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Conseil aux Derniers Français 5 : Pensez !

Publié le : 19/06/2007 00:00:00
Catégories : Archives Scriptoblog (2007-2013) , Articles auteurs , Articles par thèmes , Auteurs , Billets d'actualité , Michel Drac , Politique

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Depuis quelques temps, on entend dans la sphère « natio » des déclarations qui n’auraient pas déparé une réunion de cellule du parti communiste dans les années 50. Au-delà de l’influence de certains intellectuels brillants, comme Alain Soral ou Alain de Benoist, il faut y voir une convergence de fond : le turbocapitalisme néolibéral mondialisé est arrivé au point où il n’a même plus besoin de s’appuyer sur la vieille droite réactionnaire pour contrer les progressistes, les « forces de gauche ».

Désormais, la logique de concentration systématique du capital pulvérise tout sur son passage, à commencer par la libre-entreprise et les bourgeoisies nationales, qui au départ ont pourtant donné naissance au capitalisme. Les petites et moyennes entreprises crèvent, victime d’une mondialisation organisée par et pour les grands acteurs transnationaux. Les anciennes nations sont niées, littéralement effacées de la carte du monde, un monde que se partagent aujourd’hui des entités transnationales, selon des frontières invisibles et dématérialisées. A partir de là, la convergence est spontanée entre d’une part l’ancienne « extrême droite » et l’ancienne « extrême gauche ». Quand on a le même ennemi principal commun, on est forcément poussé à s’allier.

Pour autant, s’allier ne veut pas dire se confondre. Pour qu’un débat ait lieu, pour qu’il soit fécond, il faut d’abord que les termes en soient posés. Ce n’est pas parce qu’on a le même ennemi qu’on a le même projet. Il importe donc, à ce stade, de rappeler ce qui sépare, et continuera toujours de séparer, l’ancienne « extrême gauche » de l’ancienne « extrême droite ».

Fondamentalement, les extrémistes de gauche et de droite sont des idolâtres. Le fait est qu’ils sont aujourd’hui surclassés par d’autres idolâtres – les obsédés du CAC 40. Mais cela n’empêche que ce sont des idolâtres. Exactement comme les néolibéraux adorent une idole qu’ils appellent le profit, les gens d’extrême gauche, les marxistes doctrinaires inclus, adorent une idole qu’ils appellent le progrès social, tandis que les gens d’extrême droite idolâtrent la figure du guerrier, tantôt au nom de la race, tantôt au nom d’une « patrie » largement imaginaire, tantôt au nom de la guerre elle-même. Parmi ces trois catégories d’idolâtres, les plus dangereux sont de très loin, et depuis toujours, les adorateurs de Mammon, parce que leur idole, la plus désincarnée, est aussi la plus homicide dans son principe. Les moins dangereux sont, en dépit des apparences, les gens d’extrême droite, parce que leur idole est par la force des choses la plus incarnée – même s’ils vénèrent une patrie imaginaire, cette vénération les force à s’intéresser à la patrie charnelle. Entre les deux se tiennent les gens d’extrême gauche, dont l’idole progressiste peut déboucher tantôt sur un véritable souci d’améliorer le sort des plus pauvres, tantôt sur des entreprises prométhéennes absurdes, visant à construire un « homme nouveau » fantasmé – résultat concret : le poivrot ex-soviétique…

Le point commun de ces trois catégories d’idolâtres est le nihilisme. Obsédés du CAC40, dialecticiens matérialistes en rut, illuminés de la pureté raciale, tous ces gens-là ont en commun qu’ils refusent de nommer Dieu, c'est-à-dire de reconnaître qu’il y a au-dessus d’eux un Etre, un Etre supérieur à leur être, et qu’ils doivent nommer par convention faute d’en connaître le nom véritable. N’ayant pas nommé cet Etre, les nihilistes s’efforcent de le connaître (l’agnosticisme n’est pas à la portée du premier venu). Ils veulent percer la peau du fruit défendu, s’arroger la connaissance du Bien et du Mal, au sens de Souverain Bien et de Souverain Mal, connaissance qui n’appartient, en dernière analyse, qu’à l’Etre qu’on ne peut nommer autrement que Dieu, puisqu’on en ignore le nom. Le résultat final de la démarche est généralement un déchaînement d’intolérance, noble ça va de soi, au nom d’une vérité supposée absolue par le nihiliste, qui finit par prendre sa vision du monde pour le monde lui-même.

Ce qui rend la situation actuelle intéressante, c’est que les nihilistes idolâtres du progrès social et les nihilistes idolâtres de la figure du guerrier se sont tellement bien fait pulvériser par les nihilistes idolâtres du profit, que ces deux premières catégories de nihilistes se mettent soudain à réfléchir, à se poser des questions. Satan expulse Satan, et en l’occurrence, le Satan capitaliste a tellement botté le cul du Satan bolchevik, après avoir copieusement rossé le Satan nazi, que ces deux petits Satan se frottent la tête et se disent : « tiens, tiens, il se pourrait que nous ne sachions pas tout, en somme ».

A partir de là, plusieurs évolutions sont envisageables.

Si les choses se passent mal, si les furieux vraiment furieux l’emportent, le Satan bolchevik et le Satan nazi vont convoler en justes noces, et faire plein de petits Satan extrêmement méchants, qui entreprendront de rosser le Satan néolibéral. L’issue du processus peut alors être soit un nouveau triomphe du Satan néolibéral, soit le triomphe forcément provisoire des enfants hideux issus de l’union contre nature des deux Satan nazi et bolchevik. De toute façon, rien d’intéressant, rien que nous ne connaissions, et rien en tout cas qui soit susceptible de sauver notre civilisation.

Mais une autre issue est possible, si des furieux raisonnables réfléchissent, au lieu de bramer des slogans appris par cœur. Il se peut que les Satan vaincus, se contemplant l’un l’autre, prennent soudain conscience du fait qu’après tout, n’est-ce pas, il y a quelque chose au-dessus d’eux, et que ce quelque chose est aussi en eux, en chacun d’eux, et donc à la fois dans l’un et dans l’autre. Il se peut qu’ils réalisent soudain, ces deux Satan en petite forme, que le véritable sujet du politique, à travers la Cité, c’est l’homme, l’homme incarné, avec sa médiocrité infinie et, en même temps, la promesse formidable dont il est porteur. Bref, il se peut que de l’excès d’inhumanité jaillisse un retour de l’humanité.

Il se peut même que d’anciens marxistes doctrinaires se réveillent soudain, et se demandent, après un long moment de réflexion : « Finalement, et si ce que nous avions pris pour la religion n’était que le cadavre de la religion ? Et si le capitalisme n’était que notre propre reflet ? Et si notre socialisme scientifique n’avait jamais été qu’un capitalisme abâtardi ? » Il se peut même, aussi, que d’anciens fachos, vraiment fachos je veux dire (du genre bas du front), s’arrêtent d’un seul coup de baver sur « lénwârélézarabs » (entité maléfique mal définie) pour se demander, interloqués, si finalement, « lénwârélézarab », à bien y réfléchir, ne sont pas que de pauvres bougres, chargés par les vrais patrons de casser les peuples d’Europe. Si bien que, pour tout dire, le vrai problème, ce n’est peut-être pas « lénwârélézarab », c’est la politique suivie par les classes dirigeantes…

Bref, il peut se passer beaucoup de choses. Des choses très tristes et radicalement inintéressantes, si on s’y prend mal, mais aussi des choses très positives, et surtout fabuleusement intéressantes, si on s’y prend bien.

Pour contribuer un peu à la réflexion des ex-idolâtres de la figure du guerrier, lesquels sont en train de réapprendre douloureusement la pensée articulée, et pour contribuer symétriquement à la rude reconversion des ex-marxistes doctrinaires, lesquels doivent à présent reconnaître avec amertume que même quand c’est écrit dans Marx, eh ben ça peut être faux, pour contribuer donc à la réflexion de tous ces braves gens, je conclurai ce petit billet par deux petits rappels historiques…

Premier rappel.

Staline, Joseph. Homme politique géorgien. Guerre civile 1918 : démontre de grandes qualités. Commissaire aux nationalités, ensuite : organise le démontage méthodique des nationalismes périphériques, ne semble pas à cette date particulièrement soucieux de préserver les identités traditionnelles, et c’est un euphémisme. 1925-1930 : S’oppose à Trotski, qui veut la révolution mondiale. Staline, pragmatique, comprend qu’il faut le « socialisme dans un seul pays » (pour bénéficier de l’aide américaine, entre autres choses), au moment de lancer l’industrialisation à marche forcée de l’Union Soviétique. Staline applique à Trotski les méthodes utilisées par Trotski pour se débarrasser de ses opposants, la ligne « socialisme dans un seul pays » l’emporte. Staline démontre cependant qu’il n’a pas renoncé au bolchevisme dans sa version la plus pure, en liquidant la paysannerie ukrainienne aisée (ou réputée telle). Famine, des millions de morts, entre autres choses pour détruire un particularisme ukrainien mal vu du Kremlin. Jusque là, Staline est un internationaliste communiste orthodoxe qui utilise l’Union Soviétique comme base de la puissance communiste, rien d’autre.

« Grande Guerre Patriotique », 1941-1945. Au début, la glorieuse Armée Rouge se fait torcher tous azimuts par la machine de guerre hitlérienne. Staline, pragmatique toujours, comprend que seul le nationalisme russe peut motiver suffisamment les soldats. Réhabilitation expresse de la mère patrie grand-russe, et dans la foulée, la hiérarchie orthodoxe ayant été mise au pas, réhabilitation partielle (très partielle) de la liberté religieuse.

En somme, à ce moment-là, Staline décide d’utiliser la nation russe pour la mettre au service du progressisme, toujours conçu par lui comme une idole. En conséquence, cette récupération ne modifie pas en substance la nature du régime soviétique. Certes, le régime stalinien réhabilite les valeurs fondatrices de l’humanité (la patrie et la religion), ayant désormais compris qu’on ne pouvait pas faire sans, que décidément les hommes sont des créatures incarnées, obligées de vivre dans la chair et d’espérer en un absolu inconnaissable, mais ce pragmatisme contraint et forcé ne débouche pas sur une relecture de la vision du monde marxiste. Le matérialisme dialectique est toujours l’idéologie officielle, le système idolâtrique est toujours en place. La nation, vérité charnelle, n’est pas la finalité de l’action du politique, elle n’est qu’un moyen. La finalité reste un principe désincarné : le « communisme », à travers le « socialisme scientifique ».

Résultat : cinquante ans après la mort de Staline, les Russes le regrettent parfois, lui, mais ils ne regrettent pas beaucoup le régime soviétique (et pourtant, vu les ravages commis par le néolibéralisme là-bas, ils pourraient).

Au final, Staline est un vaincu de l’Histoire, parce qu’il n’a fait que mettre la vérité au service de l’idole. Et l’idole ne peut pas triompher. L’homme est l’homme, voilà tout, c’est en fonction de lui qu’il faut gouverner. Il est l'échiquier qu'on doit conquérir, pas le pion qu'on sacrifie. S’il avait renoncé à l’idole, Staline aurait peut-être écrit une histoire différente, et alors, l’Union Soviétique serait toujours debout.

Deuxième rappel.

Röhm, Ernst. Chef des SA, les sections d’assaut, sous le régime de Hitler, jusqu’en 1934. A cette date, les SA, mouvement largement marqué par les préoccupations dites  de gauche, sont vus comme une menace par l’armée et la grande bourgeoisie allemande. Jusque là, Hitler a laissé Röhm et l’état-major SA jouer à la révolution sociale, parce que ça l’arrangeait, c’était l’occasion d’aller débaucher des sympathisants communistes. Mais à présent, on passe aux choses sérieuses : fini de rire, Elvire. Suspect d’idolâtrer la justice sociale plus que la « Grande Allemagne », Röhm va passer à la trappe. Et comme entre nihilistes, on ne se fait pas de cadeau, ça promet d’être sanglant.

Ce sont les logiques d’appareil qui décident de l’évolution d’un mouvement fondé sur le nihilisme, puisqu’aucun principe vraiment humain ne vient encadrer et régénérer l’action et la pensée, dans ces milieux. A ce petit jeu, l’épouvantable Heinrich Himmler, figure grotesque de fonctionnaire prussien reconverti dans l’idolâtrie de la « race aryenne », va s’avérer bien plus fort que Röhm, le plébéien fort en gueule.

En une seule nuit, ganz methodisch, les SS de Himmler règlent le problème, avec l’accord tacite de l’armée et la bénédiction admirative de la grande bourgeoisie allemande. Cela s’appellera, pour l’Histoire, la « nuit des longs couteaux ». Couic, finie la révolution sociale.

Cela dit pour la réflexion des intéressés.

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