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CRIF, minarets et double standard

Publié le : 19/12/2009 23:00:00
Catégories : Politique

babelDans notre Babel en équilibre instable, un petit peuple courageux (c'est vrai) joue son jeu propre, en fonction de ses intérêts propres. Jusque là, nul n'a rien à y redire. On ne peut pas en vouloir aux gens de défendre leurs intérêts.

En revanche, quand il ressort du comportement des gens qu'ils sont incohérents, il faut s'interroger.

Intéressons-nous un moment aux réactions du Conseil Représentatif (?) des Institutions juives de France (CRIF), à propos de la "votation" suisse relative aux minarets.

Le 1er décembre 2009, "le président du CRIF, Richard Prasquier a souhaité au président du CFCM, Mohamed Moussaoui, ses meilleurs vœux à l’occasion de l’Aid El Adha.Au nom de la communauté juive de France, Richard Prasquier lui a dit sa forte désapprobation envers les réactions populistes qui avaient conduit, en Suisse, à une votation interdisant la construction des minarets. Il lui a fait part de son inquiétude par rapport à l’instrumentalisation possible d’un tel résultat." (source)


Ce même jour, le site du CRIF publie un article intitulé "Suisse : les subtilités racistes impunissables de l’UDC…"

Article où l'on lit ce qui suit :

"L'Union démocratique du centre (UDC) est l'initiatrice du référendum suisse portant sur l'interdiction de construction de nouveaux minarets sur le territoire helvétique. Ce parti de la droite populiste, très largement représenté au Conseil national, où il dispose de plus du quart des sièges, est un habitué des coups d'éclat politiques et notamment des affiches de choc, relate le Monde du mardi 1er décembre 2009.

La dernière en date, montrant une femme en burqa sur fond de drapeau suisse envahi par des minarets, n'échappe pas à la règle. Pascal Sciarini, directeur du département de science politique de l'Université de Genève, décrypte quelques-unes de ces affiches à scandale et l'utilisation de l'imagerie politique par l'UDC.

« Les affiches de l'UDC jouent sur les peurs, les boucs émissaires. Ce peut être les réfugiés qui abusent du système social, ou les étrangers naturalisés qui tenteraient de « piller »' l'identité suisse. Voyez ces mains, toutes plus ou moins basanées, qui veulent s'emparer du passeport suisse… En reprenant (sur une autre affiche) l'image de Guillaume Tell, un des mythes fondateurs suisses qui symbolise la résistance contre l'envahisseur austro-hongrois, l’UDC évoque l'image de la menace extérieure qui s'impose en Suisse et se transmet via les dealers… A propos d’une autre affiche où se sont les moutons, cette fois-ci, qui sont utilisés, l'UDC a dit : « Ce ne sont pas les étrangers que nous visons, et pour qui nous demandons l'expulsion, mais les moutons noirs en général. Tout le monde connaît la parabole des moutons noirs »... Il y a clairement, parmi ses membres, des racistes et des antisémites, mais ils le sont de manière suffisamment « subtile » pour que ce ne soit pas punissable… »" (source)

Il n'est pas très difficile de suivre le raisonnement qui a conduit le CRIF a publié à la fois le message de Richard Prasquier et cet article anti-UDC : la réaction suisse à la présence des minarets ouvre la porte à un sursaut identitaire, qui pourrait pousser les Suisses à redéfinir un "eux et nous" (le "eux" étant susceptible d'englober quiconque ne partage pas l'identité suisse, donc entre autres une partie au moins des Juifs "de Suisse", pour parler comme le CRIF).


Nous en avons confirmation quand le site du CRIF publie, le lendemain 2 décembre, un texte intitulé "Le vote suisse pour les minarets dangereux pour les juifs ?"

"L’ancien ambassadeur israélien en Suisse Itshak Meir a déclaré dans une interview accordée mardi à Aroutz Sheva à propos de la votation sur les minarets: « Il est étonnant que pour un sujet concernant l’égalité des droits des citoyens, les Suisses aient pu ratifier une telle décision, surtout qu’il s’agit du droit le plus fondamental de liberté de culte ». « C’est la peur de tout ce qui est étranger et différent qui a motivé ce vote. Ce qui n’est d’ailleurs pas particulièrement surprenant », explique l’ancien diplomate. Et d’ajouter : « Les Européens sont confrontés à une vague importante d’immigration de musulmans et la Suisse a de bonnes raisons de craindre les étrangers. Il s’agit d’un pays isolé entre les montagnes et cette peur des étrangers nous a également touchés nous les juifs. A partir de 1860, les juifs n’avaient pas le droit de vivre en Suisse, sauf dans deux villages qui leurs étaient réservés. »

« La Shekhita (abattage rituel) est interdite en Suisse », rappelle l’ancien ambassadeur. « La crainte des étrangers est finalement à la base de l’antisémitisme. Ils ont dû aussi avoir peur des Juifs, qui sont si différents. » Meir a déclaré que c’était la première fois dans l’histoire de l’Europe qu’avait lieu un vote limitant la liberté de culte. « Sur ce point, en Israël nous pouvons être fiers que malgré le conflit nous permettons un libre accès aux fidèles de toutes les religions dans leurs sites saints », estime l’ancien diplomate. Meir est convaincu que d’autres pays européens vont suivre l’exemple de la Suisse. « Les Juifs doivent s’inquiéter, car ce qui commence par une limitation de la liberté des Musulmans pourrait fort bien se retourner contre eux."" (source)


Toujours le 2 décembre, le CRIF souligne la réaction de son homologue suisse : "Les Juifs de Suisse le disent: «Pas de lois d’exception ! Non à l’interdiction des minarets !»" (source)

"La Fédération suisse des communautés israélites (FSCI) et la Plateforme des Juifs Libéraux de Suisse (PJLS) confirment leur opposition à l’initiative visant à interdire la construction de minarets. Au nom de l’égalité de traitement et de la justice, elles s’opposent résolument à toute loi qui ne s’applique qu’à certaines communautés religieuses.

L’initiative porte atteinte à la liberté de religion ancrée dans la Constitution qui comprend également le droit, pour les communautés religieuses, de construire leurs lieux de culte dans le cadre des lois applicables sur les constructions.

L’initiative compromet par ailleurs la paix religieuse et nuit aux efforts d’intégration des musulmans en Suisse.

La communauté juive, une des plus anciennes minorités en Suisse, est aujourd’hui établie et intégrée. Mais c’est précisément parce que la communauté juive sait ce que signifie la discrimination qu’elle considère qu’il est de son devoir de s’engager activement contre la discrimination, en faveur de la liberté de religion et de la paix religieuse. Cet engagement fait partie intégrante de la tradition juive.

La FSCI et la PJLS restent cependant lucides face au danger des extrémismes religieux. Elles prennent au sérieux les inquiétudes de la population qui craint le risque de propagation en Suisse d’idées extrémistes. Mais loin de résoudre les problèmes, une interdiction des minarets génère chez les musulmans en Suisse un sentiment d’exclusion et de discrimination.

Ce qui importe pour une cohabitation pacifique, est ce qui est communiqué dans les églises, mosquées et synagogues et non pas leur aspect extérieur. Seul un renforcement des principes de l’Etat de droit peut finalement répondre à tous les types d’extrémisme."


Ce même 3 décembre, cependant, le site jssnews publie un article intitulé : "Israël aussi va légiférer sur les minarets"

"Unanimement, la presse arabe s’indigne, ce jeudi 3 décembre, et dénonce la tentative des autorités israéliennes d’interdire la prière de l’aube dans les mosquées de Jérusalem, sous prétexte que la diffusion des prières par les haut-parleurs des minarets dérange les habitants. Les médias arabes et islamiques soulignent en effet que la Knesset israélienne examine un projet de loi pour interdire la diffusion des prières, particulièrement à Jérusalem, mais également dans d’autres localités à forte densité de population arabe en Cisjordanie." (source)

Il est à noter que le CRIF n'a proposé aucune réaction à ce projet de loi israélien.


On rappellera à ce propos, s'agissant des liens entre le CRIF et Israël, le parcours de Meyer Habib, actuellement vice-président du CRIF. Un article du Jerusalem Post du 10 février 2009 était consacré à "l'homme de l'ombre" derrière Netanyahou.

"Pas de fonctions officielles pour cette personnalité influente des milieux communautaires français, mais un rôle de conseiller officieux qui suit la campagne de son candidat pas à pas. Pour la dernière semaine électorale, il a mis de côté ses fonctions de vice-président du Crif et ses activités d'homme d'affaires pour accompagner celui qu'il espère voir sortir vainqueur de ces législatives 2009.

Car l'enjeu est de taille. "C'est un véritable référendum pour Israël", explique Habib. A savoir : choisir entre le leader du Likoud et la chef de Kadima pour diriger le pays. Netanyahou versus Livni.

"Les électeurs ne doivent pas se tromper, ils doivent savoir que voter Livni, c'est voter pour le partage de Jérusalem et le retrait des territoires de Judée-Samarie. Ce que Bibi ne fera jamais."

Pour Habib, le pays ne doit pas renouveler sa confiance dans le parti centriste qu'il estime avoir "totalement échoué". Et d'en référer aux chiffres. Créditée de près de 40 mandats à l'époque d'Ariel Sharon, la liste conduite par Ehoud Olmert lors des législatives de 2006 ne remportera que 29 sièges.

Deux ans plus tard, sous la houlette de Tzipi Livni, le parti obtiendrait entre 23 et 25 mandats selon les derniers sondages. Le message d'Habib est clair. Pour détrôner Livni, il faut plébisciter Bibi.

Et faire attention aux votes en direction des amis naturels du Likoud. Dont le chef du parti russophone Israël Beiteinou. A J-4 du scrutin, vendredi 7 février au matin, dernier jour de publication pour les sondages officiels, Avigdor Lieberman se pose plus que jamais en troisième homme qui pourrait changer la donne, avec un éventuel gain de 17 à 19 mandats.

Voire 21 selon une étude de l'Institut Géographic pour le compte du journal Globes. Crédité de 23 à 25 sièges, Netanyahou garde toujours la tête, mais avec une avance moins confortable.

Le danger d'un vote "ami"

Franc et direct, Habib ne s'encombre pas de l'habituelle verve politicienne qui fait office de langue de bois : "Bien sûr ces sondages nous inquiètent", concède-t-il, "nous préférions ceux de la semaine dernière, qui promettaient au Likoud 35 mandats à la Knesset."

Une certaine démobilisation de l'électorat qu'il explique par un excès de confiance.

"Les électeurs sont persuadés que Bibi va remporter le scrutin et laissent aller leur choix vers des alliés du Likoud. Il faut faire attention, rien n'est gagné d'avance."

Appel à la prudence, donc, dans les rangs de Netanyahou. Car si le parti se félicite de cette percée de Lieberman, qui marque clairement une inclinaison de l'électorat pour le camp de la droite, il se méfie d'un retour de veste de leur "allié principal".

"Bibi entretient de très bons rapports avec Lieberman, qui est encore plus à droite que lui, mais il ne faut pas oublier que ce dernier a accepté de siéger dans le gouvernement élargi d'Ehoud Olmert."

Il est vrai qu'en cette fin de campagne, le leader du parti russophone n'exclut aucune option. Comme celle de faire partie d'une éventuelle coalition dirigée par Livni. Ou de suggérer au président Peres de confier le soin de diriger le gouvernement à la chef de Kadima en cas de scrutin très serré.

C'est du moins ce qu'a annoncé sur la radio militaire Moshé Yaalon, lieutenant de Bibi, fortement pressenti pour le ministère de la Défense.

Dans un pays à peine sorti de trois semaines de conflit militaire, Lieberman, qui ne se contente plus d'attirer le vote immigrant et va puiser des voix dans l'électorat de souche, se paye le luxe de débouler dans le trio de tête. Et de prédire 30 mandats pour son parti en 2013.

Une menace que le leader du Likoud en personne s'emploie lui-même à écarter.

"Si trop d'électeurs de droite gaspillent leurs voix dans des formations satellites de la nôtre, nous risquons de perdre les législatives après avoir mené pendant toute la campagne", avait déclaré Netanyahou jeudi, devant un parterre de supporters anglo-saxons. "La majorité du camp national-religieux souhaite me voir au poste de Premier ministre."

Et parmi eux, Meyer Habib. Lui qui n'a jamais caché ses sensibilités politiques, ni sa proximité avec Bibi, attend le verdict avec impatience.

Même si quelque que soit le résultat, précise-t-il, "le Crif soutiendra le gouvernement mis en place, comme cela a pratiquement toujours été le cas, car telle est la force de la pluralité et du débat démocratique".

Mûr comme du bon vin

"Netanyahou est mûr. Il a appris de ses erreurs du passé et en a retiré beaucoup d'expérience, surtout au niveau humain. Aujourd'hui, il est le plus apte à diriger le pays. Sur tous les plans", déclare-t-il.

Et de rappeler les trois grands axes de campagne de son leader : la sécurité, l'économie et l'éducation.

"Il veut ressusciter le sionisme, réinsuffler au pays ses valeurs juives", poursuit Habib, intime de la famille Netanyahou. Il dévoile ainsi un homme très proche de son fils, de plus en plus religieux. Et un grand ami de la France, qu'il affectionne. "Les francophones d'Israël ont une place de choix dans l'électorat de Bibi", poursuit-il.

"Ces derniers adhèrent massivement aux idées du camp nationaliste. Tout un pan de la campagne était destiné à leur intention, mais en raison de la guerre, nous n'avons eu que trois semaines pour parler aux électeurs, au lieu de deux mois."

Quant aux rapports Bibi-Sarkozy, Habib, à l'origine de leur rencontre à l'époque où le président français était encore ministre de l'Intérieur, confirme une réelle entente entre les deux hommes.

"Ils affichent des divergences, chacun a en tête les intérêts de son pays, mais ils partagent des valeurs similaires. Ils sont tous les deux très attachés à la démocratie, à la liberté. On peut dire que ce sont des amis proches." De là à affirmer que la victoire du camp de la droite israélienne devrait encore consolider les liens entre les deux pays, il n'y a qu'un pas, que Meyer Habib est prêt à franchir." (source)


Si l'on résume donc la position d'un homme comme Meyer Habib, nous sommes obligés de dire qu'en France, en tant que vice-président du CRIF, il défend une société multiculturelle (où les Juifs de la Diaspora sont comme des poissons dans l'eau), tandis qu'en Israël, il fait campagne pour Netanyahou sur une ligne "dure" (Israël, état unitaire juif, dans une vision compatible avec celle de Lieberman).

Derrière ce paradoxe, on discerne deux caractéristiques qui suffisent au fond à circonscrire le paradigme à l'intérieur duquel le CRIF évolue :

a) Total soutien à Israël, droit pour l'Etat juif de défendre bec et ongle une identité cohérente, donc une véritable doctrine identitaire juive,

b) Refus absolu d'accorder aux peuples non-juifs un droit similaire à revendiquer la cohérence de leur identité propre, afin de maintenir la possibilité, pour les Juifs de la Diaspora, de se réclamer de deux identités simultanément.

On constatera donc en premier lieu que le CRIF, tiraillé entre les intérêts de la Diaspora en France et ceux de l'Etat d'Israël, tient deux discours parce qu'il y est contraint. Ceci implique d'une part que les membres du CRIF parlent du seul point de vue de leurs intérêts (ils ne sont pas les seuls, évidemment), d'autre part que leurs intérêts les rattachent en partie à une puissance étrangère (ce qui pose clairement le problème de la double allégeance). Cependant, au-delà de ces constats somme toute universellement admis désormais, la capacité des membres du CRIF à assumer leurs contradictions dit quelque chose sur leur formule de pensée.

Ce paradigme contradictoire ne l'est  en effet que si l'on admet, comme la plupart des gens, que toutes les identités ont le droit d'être, séparément mais au même niveau, parce qu'on admet qu'elles sont toutes de même nature. La contradiction interne est cependant résolue si l'on admet que l'identité juive est vue par les membres du CRIF comme supérieure par essence aux autres identités. Et puisqu'il est évident que ces gens ne peuvent assumer leur pensée qu'en dépassant les contradictions internes, il faut forcément conclure qu'à leurs yeux, l'identité juive est bel et bien d'ordre supérieur. C'est pourquoi, à leurs yeux, il est normal qu'un droit accordé aux Juifs ne le soit pas aux non-juifs. Une inégalité des droits qui fonde bel et bien une vision raciste, ou en tout cas (si l'on considère que la judéité n'est pas un fait racial), un différencialisme de domination.

Dans ces conditions, on comprendra que les "leçons de morale" prodiguées chaque année par les membres du CRIF aux dirigeants du peuple français (et à travers eux à tous les Français) n'ont qu'une portée limitée. Ou pour le dire plus brutalement : nous devons considérer que la relation avec les milieux pro-israéliens incarnés dans le CRIF est un pur rapport de forces, qui doit être géré comme tel, sans considération aucune pour des valeurs d'égalité, de fraternité, d'universalité, qui sont totalement étrangères à l'univers mental de notre vis-à-vis. Souhaitons que cette conclusion débouche sur une voie de négociation raisonnable, et pas sur la généralisation aux "Juifs de France" des jurisprudence qu'ils établissent eux-mêmes, en Israël/Palestine.

 

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