Évènement

Coup de froid

Publié le : 19/07/2008 00:00:00
Catégories : Archives Scriptoblog (2007-2013) , Articles par thèmes , Economie

breadline1929

Une fois n’est pas coutume, Scriptoblog va relayer la « grande » presse – en l’occurrence le magazine américain « Business Week ». Il faut dire que la crise prend, aux USA, une forme assez lourde maintenant pour que même les médias institutionnels commencent à lever une partie du voile.

Nous vous proposons une traduction légèrement résumée d’un article paru récemment dans Business Week : « Welcome to the frozen economy » - « Bienvenue dans l’économie gelée ».

Ouais, ça se confirme…

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Traduit de "Business Week"

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La banquise fond peut-être, mais l’économie américaine, quant à elle, est gelée – à commencer par ici, dans ma petite ville. La consternation croissante à la station service ou au supermarché a ouvert la porte à un choc paralysant la semaine dernière, quand les préavis de la compagnie local du fuel sont arrivés. Le prix prépayé pour le fuel de chauffage est cette année presque deux fois plus élevé que celui payé par les gens l’an dernier. Un soupir collectif et incrédule a résonné par les prairies et les côtes, un soupir poussé par mes rudes voisins du Maine, d’ordinaire si pleins de ressources. Beaucoup ont affirmé qu’ils ne signeraient pas le contrat. « Quelle alternative ? », ai-je demandé à un ami – « Aucune ! », a-t-il murmuré.

Les jours suivants, une nouvelle sorte de terreur s’est répandue sur l’endroit, comme de la suie, alors que les gens soupesaient leurs options. Nourriture ou chauffage ? Gaz ou électricité ? Soins médicaux ou remboursement des hypothèques ? A quoi renoncer ? Où tailler ? Ces conversations étaient partout. Au supermarché, j’ai entendu un homme dire à un autre homme : « Quand j’étais gamin, tu te réveillais, tu allais à la salle de bain, et tu brisais la glace dans les toilettes. Maintenant, mes gamins vont devoir faire la même chose. L’Amérique repart en arrière. »

Mes voisins sont atteints du syndrome du lapin ébloui par les phares d’une auto : ils sont tétanisés par la peur de quelque chose de sinister, qui tourney vers eux sans leur avoir laissé le temps d’anticiper. Une prise de conscience a commencer à se dérouler, comme une fleur sombre qui s’épanouirait, lentement d’abord, puis de plus en plus vite et puissamment. Ce qui nous arrive, ce n’est pas de devoir faire un petit détour : nous devons nous engager sur une route inexplorée vers un lieu inconnu d’où l’on ne revient pas, d’où l’on ne s’échappe pas – et nous n’y sommes pas préparés.
La paralysie de la dépense

La crise économique a été déclenchée par ce que les économistes appellent des retournements structurels dans l’offre et la demande globales de matières premières, conjointement avec l’implosion des marches hypothécaires et la crise du credit qui s’ensuivit. Mais la crise est maintenant en train d’évoluer vers quelque chose de tout à fait différent, créant de nouvelles conditions économiques qui doivent encore être nommées. Appelons cela : « L’économie gelée ».

Alors que la souffrance atteint maintenant en profondeur l’Américain moyen – indépendamment même de sa viabilité économique – elle va enclencher des mécanismes imprévus partout à travers le marché. Presque les deux tiers des Américains disent déjà qu’ils se restreignent pour tout ce qui n’est pas essentiel, selon une enquête récente d’Information Resources. Mais qu’est-ce qui n’est pas essentiel ? Le chauffage ? Les médicaments contre l’asthme ? Les chaussures pour les gamins ? Un nouveau tapis de yoga ? Dans le meme temps, 57 % des Américains interrogés le mois dernier par Survey of American Confidence disaient que leur situation financière s’était degrade – la pire réponse depuis 1946, quand l’étude a commence. Or, plus des deux tiers du PIB dépendent de la consommation. Et quand les racines sont gelées, l’herbe ne pousse plus…
Les statistiques nous annoncent une tragédie, mais les gens, parfois, dissent les choses encore mieux. C’est pourquoi je suis allé au Moody’s pour écouter.

Réconfort et bonne bouffe

Le Moody’s, c’est notre sanctuaire de la monotonie. C’est là que les habitués viennent pour le breakfast à 3,89 dollars, avec deux pancakes et deux œufs. Les touristes y viennent aussi pour retrouver quelque chose qui va au-delà de la bouffe. Construit dans les années 20 sur la principale route nord-sud du Maine, c’était jadis un havre pour les bûcherons, les camionneurs et les gars de la campagne, à une époque qui ignorait le cholestérol. Maintenant, c’est un lieu chargé d’histoire, à sa manière – chaque table a supporté tant de crêpes aux myrtilles, tant de boulettes de poulet et de purée de pommes de terre noyée sous la gravy… Moody’s nous fait revenir dans notre enfance, dans la cuisine de grand-mère, quand tout n’était qu’ordre et innocence. Ce n’est pas un machin postmoderne nostalgique, c’est juste le réconfort que peut vous donner la stabilité incarnée. A part le poster « support our troops » sur la guerre d’Irak, avec des photos des garçons du coin, rien ne parle d’un siècle nouveau.

Du moins, c’était ce que je pensais jusqu’à l’autre jour, quand je me suis assis au comptoir. Trois ouvriers à la table derrière moi discutaient des énergies alternatives. Le vent ? Le soleil ? Des boulettes, comme au temps du charbon ? La notion même n’était pas claire, pas facile à imaginer, tout ça. « Nous devons faire quelque chose, » disaient-ils. « Mais quoi ? »

A côté de moi, Shirley et Irene se rappelaient comment leurs parents s’en sortaient la dernière fois que personne ne pouvait plus se payer du chauffage, pendant la Grande Dépression. A cette époque-là, trois générations s’étaient regroupées dans la ferme de la grand-mère pour l’hiver. « C’était le seul moyen de survivre. Eh bien, on dirait qu’il va falloir faire pareil ! » Irene avait l’air abasourdie. « Tout ça me rend malade. Nous ne savons pas quoi faire. »
Le vieil Arlie Fretner, 73 ans, était assis à sa place habituelle, le dernier siege au comptoir, le dos au mur. « Je ne sais pas quoi faire, ou quoi penser, ou dans quelle direction aller. On dirait que les types à Washington n’en savent pas plus, d’ailleurs. Le système s’est juste complètement bloqué. Il n’y a rien qui me vienne à l’esprit pour faire une comparaison, à part ce que disaient mes vieux au sujet de la Grande Dépression. »
Quand ça balise…
« Et le nouveau président ? », ai-je demandé. « Est-ce qu’il nous aidera ? Ils m’ont tous regardé avec un mélange d’attendrissement et d’apitoiement, comme si je venais juste de baver sur ma chemise propre. « Le gouvernement devrait nous aider, » dit Arlie, « mais nous avons renoncé à ça. Ils veulent juste nous pacifier, pas nous aider. »
Robert avait écouté depuis le début en silence. Pendant des décennies, il a enseigné à l’école pratique locale et a formé beaucoup de charpentiers ou de menuisiers en ville. Maintenant, il a sa petite boîte. Peu de gens sont plus respecté que lui dans notre communauté. « Les gens se demandent : est-ce que les choses vont redevenir comme avant, ou bien est-ce un changement définitif, » dit-il. « Tout nous a frappé d’un coup, maintenant on flippe pour l’hiver. Mon business est mort à 75 %. Les gens veulent acheter, mais ils ont peur de faire un mouvement, parce qu’ils veulent tout économiser pour le chauffage. Faut choisir entre le chauffage, le gaz, la bouffe et le toubib. La plupart d’entre nous n’avaient jamais vécu une époque comme ça, où on ne peut même plus s’assurer une existence décente. C’est dur de croire que tout ça, ça arrive en Amérique. »

Bienvenue dans l’économie gelée, quand la paralysie gagne à tous les niveaux. Les psychologues ont depuis longtemps observé une relation en courbe en cloche entre l’anxiété et la performance. Une bonne dose d’anxiété motive pour une forte performance. Mais trop d’anxiété, et tout le bastringue tombe dans la paralysie. Telles que je vois les choses, nous avons dépassé l’anxiété saine pour aborder un nouveau territoire, là où les gens ne peuvent plus faire de choix parce qu’il n’y a plus de bon choix à faire. Ils sont paralysés – gelés sur place.

Crise du crédit

Nos institutions publiques et privées sont confrontées à leur propre version de ce nouveau grand coup de froid. Le secrétaire au trésor Henry Paulson, s’exprimant à Londres le mois dernier, a dit publiquement que les marchés financiers ne s’étaient pas encore adaptés aux nouvelles conditions. « Surmonter l’émotion prendra encore du temps, alors que les marchés et les institutions financières continuent de réévaluer les risques. » Ils sont eux aussi dans l’incertitude, avec un Dow Jones qui a réussi sa performance de Juin la pire depuis 1930.

General Motors, après avoir perdu les dernières décennies à faire obstruction toute honte bue au développement des moteurs à faible consommation, voit à présent sa cote retomber au niveau qui était le sien il y a cinquante ans. Leur solution ? Licencier encore plus d’employés. Pas franchement un pic de performance, tout ça…

Les leaders du G8 paraissent sans pouvoir, à côté de la plaque. A la FED, le rideau a été déchiré, et le Sorcier jadis omniscient semble déboussolé et incertain. Garder les taux bas pour soutenir la croissance ? Ou bien les augmenter pour essayer de maîtriser l’inflation ? On sait que le secteur bancaire a été bloqué quand le taux des prêts fédéraux est inférieur de 325 points de base sous son niveau de l’an dernier, pendant que les prêts à trente ans au particulier sont supérieurs de deux points. Situation frigorifiée.

On taille dans le gras

Chaque aspect de notre économie semble pris entre deux forces opposées, ne laissant ouvert aucun bon choix, mais créant un océan de glace. Les prix sont élevés : le pain a gagné 15 %, les œufs 27 %, la volaille 73 %. L’essence a gagné 37 %. Les tarifs des assurances santé ont grimpé de 91 % depuis 2000. Dans le même temps, le salaire horaire moyen a perdu 0,8 % l’an dernier.

Il y a deux forces opposées : les prêts à la consummation explosent, pendant que la valeur des maisons s’est effondrée à toute vitesse et les taux de défaillance sur les crédits hypothécaires ont atteint des niveaux record. Le déficit commercial US continue de grimper, bien que le coût d’expédition d’un container standard depuis la Chine ait tripé depuis 2000, si bien que beaucoup de marchandises coûtent maintenant plus à transporter qu’à produire. Le PIB augmente légèrement, mais la proportion de ce PIB que nous pouvons effectivement acheter avec ce que nous produisons réellement augmente encore plus lentement – un point de moins par an. Les prix de l’immobilier se sont écroulés, mais le nombre de gens qui veulent acheter une maison dans les six prochains mois est, d’après les statistiques, à son plus bas des 25 dernières années.

Les Américains ne sont pas seuls à encaisser ce choc, à ressentir cette perplexité. Les manifestations et des émeutes contre le prix de la nourriture et du carburant se multiplient en Asie et en Afrique, elles gagnent l’Europe.

Quelques souvenirs de la Grande Dépression

Les civilisations peuvent prospérer ou décliner. Ce n’est pas un tirage aléatoire qui décide de cette affaire, c’est la conséquence de l’aptitude, ou de l’inaptitude des sociétés à percevoir et à s’adapter aux ruptures économiques, sociales et environnementales. En 1980, encore confrontés à la dernière crise énergétiques, les Américains ont signé pour « Morning in America ». La promesse du candidat Reagan, et de chaque président et de chaque congrès depuis, a été d’apaiser nos peurs par un message d’éternel ensoleillement. Nous avons été induits en erreur par des dirigeants opportunistes. Nous avons choisi de nous laisser pacifier. Des décennies ont été perdues pendant que nous gardions la tête sous le sable. La plupart des Américains d’aujourd’hui ne peuvent pas se souvenir de la Grande Dépression – la dernière très grande secousse infligée à notre vie économique – et ils ne peuvent donc pas se souvenir de l’effet que ça fait d’être gelés. Est-ce que l’économie marquera le début de notre déclin persistant, ou bien nous tirera-t-elle, tous ensemble, de notre rêve éveillé ?

L’économie sera complètement prise par les glaces, et le prochain président sera confronté à un défi que ne peut être comparé qu’à celui proposé à Franklin D. Roosevelt il y a 80 ans. Le changement radical va exiger un réexamen audacieux de notre contrat social et des règles de création de richesse dans un système global. Dégeler l’économie prise par les glaces va occasionner une réinvention de nos institutions publiques et privées, particulièrement quand elles touchent à la santé, l’éducation, la finance et l’énergie.

Voici mon conseil aux candidats : commencez par faire un tour au Moody’s. Oubliez les caméras. Venez avec un calepin.

Un article de Shoshana Zuboff

Paru dans Business Week,
Traduction et résumé : l'équipe Scripto

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