étions maîtres chez nous, sur une terre que nous avons conquise. Oui, nous n'avons pas hésité à user de la force pour venger et mettre fin aux exactions dont nos ressortissants étaient victimes et ramener un ordre dont nous étions dépositaires. Et puisque nous ne recevons que des crachats de ceux que nous avons laissé s'installer chez nous pour nous remercier de ne pas avoir pratiqué la politique de la terre brûlée lors de notre départ, eh bien! Laissez-nous enfin vous dire que non, rien de rien, nous ne regrettons rien».

Et que la porte est ouverte.

PS. J'ai l'air de rigoler, mais je me dis que sont peut-être des gens comme moi qui ayant, par dégoût, lassitude et désinvolture, sciemment remisé l'analyse au placard avec une partie de leur intelligence, finiront par perdre les premiers ce qui leur restait d'humanité.

(1) Pour ne pas être en reste et sembler esclave d'une actualité aussi éphémère qu'amnésique, rappelons à la mémoire les noms de son immédiat prédécesseur, Louis de Cazenave, et du tout premier de cette longue liste, le Caporal Peugeot, établissant ainsi l'alpha, l'omega et même le psi de la v.1 de la World War, French side.

(2) S'il y en a que cela passionne, il y a des chiffres officiels, certifiés bons pour l'imprimatur dans une édition grand public, sur le ratio Pieds-Noirs/Indigènes, aussi bien concernant leur proportion dans les troupes que sur le nombre des morts au combat et qui tournent nettement à l' « avantage » des premiers. Enfin, si on peut qualifier cela d'avantageux. Je ne les ai pas sous la main, je n'ai pas le temps de les chercher, mais je vous invite à soumettre votre requête au Gougueuloir, cela fait encore partie des services qu'il vous rend sans passer par la case « http://www.chillingeffects.org/ » et son célèbre comparatif. Et pour les mordus de la question, il y a également le riche, bien que peu développé, chapitre du règlement en nature sur la bête, chaudement encouragé par le Maréchal Juin lui-même, dont le film La Ciociara nous donne un aperçu pudique mais néanmoins pittoresque pour l'époque.

(3) Pas pensé à ça, les sociologues ? Tenez ! Cadeau...

(4) A toutes fins utiles, on notera devant l'insulte faite à leur sort, le silence public des familles de boat-peoplevivant en France qui, premières concernées, ne doivent certainement pas fêter la chute de Dien-Bien-Phuchaque année... Pas plus que celle de Saïgon. Ne parlons pas des Harkis.

(5) Je vous épargnerai les digressions sur la semaine entière d'overdose de films et documentaires sur la déportation des juifs. Cela nous ferait déborder du cadre du sujet, et j'ai déjà fait assez long.

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