Courrier des lecteurs, questions et réponses

Publié le : 25/03/2011 23:00:00
Catégories : Economie

Crise_du_sens_gd

On reçoit cet email :

Bonsoir,

J'ai vu le débat (étrange) avec Jean Robin, et j'ai été interpellé par votre évaluation sur la survalorisation des actifs occidentaux (entre 1/3 et 2/3 de survalorisation vous dites).

1) Je pense qu'il serait TRES intéressant de faire un petit billet sur le blog détaillant ce point particulier (si vous avez le temps !), et aussi quelle dévaluation à attendre des autres biens (immobilier et machines outils par exemple).

2) Où puis je trouver les statistiques détaillant l'évolution des psychoses et névroses ?

3) Il y a un phénomène psychologique appelé "effet flynn" (voir la fiche wikipedia) et surtout son déclin qui peut aller dans le sens de votre reflexion aussi.

Cordialement
un lecteur

Voilà des questions judicieuses.

 


1) … interpellé par votre évaluation sur la survalorisation des actifs occidentaux (entre 1/3 et 2/3 de survalorisation vous dites).

Premier constat : Braudel se risque à chiffrer, dans « La dynamique du capitalisme », le rapport entre le total des actifs et la valorisation de la production de l’ensemble de la société capitaliste occidentale, sur la longue durée. Sa conclusion : 3. Evidemment, l’évaluation de Braudel  est sujette à caution. Mais disons qu’elle permet de caler les  idées. On se doute bien qu’ici, « 3 » veut dire « entre 2 et 4 ». Pas 6 ou 7, en tout cas. Encore moins 10 ou 12.

Deuxième constat : le calcul de Braudel semble tenir la route, si on raisonne en taux de rendement. Si l’on admet que sur 100 points de production, entre 20 et 30, disons une moyenne de 25, sert à rémunérer le Capital, le reste allant directement ou indirectement au  Travail, nous avons :

Valeur actuelle nette des  entreprises (tous propriétaires et créditeurs) = somme des valeurs ajoutées annuelles actualisés x 0,25

Donc

Valeur actuelle nette du Capital = somme des PIB futurs en  valeur actualisé x 0,25

Un rapide calcul montre qu’ici la somme des flux de trésorerie actualisés sur 20 ans, flux égaux à 25 % du PIB, est égale à 3 fois le PIB si le taux d’actualisation avoisine 5 % annuel, valeur qui semble tout à fait en ligne avec l’exigence de rendement net d’inflation des prêteurs sur un actif de risque moyen, le tout sur l’horizon de calcul habituel pour une valorisation d’actif (sachant qu’au-delà d’une vingtaine d’année, le facteur d’actualisation neutralise largement le flux).

Conclusion : ce rapport Capital / PIB a été fixé à 3 par Braudel, et c’est, sur le plan de la technique financière, tout à fait crédible.

Donc, logiquement, le total des actifs existants dans la sphère occidentale devrait avoisiner 100.000 milliards de dollars, pour un PIB légèrement supérieur à 30.000 milliards.

Qu’en est-il en réalité ?

Le total des  actifs se décompose en quatre composante principales : les biens immobiliers, les actions, les actifs monétaires, la trésorerie qui n’entre pas dans les valorisations précédentes. Les autres classes d’actifs (or détenu par les particuliers, par exemple) pèsent relativement peu.

Concernant l’immobilier, le marché immobilier US avait atteint, fin 2007, une valorisation totale estimée approximativement à 35.000 milliards de dollars (estimation en croisant le nombre total de logements et le prix moyen des logements vendus). Cela représente 2,5 années de PIB.

Les chiffres sur les marchés immobiliers européens sont plus compliqués à calculer, faute d’harmonisation des normes de présentation et des méthodes statistiques. Cependant, au final, si l’on tente une évaluation à partir du ratio valeur de l’immobilier / revenu disponible des ménages, le marché immobilier européen avait sans doute atteint, fin 2007, une valorisation totale de l’ordre de deux années de PIB. Admettons 30.000 milliards de dollars.

Le total immobilier fin 2007 devait avoisiner 65.000 milliards de dollars.

Concernant les actions, on peut constater l’évolution des capitalisations boursières. Sur l’ensemble USA + Canada + UE, elles se montaient au total, fin 2007, à 35.000 milliards de dollars. A ce total, il faudra rajouter la valeur des  sociétés non cotées, mais la donnée n’est pas disponible. Pour avoir un ordre de grandeur, il est intéressant de noter qu’en 1990, sur le même périmètre, le chiffre était de 5.000 milliards de dollars. Cela représente 13 % de croissance annuelle des capitalisations boursières, à rapporter à une croissance du PIB occidental, sur la même période, qui avoisina + 5 % par an en monnaie courante. Il n’est pas nécessaire d’être un grand économiste pour voir qu’il y avait, fin 2007, un petit problème.

Le total des capitalisations boursières fin 2007 devait avoisiner 35.000 milliards de dollars.

En ce qui concerne les actifs monétaires (obligations et actifs assimilés), les chiffres sont beaucoup plus difficiles à établir. Depuis le développement des produits dérivés, ce domaine a atteint un niveau de complexité tel qu’il défie les capacités de modélisation des acteurs les plus performants – et, a fortiori, celles, fort modestes, de votre serviteur.

Ce qui paraît logique, en tout cas, c’est qu’à chaque fois que quelqu’un contracte une dette, quelqu’un d’autre comptabilise une créance. A défaut de savoir évaluer les créances de manière claire, on peut évaluer les dettes, et ainsi se faire une idée des créances.

Fin 2007, le total des dettes des acteurs économiques non purement financiers (Etat, entreprises industrielles et commerciales, ménages) avoisinait 90.000 milliards de dollars sur l’ensemble USA + Union Européenne.

Une partie de ces dettes sont détenues par des acteurs non occidentaux (Chine, Japon, principalement). Toutefois, compte tenu des positions extérieures  des pays occidentaux par classe d’actifs, on peut évaluer à « seulement » entre 5.000 et 10.000 milliards le solde net détenus sur les dettes par les non-occidentaux.

Sur les 80.000/85.000 milliards de dollars d’actifs monétaires restant au sein des actifs de l’Occident, une partie se trouve à l’intérieur des bilans des entreprises dont la valeur est comptée par ailleurs en capitalisation boursière. Une autre partie a déjà été comptée dans les comptes des ménages, via la valorisation de l’immobilier dont elle est la contrepartie dans le système bancaire, mais là encore, une partie seulement : le système des produits dérivés, en faisant sauter toutes les barrières mises aux fonds d'investissement supposément non spéculatifs, a rendu possible une sorte de pseudo-monétisation massive des dettes des ménages, de sorte que le prix de la maison figure deux fois dans les comptes de ces derniers ! – une fois via la valeur de la maison, et une autre fois via le fond de pension dont les actifs sont constitués par… l’hypothèque sur la maison. Par ailleurs, une part croissante des titres hors actions est détenue en propre par les intermédiaires financiers, lesquels font tourner un immense marché des dérivés, à peu près complètement détaché de tout territoire économique réel.

Une forte proportion de nos 80.000 milliards se trouve donc dans les bas de laine des particuliers et dans les comptes des personnes morales, et n’a cependant pas été comptabilisé précédemment. Quelle proportion exacte ? Alors là, bien malin qui peut répondre précisément. La somme des titres correspondant aux dettes publiques non détenus en propre par des sociétés cotées, des retraites par répartition non provisionnées, d'une estimation forcément très aléatoire de ce qui est "planqué" dans les paradis fiscaux, et des fonds souverains et actifs assimilables, donne un résultat avoisinant 55.000 milliards de dollars, à 20 % près.

Il est très difficile d’être plus précis, car les statistiques sont parcellaires, les définitions utilisées non standardisées, les risques de double compte aussi importants que les risques d’omission, et la frontière parfois floue entre produits dérivés et sous-jacents. L'essentiel de cette masse se situe dans les comptes des opérateurs techniques, sur des marchés non régulés : très, très difficile à évaluer précisément.

Quoi qu’il en soit, l’ordre de grandeur est révélateur. Et on remarquera que ce chiffre, largement supérieur à une année de PIB, provient pour l’essentiel d’une hausse de 60 % du total des dettes hors produits dérivés sur la période 2001-2007 (période au cours de laquelle les PIB en valeur courante n’augmentent que de 30 %). Ce sont ces dettes qui ont fabriqué les « actifs » toxiques dont regorgeaient certains fonds en 2007.

Le total des actifs monétaires fin 2007, net des valeurs déjà comptabilisées par ailleurs, devait avoisiner 55.000 milliards de dollars, chiffre manifestement excessif.

Enfin, nous devons rajouter la trésorerie des particuliers, des administrations, des petites entreprises… Bref, de tous les acteurs dont la trésorerie n’est pas incluse dans la valorisation des actifs cités plus haut.

La masse monétaire occidentale (M2) avoisinait, fin 2007, 25.000 milliards de dollars, en convertissant euros, livres, francs suisses, dollars canadiens. Sur cette masse monétaire occidentale, un quart environ était bloqué dans les réserves de change, asiatiques en grande partie, et peut être considéré comme « hors jeu ». On peut supposer que les trésoreries des grandes entreprises sont relativement faibles. Reste probablement environ 15.000 milliards de dollars dans l’ensemble des trésoreries non prises en compte précédemment.

Le total des principales classes d’actif avoisinait, fin 2007, 170.000 milliards de dollars, soit 5,5 années de PIB.

Conclusion : à vue de nez et en ayant conscience des limites de cette évaluation « au doigt mouillé », pour ne pas dire « à la louche » (1), le ratio total des actifs / PIB devait, dans la sphère occidentale, être fin 2007 plus proche de 6 que de 3. Nous sommes probablement proches du double de la valeur historique calculée par Braudel dans sa « dynamique du capitalisme ».

Et tout cela, rappelons-le, avant même d’avoir pris en compte les produits dérivés en eux-mêmes, et les chiffres (notionnels mais affolants) que cette machine infernale a fini par fabriquer…

Mais ce n’est pas tout.

Jusque là, nous avons raisonné en supposant que la valorisation actuelle du PIB de l’Occident correspond à une production effective et dont on peut espérer qu’elle dégagera, dans l’avenir, des revenus rémunérant le capital à hauteur de 5 % (cf. remarque précédente). Or, rien n’est moins sûr.

D’abord le PIB des pays occidentaux comprend aujourd’hui certaines composantes qui relèvent de la « vérité statistique » plus que de la réalité économique saine. Le PIB des USA inclurait 5 % approximativement de primes d’assurances ou encore 1 % de frais juridiques, toutes « valeurs » qui ne sont jamais que le recyclage des excédents de la super-bulle du dollar.

Plus profondément, les productions affichées par les pays occidentaux reposent en partie sur des schémas logistiques, industriels et commerciaux qui ne sont eux-mêmes concevables que dans le cadre de l’économie formée par le couple pétrole/nucléaire. En cas de crise énergétique ou écologique majeure, la décroissance risque de ne pas être un choix, mais une obligation. Et manifestement, à ce stade, aucune « provision » n’a été passée, dans le bilan de l’Occident, à ce titre.

Alors, au final, et en répétant encore que tout cela est très approximatif, on se dit que :

-          Même avant prise en compte des produits dérivés, même avant la prise en compte de l’impact d’une possible décroissance forcée liée à la fin des énergies bon marché, le ratio actifs / PIB est déjà deux fois trop élevé fin 2007.

-          Et donc on se dit qu’après prise en compte de l’impact des produits dérivés, qui ne vont pas rendre simple le « tri » des créances en cas de liquidation complète du système, après la prise en compte du risque de décroissance énergétique forcée, et après neutralisation des éléments de PIB artificiels, probablement, le rapport entre la richesse que l’Occident croit détenir, et celle qu’il détient vraiment, devait être fin 2007 de l’ordre de 2 à 3.

Aujourd’hui, ce rapport n’a que légèrement baissé. L’immobilier a certes  perdu entre un quart et un tiers de sa valeur sur l’ensemble de l’Occident, retombant à environ 45.000 milliards de dollars. Les capitalisations boursières avoisinaient en 2010 30.000 milliards. Mais les actifs monétaires, pour autant qu’on puisse en juger, ont crû, via la bulle des dettes publiques. Notre ratio principal est passé sans doute à peu près de 6 à 5, et le caractère virtuel des PIB semble s'être encore accentué, du fait d'une bulle des dettes publiques qui maintient une activité largement factice. Pour l’essentiel, la situation est donc restée inchangée – on a simplement transféré le risque principal de faillite aux Etats.

Et voilà pourquoi, donc, votre serviteur se risquait à dire, lors du débat avec son excellent camarade Jean Robin, que l’Occident devait être deux ou trois fois moins riche que ce qu’il estime collectivement : concrètement, c’est largement là que se manifeste la « crise du sens » - une déconnection entre le sens signifiant issu du sens signifié et le sens significatif déduit de l’expérience, autant dire une hallucination collective.

Et voilà encore pourquoi, sachant que cette surévaluation est issue pour l’essentiel des « bugs » à répétition de la théorie monétariste, on s’est permis d’avouer à Jean Robin, en toute franchise, que lorsqu’il nous présente le reaganisme comme la solution à nos problèmes, on se marre. Ce qu'il faut comprendre, c'est que la désastreuse politique de taux d'intérêt de MM. Greenspan et Bernanke n'est qu'une conséquence mécanique de l'échec du monétarisme, pilier du reagisme. C'est parce que le monétarisme n'a jamais fonctionné que la FED en est venue à suivre une politique de taux absurdes : c'était le seul moyen de faire durer un système incohérent.

2) Des statistiques détaillant l'évolution des psychoses et névroses ?

Je n'ai pas de statistiques sur l'évolution des psychoses et névroses. En l'occurrence, de toute façon, l'approche statistique est très problématique, parce qu'une très grande partie des psychopathologies légères, qui font les gros bataillons évidemment, est constituée par les états borderline, que les psychiatres ne savent tout simplement pas où classer.

Vous trouverez une approche intéressante de la question dans ce livre :
http://colblog.blog.lemonde.fr/2009/05/11/charles-melman-la-nouvelle-economie-psychique/

Ce qu'observent les praticiens, si j'en crois le constat de Charles Melman, c'est une nouvelle économie psychique. Dans cette nouvelle économie, les névroses classiques deviennent de plus en plus rares, parce qu'elles supposaient généralement un  traumatisme affectif dans l'enfance lié à la mise à distance brutale mère/enfant. Or, ce qui se développe, c'est au contraire les pathologies induites  par une relation fusionnelle à la mère.

Ces pathologies sont essentiellement des états borderline (perversions polymorphes) et, dans les cas extrêmes, psychotiques. Il reste bien sûr une part de névrose chez les personnalités borderline, mais la névrose classique, du type observé par Freud dans la bourgeoisie autrichienne, n'est plus une pathologie fréquente – du moins d'après Melman.

Intuitivement, je pense, sans être moi-même « psy », que ce constat est logique. Toute la psychologie sociale contemporaine repose sur la valorisation paradoxale de l’inceste – lire à ce sujet Baudrillard, qui a très bien expliqué en quoi la « consommation radieuse » des années 70 constituait déjà un inceste symbolique. De manière plus générale, comment ne pas voir que la substitution du festif au rituel dans les processus sociaux relève également d’une économie psychique de l’inceste : le festif contemporain, c’est le rituel sans le Nom du Père…

Bref, ce n’est pas complètement un hasard si les produits les plus purs du mondialisme marchand, genre rappeurs US décérébrés, commencent la moitié de leurs phrases par « Motherfucker » !

La vérité, c’est que ces pauvres gars sont complètement psycho.

Et donc…

En espérant avoir répondu aux questions des internautes qui nous ont fait l’honneur de s’infliger le débat commenté ici, on conclura sur ces fortes  paroles !


(1) Un élément complémentaire nous amène toutefois à croire que nos calculs ne doivent pas être trop éloignés de la réalité. En 2005, donc alors que le sommet de la bulle immobilière n'était pas atteint, le patrimoine total des Français (hors valorisation des retraites par répartition et net des dettes) était évalué à 8.000 milliards d'euros, soit 4,5 ans du PIB de cette année-là. Si l'on ajoute les retraites par réparition, on doit avoir un ratio de 5 au moins (dépend de la méthode d'évaluation). Il faut encore ajouter à cela les valeurs détenues par l'Etat et les personnes morales et qui ne sont au final incorporées dans aucun patrimoine (mystères et beautés du capitalisme), par exemple certains actifs financiers "purs", liés aux marchés dérivés en particulier (actifs logés dans les paradis fiscaux, et qui n'entrent probablement pas dans le patrimoine "officiel" des Français). Au final, on approche le ratio de 6 calculé globalement par d'autres méthodes, alors que la France n'est sans doute pas le pays qui s'est le plus éloigné des fondamentaux économiques.

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