Comment le peuple juif fut inventé (Shlomo Sand)

Publié le : 16/04/2009 00:00:00
Catégories : Histoire

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Partisan dans l’absolu d’un Etat-nation unifiant les Juifs et les Palestiniens, à défaut d’un Israël ouvert organisant une coexistence aussi pacifique que possible entre des « communautés » vivant en harmonie, Shlomo Sand nous offre un pavé (400 pages) sur la question identitaire « judéo-israélienne ».

Un pavé de plus, me direz-vous, puisqu’avec l’auto-analyse de la relation fusionnelle à la mère, l’interrogation identitaire constitue un des deux grands passe-temps juifs. Certes, mais ce pavé-là est, pour une fois, vraiment intéressant. Un travail de redéfinition objective de l’identité juive, voilà qui mérite d’être commenté.


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Sand commence par constater que les règles prévalant en Israël sont confuses, puisqu’il y a superposition d’une identité « nationale » (ethnique) juive, d’une identité religieuse et d’une identité administrative dont les règles d’attribution sont parfois cocasses. Au-delà, il remonte dans son identité propre, et réfléchit sur la manière dont le différencialisme juif (« nous », les Juifs, contre « eux » les Grecs et ceux qui s’assimilent à eux) peut, ou pas, se combiner avec un particularisme « israélien » lui-même très mal défini.

Ayant ainsi sacrifié à la tradition subjectiviste juive, Sand, et c’est là qu’il devient vraiment intéressant, a commencé à poser en termes objectifs la question de la judéité. Il constate que tous les peuples du monde sont fondamentalement des « inventions » - c'est-à-dire que le passé historique auquel ils se rattachent n’est pas le passé historique réel, soit parce qu’il a été déformé, soit parce que ce n’était pas le leur. Témoins : les « gaulois », ancêtres supposés des petits Français, et supposés encore constituer une nation homogène, les Turcs devenus « hittites » avec Mustapha Kemal, les Kurdes « irakifiés » et donc « mésopotamisés » du jour au lendemain. Et il ose poser la question qui fâche : et si l’identité juive israélienne, issue de l’Ancien Testament, était en réalité de la même eau ?

Pour Sand, cette identité « judéo-israélienne » contemporaine est une reconstruction, opérée pendant la seconde moitié du XIX° siècle, à partir d’un mélange de mythologie juive et chrétienne. Cette identité, qui se construit largement sur la négation de l’identité de l’autre, le Palestinien, est en fait encore moins légitime que l’identité dont elle nie la possibilité. Il faut en reconstituer la construction pour réaliser en quoi elle constitue, aujourd’hui, le nœud crucial de la question israélo-arabe.


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Jusqu’à la fin du XVIII° siècle, nous dit Sand, les identités nationales n’existent quasiment pas, en tout cas elles pèsent peu, dans la grande masse illettrée, au regard des identités localistes appuyées sur l’oralité et la coutume. Pendant longtemps, la notion même de peuple n’est même pas fixée. Elle peut varier grandement selon le contexte. Elle commence seulement à se cristalliser, avec le développement des voies de communication, selon les grands ensembles linguistiques, à partir du XV° siècle. Cependant, pour l’essentiel, pendant une très longue période, la « question identitaire » n’est pas ou peu posée, parce qu’elle ne se pose pas. Dans un monde remarquablement stable, l’auto-engendrement de l’être mental n’est pas problématique, donc il n’y a pas de rupture dans la fonction identitaire.

A partir du XVIII° siècle, l’histoire commence à s’accélérer de manière très sensible. Du coup, les groupes et les individus éprouvent le besoin de retrouver une continuité dans un univers changeant. La question identitaire devient énonçable, et la première réponse trouvée sera l’identité nationale, sur le modèle des nations européennes qui émergent progressivement, jusqu’à leur pleine réalisation au XIX° siècle. Ainsi apparaît une construction idéologique, issue pour l’essentiel, dans ses deux grandes variantes, de la Révolution Française et de la réforme allemande après Iéna : voici le temps de la Nation, qui assure la fonction identitaire (conscience de l’identité de soi à soi dans le changement de soi) en accord avec les conditions économico-politique créées par le capitalisme du XIX° siècle. Cette identité est teintée de racialisme, à des doses diverses (Sans analyse surtout le cas allemand), entre autres choses parce que la « race » permet de cautionner l’existence d’une unité que la réalité des coutumes et des modes de vie remet en cause. A partir de 1950, la notion d’ethnie fait surface pour atténuer la portée des concepts racialistes, tout en essayant d’en conserver les avantages en termes d’appareillage idéologique.

L’identité construite, « en superstructure » si l’on ose dire, dans le cadre des Etats-nations, est souvent destructrice des identités réelles, construites par la coutume, « en infrastructure », toujours si l’on ose dire. Elle peut aussi provoquer des réactions de cristallisation d’une identité jusque là latente, à peine perceptible. Elle interagit de manière complexe avec l’ensemble des autres vecteurs du lien social, en particulier la religion – à laquelle elle conteste la « longue durée historique », qui, jusqu’au tournant du XIX° siècle, n’était pas le domaine des peuples, mais celui des Eglises.

La construction des nations, dans ces conditions, a été très peu analysée au moment même où elle s’imposait. La « nation » est pour Sand du domaine de la superstructure, alors qu’elle apparaît aux intéressés comme une donne en infrastructure : d’où sa capacité à défier l’analyse. C’est une « communauté imaginaire » qui se dissimule à elle-même qu’elle est imaginaire. C’est une construction « en superstructure » qui fabrique l’infrastructure dont elle a besoin pour exister.

La force de la nation est sa capacité à insérer les individus dans une perspective politique qui construit le sens, alors que plus aucune communauté politique réelle n’existe qui leur offre une véritable souveraineté. En participant de la nation, le simple citoyen participe de la construction du sens collectif à une échelle qui lui donne, au moins, la sensation d’être partie prenante d’une souveraineté réelle, alors que l’interdépendance est devenue telle, dans le système global, que la souveraineté ne peut plus être que très relative. C’est pourquoi cette idée se répand comme une traînée de poudre, souvent dans les bagages des colonisateurs et des conquérants – et parfois contre eux, après qu’ils l’eurent offerte aux dominés. C’est une idée fausse, d’une certaine manière, mais aussi une idée qui marche.

Cette idée fausse mais efficace fut historiquement toujours promue par un groupe moteur – plutôt large dans les sociétés lettrées de l’Occident, plutôt étroit dans les sociétés illettrées de l’Orient. Ce groupe d’intellectuels produisit, pour chaque nation, une idéologie fédératrice. Or, c’est dans le contexte particulier des milieux créateurs du nationalisme, au sens large, qu’évoluèrent au départ les sionistes – surtout dans les milieux créateurs du nationalisme au sein des nationalités dominées des empires russes et austro-hongrois. Sans surprise, l’idéologie sioniste est donc largement une translation de ces idéologies nationalistes au sein du monde juif.

Cette translation consista à relire l’Ancien Testament en le sortant de son contexte. D’un ensemble de mythes historico-théologiques, construits pour définir un peuple sacré, c'est-à-dire en réalité, d’une certaine façon, une Eglise, les sionistes firent une histoire nationale. Cette récupération ne se fit pas d’un coup. Le sionisme hésita d’abord entre deux possibilités : s’approprier l’héritage religieux pour le resituer dans le cadre d’un nationalisme moderne, ou bien le répudier discrètement pour définir le nationalisme juif contre cet héritage. Joua en particulier longtemps en faveur de cette deuxième solution la tentative des sionistes allemands pour faire du nationalisme des Juifs allemands une variante du nationalisme allemand. En fait, derrière les multiples aventures et mésaventures de l’idée sioniste, que Sand décortique méthodiquement, il y a surtout, si l’on comprend bien, un immense trouble identitaire, commun à tous les hommes du XIX° siècle, mais qui prend chez les Juifs une acuité particulière – ayant deux identités, ils ont deux fois plus de doutes.

Sand fait observer que l’invention du peuple juif est identifiable à un moment précis du processus de reconstruction d’un temps historique spécifique : ce moment décisif, c’est la confusion entre les Israélites (peuple hébreu de l’Ancien Testament, à l’historicité douteuse, mais d’une importance évidemment immense en tant que mythe opérant) et les Juifs actuels, c'est-à-dire (à quelques rares exceptions près), les disciples des rabbins. Cette identification ethnique traduit bien évidemment la descente du principe identitaire juif de la religion vers la politique, et de là, en l’absence d’Etat, vers l’ethnie. Un des traits les plus remarquables de cette ethnicisation juive est la manière dont elle avance au même pas que l’ethnicisation du regard porté, à la même époque, par les Allemands sur eux-mêmes. A peu près au moment où s’élabore en Allemagne la vision « völkisch » d’une germanité pour l’essentiel identique à elle-même dans un temps miraculeusement non subversif, s’élabore dans le monde juif, alors immergé en Allemagne en grande partie, une judéité fantasmée, essentialisée, « le type juif est resté le même à travers les siècles ». En lisant Sand, on réalise qu’une grande partie de l’argumentaire antisémite contemporain a été inventé par les précurseurs du sionisme.

Sand s’attarde longuement à démontrer que l’équation Hébreu = Juif est fausse :

- Parce que le Livre des livres, depuis plusieurs siècles, sert traditionnellement de « manuel » aux créateurs ou conducteurs des collectifs politico-religieux modernes, et que les Juifs sionistes, en l’occurrence, ne font que refaire ce qu’avant eux les puritains nord-américains ou les nationalistes français et allemands ont fait, chacun à leur manière : s’approprier le passé pour s’approprier l’avenir.

- Parce que de toute façon, le récit biblique lui-même ne transcrit probablement pas des évènements historiques réels, plutôt un ensemble de chroniques reconstituées après coup, avec une liberté créatrice plus qu’audacieuse, et qu’en conséquence l’historicité même des Hébreux est sujette à caution.

- Parce que l’histoire de l’exil du peuple juif est, en grande partie, fausse. Les Romains ne déportèrent probablement pas la population judéenne après la chute du deuxième Temple – preuve en est, d’ailleurs, que nous entendons parler de l’histoire de cette population, à Jérusalem et alentours, sans discontinuer pendant les siècles suivants. Le Talmud de Babylone est en grande partie une invention talentueuse, visant à confondre Exil et chute du Temple, pour renforcer l’identité juive de la Diaspora – jusqu’au point où, mythe opérant d’une puissance incomparable, l’Exil devint la patrie des Juifs, de sorte que la définition raciale ramenant à la supposée racine hébraïque finit par s’effacer devant la filiation (à la fois raciale et spirituelle) avec les exilés de Jérusalem. Il y eut donc non pas Exil, mais Diaspora (pour des raisons extérieures à la chute du Temple), et invention du mythe de l’Exil pour souder la Diaspora.

- Parce que, dans ces conditions, le fait de ne pas se ramener à un peuple sang/sol du type hébraïque constitue la véritable identité juive. En d’autres termes, non seulement l’équation « Hébreu = Juif » est fausse, mais elle est en réalité l’inversion de l’équation vraie : « Hébreu différent de Juif ».

Pour contourner ces difficultés, les historiens sionistes fabriquèrent, explique Sand, une histoire artificielle de rechange. Dans ce mythe opérant alternatif, l’expulsion eut lieu, mais seulement à la conquête musulmane – ce qui permettait à la fois de reconstituer une histoire cohérente et de minimiser la durée de l’Exil, tout en reconstituant une mémoire de l’expulsion, fondement de la revendication sioniste.

Le problème de ce mythe opérant alternatif, c’est qu’il n’est pas plus historique que celui de l’Exil. En réalité, explique Sand, tout indique que la grande majorité des Juifs du monde sont issus de non-juifs ethniques, convertis par des élites juives émigrées qui propagèrent une religion au départ prosélyte – et le reste est issu en partie de non-juifs immigrés en Palestine ! En fait, explique Sand, le nombre actuel des Juifs s’explique par la symbiose paradoxale entre judaïsme et hellénisme, qui « fabriqua », pendant l’Antiquité classique une religion « de synthèse » combinant monothéisme et platonisme – une religion qui ne constituait en fait, à l’échelle de l’Histoire, que l’avant-garde de la révolution chrétienne. Le judaïsme s’est beaucoup développé, en particulier, sous l’Empire Romain, parce que les identités locales explosaient sous le poids de la romanisation, et le judaïsme fournissait un modèle identitaire communautaire protecteur – mais il fut finalement victime de son succès, n’ayant fait qu’aplanir le terrain pour le christianisme.

C’est entre Jérusalem et Babylone, hors de l’Empire Romain, que le judaïsme survécut à l’expansion chrétienne de manière significative, et c’est là que « l’autre » religion monothéiste cessa progressivement d’être prosélyte, pour se transformer en minorité volontaire. C’est pourquoi l’histoire « sioniste » qui fait de la conquête arabe la véritable expulsion est, là encore, à côté de la vérité. En fait, du point de vue des Juifs, les musulmans étaient des maîtres préférables aux Byzantins, et si le nombre de Juifs finit effectivement par baisser en Palestine, ce n’est pas parce que les musulmans les persécutèrent, mais parce que la facilité de la conversion à l’islam provoqua sans doute de nombreuses défections, au bout de plusieurs siècles – et Sand fait observer que les sionistes, sur ce point, changèrent d’avis selon les époques, les Palestiniens ayant curieusement tendance à être, dans le discours sioniste, les descendants des Juifs convertis à l’islam dans les moments où le sionisme avait politiquement intérêt à être assimilateur, puis à redevenir des colons importés par les puissances musulmanes, à d’autres moments.


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Ayant réglé leur compte aux mythes construits par les historiens sionistes, Sand propose sa propre interprétation de l’Histoire. Pour lui, les Juifs actuels sont pour l’essentiel des descendants de convertis. Ces convertis l’ont été à l’époque où le judaïsme était encore prosélyte, puis, une fois l’universalisme juif diasporique retourné en différencialisme de l’Exil, ils se sont trouvés « piégés » à l’intérieur d’une identité dont le sens avait, en quelque sorte, changé en cours de route. C’est ce qui explique que les Juifs d’Afrique du Nord, convertis à la fin de la période prosélyte en Occident, ressemblent aux Berbères, alors que les Juifs issus de la conversion des Khazars, à la toute fin de la période prosélyte en Orient, ressemblent à des Est Européens.

Dans l’ensemble, ces populations ne descendent en rien des Hébreux. Issues génétiquement des populations autochtones converties et spirituellement de la tradition de l’Exil, elles n’ont guère de rapport avec les Israélites de l’Ancien Testament. En fait, si ceux-ci ont réellement existé, ils ont probablement laissé beaucoup plus de sang aux Palestiniens qu’aux Juifs.

Ces populations « piégées » dans le judaïsme ont ensuite évolué de diverses manières, mais dans l’ensemble, leur identité s’est fixée dans un temps non subversif, le temps de l’Exil, ce qui les a coupées en grande partie des populations environnantes. Et c’est ainsi qu’un accident idéologique, la transformation de l’universalisme prosélyte des premiers talmudistes en différencialisme radical et dépolarisé (« je me différencie en adoptant la figure du dominé »), transformation qui traduit tout simplement le fait qu’un perdant doit se cacher pour survivre, engendra un ensemble de populations reliées par le même mythe opérant, et tenues en quelque sorte hors du temps historique vécu par le reste du monde occidental.

Un des aspects les plus drôles de cette situation est que, dans ces conditions, les Juifs sont souvent l’exact contraire de ce que les sionistes et les antisémites décrivent, les premiers pour louer, les seconds pour blâmer. On accuse les Juifs d’être apatrides, et eux-mêmes le croient. En réalité, convertis avant les mouvements de population récents, inscrits dans un temps historique resté longtemps figé, ils sont parfois plus autochtones que les populations environnantes. C’est assez dire l’absurdité d’un discours qui présente leur mouvement vers Israël comme un retour aux sources.


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Le sionisme est né du choc entre l’implosion de l’identité juive de l’Exil, après l’ouverture des ghettos, et l’explosion de la revendication identitaire en Europe, à partir du XVIII° siècle et, plus nettement encore, après la révolution industrielle. C'était une sensibilité porteuse. Pourtant, pendant longtemps, ce courant resta aussi une sensibilité très marginale. En 1914, on estime que seulement 2 % des Juifs allemands sont sionistes. Cela représente quelques milliers de sympathisants, quelques centaines de militants, autant dire rien à l’échelle d’un pays comme l’Allemagne. Sur les deux millions et demi de Juifs locuteurs yiddish qui quittent l’Europe de l’Est entre 1880 et 1910, transitant pour l’essentiel par l’Allemagne, parfois s’y installant, moins de 3 % choisissent d’émigrer vers la Palestine. Parmi les sionistes eux-mêmes, il existe en outre des divisions très profondes, en particulier entre racialistes et non-racialistes.

Alors ? Comment ces quelques milliers d’individus, unis par une idéologie disparate, ont-ils pu incarner leur mythe ? Pour répondre à cette question, Sand analyse longuement le trajet des sionistes historiques, entre l’Allemagne post-Bismarck, l’Angleterre impériale de la fin du XIX° siècle et la France de l’affaire Dreyfus, mais il ne conclut pas, et s’intéresse en particulier assez peu au rôle pour le moins ambigu joué par la Grande-Bretagne, rôle qui culmina avec la Déclaration Balfour et sans lequel, évidemment, il n’y aurait pas aujourd’hui d’Etat d’Israël. Tout au plus nous parle-t-on de cette étrange secte de doux dingues d'Outre-Manche, qui proclame que les Britanniques sont les descendants des dix tribus perdues (c'est-à-dire, parmi les douze tribus de l’Israël antique, celles qui ne furent pas regroupées par le royaume de Juda).

En fait, ce qui intéresse Sand lorsqu'il fait la chronique du sionisme au XX° siècle, c’est surtout de montrer que les sionistes racialistes sont les héritiers directs des tendances lucifériennes qui se sont traduites, en Europe, dans les mouvements fascistes et nazis. De Jabotinsky, éduqué en Italie et expliquant qu’il existe un « sang » juif, une « charpente raciale » qui donne un « caractère spécifique » à la « race juive », incapable donc de s’assimiler dans les pays d’accueil, à Ruppin, élevé dans la sphère germanique et disciple de Darwin, persuadé que le peuple juif, ashkénaze en particulier, était devenu effectivement supérieur par sélection naturelle, le sionisme « ultra » apparaît, sous la plume de Sand, d’une proximité évidente avec les conceptions chères à Mussolini (le sang latin, support de la communauté nationale, utopie politique) ou à Himmler (la race nordique, support de l’Europe régénérée, utopie biologique). Et Sand de citer longuement de savoureux théoriciens de l’héritage racial juif, qui auraient pu officier sans problème dans les salles de classe des écoles de cadets SS (à condition de remplacer le mot « juif » par le mot « allemand » et le mot « ashkénaze » par le mot « nordique »).

Tant qu’Israël ne constitua pas un Etat, cette obsession hygiéniste et racialiste n’eut que peu de conséquences, parce que pour faire vivre un Etat raciste, pour commencer il faut un Etat. Mais depuis qu’il y a un Etat dit juif, le besoin d’identifier le Juif par opposition au non-Juif, besoin induit spontanément par la politique d’Etat (et en particulier par la politique d’épuration ethnique), a débouché sur l’activation croissante de cette obsession, au fur et à mesure qu’il apparaissait qu’aucun « marqueur » n’existe, à part, potentiellement et si l’on y croit, la race. On a bien essayé de confier aux religieux la tâche délicate de décider de qui est juif ou ne l’est pas, mais étant donné que l’idée sioniste s’est construite en rupture avec l’idée religieuse juive, demander aux religieux de décider de la judéité au sens israélien du terme, c’est un peu comme si on demandait au Vatican de décider de l’attribution de la nationalité française, au motif que la France fut historiquement fille de l’Eglise…

Dans ces conditions, confrontée à un énorme problème identitaire, une partie d’Israël choisit la fuite en avant racialiste. Sand nous décrit, en s’appuyant en particulier sur les gros titres de Haaretz, un pays dont le besoin de différenciation unificatrice, sur un modèle finalement étonnamment proche du modèle allemand, dégénère en obsession racialiste latente – jusqu’au point, prévisible ô combien, où Israël adopte, par rapport aux Palestiniens, une attitude qui n’est pas sans rappeler celle de l’Allemagne à l’égard des populations juives. Même si l’on peut contester certains points de détail dans le travail de Shlomo Sand (une vision trop restrictive du travail historique de construction des peuples, une certaine tendance à surévaluer l’influence des milieux strictement juifs dans la construction du sionisme, et donc à sous-évaluer l’influence des milieux non-juifs), tel est l’immense mérite de son bouquin : grâce à lui, nous comprenons que l’apparition des « judéo-nazis » israéliens n’est pas un accident de l’histoire, une monstruosité imprévisible, une anomalie. Elle ne fait que traduire la nature profonde du sionisme : non le roc d’une construction identitaire solide, mais en fait une dalle commémorative, faite pour refermer le tombeau du judaïsme.


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