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Contre-feux (P. Bourdieu)

Publié le : 13/06/2010 23:00:00
Catégories : Sociologie

bourdieu

Contre-feux, écrit en 1998, n’est pas à proprement parler un essai du sociologue d’Etat le plus connu de France, mais un recueil de textes s’étalant sur la période 1992-1998. Sous-titré « Propos pour servir à la résistance contre l’invasion néolibérale », il nous offre un aperçu de la vision « bourdivine » de la résistance et permet donc de comprendre, à travers le paradigme boboïste du discours, les indépassables contradictions de la gauche embourgeoisée. Naïf souvent, pertinent parfois, il arrive qu’il tienne des propos dignes d’intérêt et qui, s’ils méritent la lecture, interdisent en tout cas de condamner son auteur en bloc.

Evoquons tout d’abord la méthode de Bourdieu, sociologue de profession, car c’est là que le bât blesse principalement. Alors que nous pouvons légitimement nous attendre de sa part à une étude, si ce n’est neutre, du moins assez reculée des faits, Bourdieu fait le contraire. Dans son article « Ces « responsables » qui nous déclarent irresponsables » (écrit dans les Inrocks…), il s’appuie sur un fait divers – où une maghrébine s’est vue demander son passeport dans une université – pour conclure au racisme d’Etat. Il y a un biais méthodologique évident : un fait divers ne permet pas de tirer des conclusions d’ordre général.

Ce biais se retrouve dans la critique de la sociologie institutionnelle. Ainsi, dans son texte « la main gauche et la main droite de l’Etat », Bourdieu limite son enquête à l’interrogation de seulement quelques personnes, dont les propos vont lui servir de bases de généralisation (potentiellement abusive). Dans « la parole du cheminot », Bourdieu énonce qu’il est infiniment plus facile de prendre une position tranchée que d’analyser dans la complexité. Evident, ce qui n’empêche pas Bourdieu lui-même de s’appuyer sur un seul cas (voir ci-dessus) pour édifier un discours politique englobant.

Attitude très légère pour un sociologue qui se veut scientifique, il présuppose, sans prouver, concernant l’opinion publique. Toujours dans un sens qui vient en renfort de ses thèses, bien sûr : d’après les candidats politiques, l’opinion publique serait hostile à l’immigration, mais selon Bourdieu, les Français pensent le contraire. En clair : voici un sociologue « scientifique » dont la « méthode » consiste à universaliser son propre point de vue.

Pas très scientifique, tout ça.

Au-delà de la méthode (contestable), quel est le propos de Bourdieu ?

Pour lui, avant tout, pas de véritable démocratie sans contre-pouvoir critique ; il dénonce la « sloganisation », la simplification de la pensée. Il s’attaque aux nouveaux intellectuels qui monopolisent le débat pour se faire l’écho d’une pensée dominante… avant de faire lui-même l’intellectuel caisse de résonnance (voir ci-dessus). En limitant son analyse du FN à la xénophobie (toujours à sens unique) et au « danger Le Pen », n’a-t-il pas aidé à évacuer le débat démocratique, en « sloganisant » à son tour ?

Sa contradiction se poursuit lorsqu’il appelle à une reconquête de la démocratie contre la technocratie, pour mettre fin au règne des experts : mais ne se définit-il pas lui-même comme un expert ? Idem quand, dans « la précarité est aujourd’hui partout », il critique les chercheurs qui « contribuent au maintien de l’ordre symbolique qui est la condition du fonctionnement de l’ordre économique » : hum, et lui, Bourdieu, il fait quoi ? Le summum est atteint lorsqu’il critique les sciences sociales soumises à l’Etat, lui chercheur au CNRS, subventionné, payé (cher) par cet Etat, qu’il dénigre. D’où l’inévitable question : si l’Etat a payé Bourdieu pour que Bourdieu dénigre l’Etat, n’était-ce pas parce que la manière de dénigrer de Bourdieu convenait fort bien à l’Etat ? Et là, on constate que, mis à part une assez pertinente critique de l’idéologie néolibérale, il n’y a pas chez Bourdieu grand-chose qui puisse faire un impact.

Bourdieu, payé pour squatter le créneau avec un fusil chargé à blanc ?...

D’où peut-être, chez l’impétrant, des incohérences qui aveuglent littéralement, comme par exemple le fait de critiquer le libéralisme… tout en écrivant dans Libération, journal prosélyte du libéralisme politico-culturel. Tenant un grand discours humaniste et larmoyant sur les droits de l’homme, les contrôles de police faits pour renforcer la « fracture sociale » dans « Le sort des étrangers comme schibboleth », notre Bourdieu revendique des droits accrus pour les minorités (sans voir que ce sont des devoirs accrus pour la majorité), par exemple la régularisation des personnes non-expulsables. A aucun moment, il ne prend note de l’utilité de son tiers-mondisme du point de vue du néolibéralisme (qu’il dénonce par ailleurs). La pression sur les bas salaires et la destruction des solidarités ouvrières françaises ? Bourdieu ne connaît pas.

Et pourtant, dans « La précarité est aujourd’hui partout », ce même Bourdieu parle bien d’armée de réserve du Capital. Et pourtant, il n’en cesse pas pour autant de défendre les « sans-papiers ». Dans ce même texte, il note que la concurrence pour le travail entraîne une concurrence dans le travail et que la flexibilité (flexploitation) est une volonté politique, pas une fatalité économique. Sans plus approfondir, sans poser la question de son engagement pro-régularisation dans le cadre de ses constats sur la « flexploitation ».

*

Que propose Bourdieu, au fond ? Eh bien pas grand-chose de précis.

Créer un Etat social européen, seule force capable selon lui de s’opposer à Bruxelles, thèse défendue dans ses textes « Pour un nouvel internationalisme », « Le mythe de la mondialisation et l’Etat social européen ». Il prône une association entre travailleurs européens pour défendre leurs droits – sans cependant tenir compte des différences de pouvoir d’achat entre les différents pays. Un mélange de bons sentiments, de fragments d’analyses correctes, pour un cocktail finalement inopérant à tous égards.

Pour Bourdieu, ce sont les organisations syndicales qui doivent bâtir le nouvel internationalisme, qui pourrait revêtir deux formes d’action possibles : 1) Mobilisation des peuples avec la contribution des intellectuels pour contrer la propagande, en ne se cantonnant pas à l’ouvriérisme (à noter qu’il se trompe en parlant d’affaiblissement de la coupure entre les étudiants et les travailleurs manuels) ; 2) Action sur et à travers les Etats nationaux, incapables de gérer l’intérêt général communautaire.

Pour le reste, Bourdieu tombe dans la naïveté, comme quand il dit que les gouvernements de gauche sont « évidemment particulièrement menacés parce qu’ils suscitent la suspicion des marchés financiers (un gouvernement de droite qui fait une politique peu conforme aux idéaux du FMI est moins en danger qu’un gouvernement de gauche, même s’il fait une politique conforme aux idéaux du FMI) » (bref le FMI préférerait Dupont-Aignan à Strauss-Kahn), ou lorsqu’il affirme qu’être critique c’est être de gauche, ou encore lorsqu’il appelle à une économie du bonheur (bonheur selon qui ?) : « fondée sur les initiatives et la volonté humaine, elle fait sa place dans ses calculs aux coûts de souffrance et aux profits d’accomplissement de soi qu’ignore le culte strictement économiste de la productivité et de la rentabilité. »

Au final, des propositions qui ne feront pas trembler le Système : agir sur les Etats pour défendre les acquis ; obliger les Etats à créer un Etat social européen cumulant les acquis sociaux des pays les plus avancés en cette matière. Objectifs communs : salaires minimaux ; mesures contre la corruption et la fraude fiscale ; contre le dumping social ; droit social commun ; politique commune d’investissement.

Tout cela est bien gentil. Le seul problème, c’est que toutes ces propositions, Bourdieu les croit défendues… par ceux-là mêmes qui n’ont de cesse de les trahir.

C’est là qu’apparaissent les limites de la subversion chez le nanti : « L’avenir de l’Europe dépend beaucoup du poids des forces progressistes en Allemagne (syndicats, SPD, Verts) ». Ses déclarations sur la France s’accordent. Quel candidat pressent-il le mieux « contre la France étriquée, régressive, sécuritaire, protectionniste, conservatrice, xénophobe, et pour la France ouverte, progressiste, internationaliste, universaliste » ? Lionel Jospin…

Ultime contradiction : Bourdieu est favorable à un Etat mondial, bien qu’il dénonce – à juste titre selon nous – le faux universalisme occidental, « impérialisme de l’universel », monopolisant la raison et produisant les gendarmes du monde.

Pour résumer le tout : Bourdieu ne voit pas qu’il est la caution du versant politico-culturel du libéralisme, d’une part, et d’autre part que ce qu’il dénonce dans les dérives du libéralisme n’est pas conjoncturel, mais structurel. Faute de prise de conscience, sa critique reste superficielle.

Et si avec Bourdieu, le Capital avait confié à un ennemi dompté le ministère de la parole, afin précisément que la parole fût domptée ?

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Toutefois, Contre-feux recèle quelques points davantage dignes d’intérêt. Nul quand il s’agit de poser la question en termes authentiquement politiques, Bourdieu n’est pas dénué d’intérêt dans le domaine où sa position de sociologue d’Etat lui permettait, sans froisser ses véritables donneurs d’ordre, d’énoncer quelques vérités. J’ai nommé le domaine sociétal.

Le sociétal est au sociologue d’Etat ce que la cour de prison est au longue-peine.

C’est sur la télévision que Bourdieu nous semble le plus pertinent, ses constats s’avérant exacts encore aujourd’hui. De peur d’être ennuyeux, télé et journalisme évacuent le politique afin de privilégier le spectaculaire, « le fait divers qui fait diversion », la surenchère compétitive par le scoop. L’animateur-amuseur a supplanté le reporter-enquêteur, et les méthodes des journalistes s’apparentent à celles des publicitaires. Importé des Etats-Unis, le panelist est l’invité toujours prêt à être sur un plateau pour répondre à tout et n’importe quoi. Quant au débat, l’autocensure règne – pour ne pas être évincé – et quand la polémique prime sur la dialectique, la mauvaise foi schoppenhaueurienne prévaut (voir « l’art d’avoir toujours raison »).

Convenu, tout cela ? Certes. Mais là où Bourdieu devient vraiment bon, c’est quand il explique que la représentation instantanéiste et discontinuiste du monde promue par les journalistes entraîne une « amnésie structurale », où tout est évacué/oublié, le fait politique étant rapporté au même rang que l’anecdote, contribuant au désenchantement de la politique : « Le jeu politique est une affaire de professionnels, pour encourager, surtout chez les moins politisés, un désengagement fataliste évidemment favorable à la conservation de l’ordre établi » (lire aussi, à ce propos, « Verbicide », de C. Salmon).

Cette conservation / dépolitisation est de plus facilitée par « l’effet téléthon », apolitique, défense sans péril des causes humanitaires vagues et œcuméniques (ce que nous pourrions aujourd’hui nommer micro-militantisme). Mais Bourdieu va même plus loin, comme lorsqu’il évoque les figures transfigurées du Marché, dans des propos que ne renierait pas un antilibéral (un vrai) : « Pour certains, ce sera la figure de l’économiste armé de formalisme mathématique, qui décrit l’évolution de l’économie « mondialisée » comme un destin ; pour d’autres, la figure de la star internationale du rock, du pop ou du rap, porteuse d’un style de vie à la fois chic et facile (pour la première fois dans l’histoire, les séductions du snobisme se sont attachées à des pratiques et des produits typiques de la consommation de masse comme le jean, le tee-shirt et le coca-cola) ; pour d’autres encore un « radicalisme de campus » baptisé post-moderne, et propre à séduire par la célébration faussement révolutionnaire du métissage des cultures, etc. »

Sur le militantisme aussi, Bourdieu nous semble pertinent : « Les mouvements sociaux sont en retard de plusieurs révolutions symboliques par rapport à leurs adversaires, qui utilisent des conseillers en communication, des conseillers en télévision, etc. » Et pour combler enfin ce regard, il préconise d’opposer le même type d’autorité (ce qui devrait faire réfléchir ceux qui pensent encore que la victoire politique passera par le collage/tractage).

*

Biais méthodologiques, contradictions et psychologisme d’un côté, constats pertinents de l’autre : Bourdieu, ce n’est pas simple. Le bébé et l’eau du bain, dans la même baignoire.

La question qui nous vient à l’esprit une fois ce petit recueil achevé est : Bourdieu avait-il conscience de faire le jeu du Marché, ou sa critique, à son niveau, était-elle sincère ? Nous penchons ici plutôt pour la seconde hypothèse, au vu du dernier texte du recueil, texte intitulé « Le néo-libéralisme, utopie (en voie de réalisation) d’une exploitation sans limites ».

Bourdieu y explique comment le néolibéralisme, qui se pense comme « la forme suprême de l’accomplissement humain », avec sa théorie économique, se perçoit aussi de fait comme la description du réel, une description appuyée sur la possession des moyens économiques, mais aussi sur une « force symbolique » énorme.

Ce programme scientifique, continue Bourdieu, se fait programme politique, dont tout le travail vise à la destruction méthodique des collectifs : nation, groupes de travail (atomisation des travailleurs), collectif de défense, famille (avec le marché par classes d’âge), afin de déconstruire le réel pour le rendre conforme à la pseudo-scientificité de sa théorie, sans épreuve de vérification expérimentale. Les actionnaires, représentant la « confiance des marchés », imposent leurs souhaits aux managers, notamment en matière de salaire et d’emploi. Par suite, la relation salariale s’individualise, et le travailleur est ainsi rendu plus facilement docile. La pression sur les bas salaires provoque un phénomène nouveau : la misère à grande échelle dans les sociétés les plus avancées économiquement, les différences de revenus s’accroissent, les productions culturelles autonomes disparaissent, les instances collectives de lutte contre l’atomisation, comme l’Etat, disparaissent aussi. Le cynisme se généralise, et mène finalement à la guerre de tous contre tous… Enfin, détail bien vu de Bourdieu et qui devrait inviter ses lecteurs bobos à réfléchir, il note que ce qui protège l’ordre social de la chute dans l’anomie est le maintien d’un capital social hérité de l’ordre ancien, ordre ancien que le Marché veut détruire.

On referme l’ouvrage bourdivin bouche bée : comment un homme qui avait compris tant de choses, qu’on pressent sincère, a-t-il pu soutenir toute sa vie la gauche des Jospin et compagnie ?

Les voies de Bourdieu sont impénétrables…

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