Évènement

Comprendre George Soros | Par Laurent Ozon 2/2

Publié le : 03/01/2017 00:20:51
Catégories : Billets d'actualité

Comprendre Georges Soros | Par Laurent Ozon. Deuxiéme partie.
Lire la premiére partie


Pour comprendre Les apparentes contradictions des engagements de George Soros, il faut d’abord se pencher sur ses écrits. Non pas seulement pour espérer y trouver des explications sur ses motivations mais pour comprendre son mode de pensée et cerner sa personnalité. Dans le cas de George Soros, cette démarche est particulièrement révélatrice dans la mesure où celui-ci a toujours eu de réelles prétentions intellectuelles. Il écrivait en 2009 :

« Je n’ai pas abandonner mes ambitions philosophiques même lorsque les circonstances me forcèrent à gagner ma vie dans des activités plus banales. » 
- G. Soros, théorie générale de la reflexivité, Financial Times, 27/10/2009.

Très jeune déjà, il se voyait comme un homme de pensée, un philosophe. Ses ambitions n’ayant visiblement pas convaincu son entourage, il y reviendra, fort de son succès dans le monde des affaires, selon la bonne vieille recette marketing du : « Si j’ai réussi, c’est que mes thèses étaient justes, découvrez les recettes de mon succès ».

George Soros est un autodidacte dont la philosophie repose sur une seule et unique intuition. Cette intuition lui viendra de la fréquentation des cours de Carl Popper à la London School of Economics et en particulier de la lecture de son livre La Société ouverte et son ennemi, paru en 1945. Il déclarera à de nombreuses reprises sa dette intellectuelle au philosophe autrichien qui lui fit « une profonde impression ».

C’est à l’ouvrage de Popper, La Société ouverte et ses ennemis, qu’il empruntera son concept de société ouverte « Open Society ». Carl Popper (1902-1994) y dépeint la « société ouverte » comme une démocratie libérale interventionniste structurée autour d’un État-providence démocratique pratiquant «l'ingénierie sociale fragmentaire." Ce livre de Carl Popper sera, à ce titre, considéré par le philosophe politique Eric Voegelin comme un « scandale » doublé d’une « camelote idéologique ».

Il existe quatre définitions de l’ingénierie sociale

Pour les sciences sociales, il s’agit d’une pratique d'action sociale visant à faire évoluer les formes d’action individuelle et collective dans une approche coopérative, démocratique et participative ; en science politique elle vise à modifier à grande échelle certains comportements de groupes sociaux ; en théorie de l’information, à obtenir par manipulation mentale une information confidentielle ; dans le domaine de la psychologie elle définit souvent des techniques de manipulation psychologique afin d'aider ou nuire à autrui.

Si l’on s’en tient à la définition qu’en donnait Popper, il s’agit d’une sociotechnique pratiquée par des « ingénieurs sociaux » visant à modifier le corps social, au coup par coup, de façon opportuniste plus que de façon concertée et à grande échelle. Il s’agit de procéder à des ajustements et des réajustements limités qui peuvent êtres continuellement améliorés. Dans un continuel processus autocorrectif. Ingénierie sociale donc fragmentaire car pragmatique, opportuniste et autocorrective. Le livre de Popper est un plaidoyer en faveur de ce qu’il nomme « une société ouverte », dans laquelle les citoyens doués de raison sont confrontés à leurs décisions personnelles. Ces sociétés fonctionnent sur l’acceptation individuelle des normes du contrat social et disposent de rétroactions capables d’engager l’amélioration ou l’ajustement de ses modes d’organisation et de ses règles selon l’intérêt général, notamment par la révocation démocratique de ses dirigeants. Popper rejette dans le même mouvement, les héritages politiques de Platon, Marx et Hegel comme les fondements idéologiques des sociétés fermées (tribales, magiques ou organiques), par définitions non créatives, totalitaires et liberticides. Pour faire simple, Popper est le promoteur d’une société ouverte, peuplée de citoyens éclairés et libres les uns à l’égard des autres, soudés par un contrat social et disposant de mécanismes de correction ou d’ajustement par l’expérience. Une société qui progresserait par la réfutation incessante de connaissances objectives. Une bien belle mécanique…

Si L’homogénéité des sociétés est un facteur contrariant ce processus c’est parce qu’elle créent les conditions du renouvellement des sociétés fermées sur des bases magiques, organiques ou tribales, qui bloquent les mécanismes autocorrectifs et progressistes pour leur préférer des logiques irrationnelles, anti-méritocratiques (du point de vue de l’intérêt général), qui reproduisent les mécanismes de destruction qui ont aboutis au déchainements des nationalismes. L’ensemble des mécanismes de création de normes débouche sur la conformation, l’oppression, et la réduction doit êtres combattus.

George Soros s’intéressera plus particulièrement aux mécanismes de réfutabilité et d’indéterminisme dans ce livre. Ce sont ces mécanismes qui lui inspireront son dada philosophique : la réflexivité.

Pour comprendre cette notion de réflexivité, il faut en passer par une anecdote. «En mars 1979, les journaux californiens commencèrent à faire beaucoup de bruit autour d'une importante et imminente pénurie d'essence ; les automobilistes californiens se ruèrent alors sur les pompes à essence pour remplir les réservoirs de leur véhicule. Le remplissage des douze millions de réservoirs (qui, jusqu’alors, restaient aux trois quarts vides) épuisa les énormes réserves d'essence disponibles, et entraîna quasiment du jour au lendemain la pénurie annoncée. » Ce mécanisme autrement nommé prophétie auto réalisatrice, a fasciné George Soros qui évoque régulièrement ce phénomène pour illustrer sa théorie de la réflexivité. Si selon Soros,

« La théorie de la réflexivité peut expliquer les événements avec une plus grande certitude qu’elle ne peut prédire l’avenir, à la différence de ce que l’on attend généralement d’une théorie scientifique. »

Non pas prédire l’avenir, mais en faisant prévaloir son regard sur le réel, créer les conditions de sa mise en oeuvre... Dans le cas des élections américaines, les résultats ont démontré que les réorganisations de canaux narratifs pour contourner les médias de masse étaient déjà opérationnelles. La colère et le stress creusent des tunnels narratifs sous les murs des médias mainStream. 

La théorie de la réflexivité part de l’idée que les sciences sociales ne sont pas des sciences dures et que, dans ce domaine, le récit des choses influence ce qu’elles sont vraiment. Pour Soros, et à rebours de l’école classique en économie, les marchés ne sont pas efficients et la mathématisation est un exercice inutile dans la mesure où c’est celui qui impose sa narration de l’événement qui fabrique ce que cet événement devient. La « main invisible » du marché de George Soros est la somme des rétroactions de toutes sortes qu’un phénomène génère en se réalisant sous l’effet des subjectivités de ceux qui ont prise sur lui. Soros dénonce le mythe de l’autorégulation et les fictions mathématiques des économistes libéraux. Expliqué autrement, les cours du marché deviennent eux-mêmes un des fondamentaux qui déterminent l'évolution du cours.

Si dans le domaine des sciences naturelles les choses sont, indépendamment de ce que l'homme peut en penser, dans les affaires humaines, les choses dépendent constamment des perceptions et intentions humaines. Dans la sphère du naturel, les énoncés peuvent être vrais ou faux ; dans celle des affaires humaines, les énoncés ne peuvent être que « réflexifs » (reflétant l'interactivité et la récursivité des rapports de l'homme et du réel). Ainsi, comprendre et expliquer, c’est déjà influencer et ce, même quand la compréhension est biaisée et l’explication fausse, car « les idées fausses jouent dans le cours des événements un rôle très important ». Pour Soros, l’action des hommes pour organiser la société ne doit donc pas être pas dictée au nom de l’emprise illusoire de la raison (au sens de pratique ayant été validée scientifiquement), de la vertu (subjective et totalitaire dans ses effets) ou d’un hypothétique « sens de l’histoire » mais au nom des rétroactions de ceux qui expérimentent librement, sans contrainte, selon leurs aptitudes et besoins, de nouvelles pratiques sociales. Grâce à l’exercice de ces expérimentations (sexuelles, sociales, organisationnelles, etc.), la société peut progresser dans l’intérêt général. Enfin, pour Soros, afin d’assurer l’établissement de cette société ouverte, il faut placer les faibles à l’abri des puissants et des dominants et sous le contrôle d’institutions mondiales de régulation (bancaires, monétaires, sanitaires, etc.) qui veillent simplement à éviter une instabilité liée à des conflits destructeurs ou à des accumulations de puissance.

Cette synthèse pourrait paraître superficielle, elle ne l’est pourtant pas. La prise en compte de ce concept de réflexivité de George Soros introduit seulement un déplacement de regard sur l’objet de l’action des hommes et des modalités d’organisation des sociétés :

« Pourquoi la science sociale devrait-elle se limiter à l'étude des phénomènes sociaux passivement quand elle peut être utilisée pour modifier activement l'état des choses ? ».

La thèse centrale de l’idéologie de George Soros, c’est l’organisation d’une société, non sur les bases d’une définition commune du Bien, du Juste, du Vrai, mais sur la seule expérimentation libre et non faussée, à l’abri d’institutions maternantes et redistributrices.

George Soros estime d’ailleurs que les marchés doivent être contrôlés. André Demailly a fait une remarquable synthèse de ces préconisations : pour éviter la répétition infernale des bulles financières, Soros « propose la création d'une banque centrale mondiale qui coordonnerait l'accès au crédit, en surveillant notamment l'émission des produits dérivés et la valeur des collatéraux ».

Afin de régler le problème de la dette internationale, il propose de créer une caisse de compensation basée sur le pétrole, « dans laquelle les principaux pays producteurs et consommateurs financeraient un excédent fictif visant, d'une part, à maintenir les prix dans une fourchette acceptable pour tous et, d'autre part, à fournir du pétrole à prix réduit et des crédits à faible taux aux pays les plus endettés ». Enfin, pour réduire le problème d’instabilité des taux de change, il propose d’instaurer une monnaie mondiale de référence, également indexée sur le cours du pétrole ».

Ainsi, George Soros est un théoricien de l’expérimentation sociale libre et non faussée, sous la protection d’organismes et de mécanismes de protection mondiaux redistributeurs. Son action peut s’interpréter comme une volonté d’engager le rééquilibrage des puissances en soutenant les États faibles contre les forts, les minorités contre les majorités, les victimes des normes, lois, rapports de forces contre les normes, lois et populations dominantes, les musulmans dans les sociétés chrétiennes ou juives et les féministes dans les sociétés islamiques, etc. Le terrain d’expérimentation de George Soros est mondial. S’il sait que l’expérimentation peut échouer ou créer de la souffrance, il n’en demeure pas moins persuadé que cette souffrance est moins le fait de l’application de l’expérimentation qu’il génère, que celui du manque d’institutions de rééquilibrage et de protection des faibles, c’est-à dire d’institutions mondiales qui en compenseraient les effets néfastes. Peut-être même est-il persuadé, et les partisans de l’Open Society avec lui, que son action contribue globalement au bien de l’humanité et que le monitoring social et les institutions mondiales sous le contrôle de bergers (et bientôt d’éleveurs ?) de l’espèce humaine contribueront à l’avènement d’un monde meilleur. C’est une possibilité, mais il y en a une autre… 

Laurent Ozon
3 janvier 2017
Source : Centurie News

Articles en relation

Partager ce contenu