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Comment les riches détruisent la planète (H. Kempf)

Publié le : 07/10/2010 23:00:00
Catégories : Economie

kempf

Ecologiste sincère, Hervé Kempf a rédigé un petit livre, « Comment les riches détruisent la planète », pour mettre les points sur les « i » à tous ceux qui gobent tout rond les fables du discours bien-pensant sur la question de l’environnement – un discours bien-pensant qui, comme l’explique Kempf, consiste en gros à nous faire croire qu’on peut éviter les ravages environnementaux produits par le système productiviste sans remettre en cause la nature de ce système, et surtout ses modes de régulation. Il s’agit avant tout, au-delà des illusions de confort où se complaisent nos contemporains, de faire prendre conscience de l’urgence. Et, au-delà, de faire en sorte que cette prise de conscience débouche sur une véritable remise en cause des fondements d’un système failli. Clef de voûte de la démarche : bâtir une grille d’analyse à la fois écologiste et sociale, prenant en compte en particulier la dimension culturelle des processus de domination contemporains, à travers la fascination que le mode de vie des classes supérieures exerce sur le reste de la population. Ce qu’il faut démontrer : qu’on doit désormais consommer moins, répartir mieux.


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L’état des lieux, d’abord.

La planète Terre connaît en ce moment une crise d’extinction des espèces majeure, comme il n’y en eut par le passé que cinq dans son histoire. Le taux d’extinction des espèces, pour les plantes  et les vertébrés, est actuellement cent fois plus élevé que sa moyenne dans les temps géologique, et il va encore probablement être multiplié par cent dans la période qui s’ouvre. Une véritable extinction de la biodiversité, particulièrement sensible dans les océans.

Selon certains scientifiques, le réchauffement climatique est une réalité. Kempf pense que ce point de vue est au moins en partie fondé. Il admet la thèse selon laquelle la température moyenne du globe devrait progresser de 1,4 degrés à 5,8 degrés d’ici à la fin du XXI° siècle (un point de vue qu’on pourra valider, ou pas – le débat est en cours, et c’est une question de spécialistes). Quoi qu’il en soit, si cette thèse est juste, nous allons vers un changement climatique extrêmement brutal, et comparable à l’impact d’une grande glaciation « à l’envers ».

L’homme lui-même est contaminé par la concentration maximale de sa pollution. La chaîne alimentaire fonctionne comme un filtre à polluant, mais dans certains cas, le filtre est inversé : au lieu de diminuer au fur et à mesure qu’on remonte la chaîne, la proportion de polluant augmente. Résultat : l’homme, en haut de la chaîne alimentaire, consomme de plus en plus de poisons, concentrés à travers la chaîne du fait de leur capacité à se fixer dans les organismes vivants. Une étude conduite en Allemagne a retrouvé, dans le lait maternel humain, 350 polluants qui n’auraient pas dû s’y trouver en semblables proportions. Un peu partout dans le monde, on observe une diminution du nombre de spermatozoïdes dans le sperme humain – l’empoisonnement aux insecticides est pointé du doigt.

Quelles perspectives, dans ces conditions ?

La montée en puissance économique très rapide de l’Asie (Chine et Inde principalement) provoque une accélération considérable de la pollution globale. Vu les masses humaines en jeu, la duplication à cette échelle des modes de vie occidentaux ne peut que déboucher sur une catastrophe écologique. Elle renvoie en outre à une problématique de faisabilité : si la théorie du pic pétrolier est vraie (ce qui reste à démontrer), la demande va très vite largement excéder l’offre d’hydrocarbures.

Dans ces conditions, Kempf propose le scénario suivant :

-          Panne des USA, ruinés par leur surconsommation (nous y sommes) ;

-          Ralentissement de la croissance chinoise, faute d’hydrocarbures (possible, dépend des perspectives technologiques, voir à ce propos « Pétrole, la fête est finie ») ;

-          Pesée de plus en plus nette des contraintes écologiques, limitant partout la poursuite de la course au développement quantitatif ;

-          Risques de tensions géopolitiques croissantes dans un contexte de ressources raréfiées ;

-          Le tout débouchant soit sur un effondrement brutal de l’économie actuelle, soit sur une dégradation progressive, étalée sur quelques décennies ;

-          En tout cas, une période s’achève, et la catastrophe est à notre porte.

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Ensuite, le diagnostic.

Pourquoi ne fait-on rien pour dévier le cours des choses, alors qu’on sait très bien qu’on court au désastre ?

Kempf répond : à cause de l’inertie du système. Les élites s’enferment dans une représentation faussée du monde (dictature intellectuelle de l’économétrie, inculture générale de ces élites formatées, refus des riches de remettre en cause leur mode de vie – ce dernier point étant, pour Kempf, le plus décisif, celui qui verrouille la situation en amont de toute évolution). Evoluant principalement dans les mégapoles, et plutôt dans leurs quartiers riches, les classes supérieures n’ont presque plus de contact avec la réalité économique, sociale et, surtout, écologique. A présent que l’URSS s’est effondrée, révélant à cette occasion l’ampleur de ses échecs, ces classes supérieures n’ont en outre plus aucun référentiel alternatif : elles sont mentalement enfermées dans la reconduction d’un modèle dont elles ne comprennent pas à quel point il est mortifère.

Bref, ce sont les riches qui détruisent la planète.

Pendant ce temps-là, les pauvres encaissent le choc du réel. Décharges géantes à ciel ouvert et au milieu des bidonvilles, dans les pays pauvres ; progression alarmante des déserts, qui repoussent les populations africaines ; émergence d’un quart-monde misérable au cœur même des grandes mégapoles occidentales, SDF tenant un emploi salarié… A des années-lumière des communiqués triomphants du turbocapitalisme des années 90, la réalité de la planète est la paupérisation accélérée de peuples entiers, dont les conditions de vie ne cessent de se dégrader. Seuls vrais gagnants à ce stade, les peuples chinois et indiens, partis il est vrai d’une misère noire, et qui en sortent effectivement, peu à peu. Facteur aggravant : la rapide augmentation des inégalités, un peu partout à travers la planète, qui fait émerger progressivement une humanité à plusieurs vitesses. Et malheurs à ceux qui forment le bas de la pyramide…

L’oligarchie mondiale est en cours de formation, et elle est totalement irresponsable à l’égard du reste de l’humanité, parce qu’elle s’est coupée de lui – voilà la première conclusion de Kempf. Il nomme cette oligarchie : « la secte mondiale des goinfres goulus ». Des irresponsables intégraux, qui ne gouvernent absolument pas en vue des intérêts des peuples à long terme, mais uniquement en vue de leurs intérêts propres à court terme. Cette oligarchie mondiale des « goinfres goulus » regroupe patrons aux revenus indécents, financiers rapaces, chefs d’Etat et politiciens corrompus. Elle a ses bases dans les pays riches, mais aussi ses pseudopodes dans les pays pauvres. Elle ne produit rien, n’encadre même pas la production : elle se sert au lieu de servir, c’est tout.

Cette oligarchie des « goinfres goulus » dépense son argent de manière ostentatoire, pour exhiber un mode de vie d’une rare crétinerie (un yacht de 100 mètres avec héliport, c’est bien, mais deux, c’est mieux !). Où l’on parle des nuits en cabaret strip-tease à 241.000 dollars pièce (si, si…). De plus en plus, ces gens sont des fils et filles de, l’hyperclasse ayant tendance à se transformer en hypercaste – ce qui achève de les rendre odieux.

Leur mode de vie délirant, qui s’habille parfois avec une rare hypocrisie d’atours écologiques (le jet privé « vert », parce qu’il consomme 1 tonne de carburant en moins pour 1.600 km) est à la racine d’un culte absurde du fric, du paraître, de la jouissance régressive, fusionnelle et pulsionnelle, culte qui contamine la structure sociale de haut en bas et finit par représenter un coût économique et écologique délirant. En ce sens, sur le plan écologique, le vrai problème n’est pas tant les dépenses délirantes des crétins milliardaires (qui sont très coûteux, mais peu nombreux) : ce sont les dépenses des crétins millionnaires, tout occupés à imiter leurs supérieurs dans la hiérarchie de la frime, du fric et de l’irresponsabilité jouisseuse. Et au-delà des crétins millionnaires, il y a, bien sûr, des millions de crétins à l’aise : la classe moyenne supérieure qui, avec ses moyens, reproduit le même modèle absurde.

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Enfin, après le diagnostic, le traitement.

Et, ici, Kempf de citer Veblen, un économiste américain du début du XX° siècle, trop méconnu hélas, qui avait déjà défini l’économie de son temps comme une course à l’autocélébration, dangereuse parce que sans fin… Un économiste, aussi, qui proposait non d’augmenter indéfiniment la production, mais plutôt de sortir de cette course absurde pour construire une économie raisonnable, destinée à couvrir non des désirs en expansion indéfinie, mais des besoins objectifs, dans le cadre d’une répartition harmonieuse des ressources.

Pour cela, poursuit Kempf, toujours dans la foulée de Veblen, il faut faire changer le mode de vie des riches – car c’est eux qui donne le « la ». S’ils changent de mode de vie, toute la structure sociale suivra.

Il s’agit, et c’est l’aboutissement logique du travail de Kempf, de remettre en cause la croissance. De toute façon, elle n’est pas écologiquement soutenable. Il faut, donc, que les riches changent leur mode de vie, pour qu’il redevienne possible de faire vivre décemment sur terre une population de milliards d’hommes, qui, n’étant plus inscrits dans une absurde course à la différenciation consumériste, pourront retrouver le sens des vraies valeurs, de la vraie richesse, spirituelle et morale avant tout. La clef de tout se trouve dans la modification des standards de vie des 500 millions d’hommes et de femmes les plus riches, et cette modification ne sera possible que si les très riches montrent l’exemple.

Ceux-ci, d’ailleurs, le savent bien. Et pour ne pas reconnaître cette nécessité, ils se préparent clairement à suivre une autre voie : la guerre, la violence, la réduction autoritaire de la consommation des pauvres, pour réserver les ressources de la planète à une minorité de nantis. Plutôt que de dictature, il faut parler ici, estime Kempf, d’abâtardissement progressif de la démocratie – sa transformation en ploutocratie autoritaire, avec comme alibi la menace terroriste. En ligne de mire : le « rêve » de Jacques Attali (et le cauchemar des autres). Une société de la « surveillance intégrale », où il deviendrait possible à la classe dirigeante de diriger la structure sociale comme on pilote une machine…

La conclusion coule de source : il faut, à brève échéance, concevoir une société sobre – ou nous préparer à vivre un véritable cauchemar.


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