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Culture de masse ou culture populaire? (C. Lasch)

Publié le : 17/11/2009 00:35:59
Catégories : Sociologie

lasch

En son temps (1940-1950), l'Ecole de Francfort – elle-même moderniste – avait pressenti que l'émancipation ne serait qu'une mutation paradigmatique, publicité et propagande moderne n'ayant fait que supplanter les figures traditionnelles de la domination. L'analyse cependant trop définitive (pessimiste?) de cette Ecole quant aux conséquences du libéralisme culturel l’amena à défendre les seules élites intellectuelles. La croyance dans la destruction des structures de classe, de la culture populaire et de sa conscience de classe au profit d'une culture de masse, a donc réintroduit une partie de la critique dans le cadre du système dénoncé.

Au-delà de son cadre politique, la gauche défend démocratie économique et démocratisation culturelle au nom de l'égalité des chances. La « révolution culturelle » serait la condition sine qua non de l'établissement d'une réelle démocratie, notamment par la destruction des vieilles figures de domination. Ce processus devait créer les conditions d'appropriation par le peuple des « outils de la pensée critique », que ce soit par des réformes anti-autoritaires de l'enseignement (John Dewey), l'activité industrielle (Thorstein Veblen), ou encore la technologie moderne, qui coupe des traditions et permet la constitution d'un esprit iconoclaste, scientifique et critique (Walter Benjamin). Dans cette optique, le déracinement créerait les conditions d'un nouveau type de fraternité, après le démantèlement du monopole bourgeois par la culture de masse.

Par ailleurs, ce déracinement (quant aux liens familiaux et aux traditions), nous dit-on, désaliénerait l'individu et garantirait son accès à la liberté : « Les symboles dominants de la vie américaine, la « frontière » et le melting pot, incarnent, entre autres choses, cette croyance selon laquelle seuls les déracinés peuvent accéder à la liberté intellectuelle et politique » (Lasch). L'absence de contrainte, l'entrée dans la modernité et sa pensée-type seraient seules les garantes de la liberté humaine. Tout cela en théorie seulement, car comme l'expose Lasch :

1) Les formes de particularisme subsistent tout de même (liens familiaux, religion, etc.) ;

2) La culture moderne de masse ne tient pas ses promesses mais assure en réalité « la passivité intellectuelle, la confusion et l'amnésie collective ».

En réalité, la mise à disposition d'outils de pensée critique émancipateurs n'a mené qu'à un marché universel de marchandises aux effets inverses : le marché de masse a enchaîné l'homme à la consommation, et la liberté se limite désormais à l'acquisition de marchandises plus ou moins – plutôt plus que moins – indifférenciées ; la variété des produits est de ce fait illusoire et le concept de « consommateur souverain » oxymorique. You can get any colour you want as long as it’s black.

La culture n'est donc pas démocratisée, elle fait corps avec les exigences du marché – ce qui n’est pas la même chose. Politiquement, la démocratie est assimilée à la libre circulation des biens, ce qui fait apparaître toute critique du marché comme une contestation de la démocratie même. Fort pratique pour conserver le pouvoir, la vision binaire des promoteurs du système étiquette toute critique de la société de masse comme une idéalisation de la société traditionnelle. Le marketing, concept-clé du système consumériste, consolide le pouvoir financier, standardise les produits, fait décliner les compétences personnelles. Tout le monde est libre… d’être conforme à une certaine conception de la liberté.

A l'opposé de Lasch, certains positivistes comme le sociologue Herbert Gans (ancien Président de l'association américaine de sociologie) réduisent le débat sur la culture de masse à une question de goût, occultant les corrélations culturo-politiques. Gans réduit la culture à un simple passe-temps, n'ayant cure de son appauvrissement ; les loisirs ne serviraient par exemple qu'à minimiser l'ennui. La critique de la culture de masse a ainsi connu une régression qualitative, passant « d'une analyse de la production des marchandises à une satire du goût populaire ». Une fois cette régression acquise, Gans peut rejeter toute politique destinée à élever le niveau. Relativiste culturel et subjectiviste, il dispose que l'éducation n'est pas une condition nécessaire du fonctionnement démocratique. Partisan en outre des droits des minorités et des « jeunes », il est opposé à toute forme d’imposition du savoir –réputé « bourgeois », donc honni et banni. Il oppose à la structuration anthropologique par l’éducation le primat des choix individuels, aveugle au fait que ce dogme multiculturaliste conduit à l'illétrisme. L'autonomie ne s'envisage pour lui qu'en tant que soustraction à toute forme de cadre, de structure contraignante – même a minima –, praxis du processus de modernisation rallié par la sociologie d'Etat. Dans l'idéologie du melting-pot défendue par Gans et tant d'autres, les individus doivent s'arracher à leurs racines pour pouvoir devenir des citoyens du monde moderne, aidés dans leur émancipation par les médias de masse. Cette vision gansienne réduit la liberté à l'acquisition de marchandise par le biais d'une réclame – essentiellement télévisuelle. Prosélytisme libéral naïf, ignorant que la libération de la tradition ne fait enchaîne l'individu à la tyrannie de la mode. Gans dit défendre l’égalité, mais sa communauté d'« égaux » se limite dans les faits à un simple marché unifié des biens de consommation.

Dans un cadre plus politique, théorie marxiste de la technologie (plutôt à rapprocher selon nous du « freudo-marxisme » critiqué par Clouscard) et sociologie libérale, alliées objectives car toutes deux ralliées au mythe du progrès historique, voient de concert les particularismes et structures traditionnelles comme une entrave à un stade supérieur d'organisation sociale, rendu possible par le « réveil des masses » dans la massification de la culture. Lasch déconstruit cette théorie méthodiquement, rappelant qu'en réalité la technologie moderne assure un contrôle gestionnaire de la force de travail et sape les anciennes formes de solidarité et d'entraide collective. La disparition des formes autonomes de culture populaire n’est un progrès que pour ceux qui veulent imposer d’autres formes, hétéronomes. Contrôle politique, économique et culturel sont accaparés par une petite élite de planificateurs, d'analystes de marché et d'experts en questions sociétales. La technologie sert au contrôle social : la politique se trouve réduite à un acte de consommation, les enquêtes d'opinion sont destinées à orienter les choix.

Quant aux médias, selon le mot de Régis Debray, ils entretiennent une situation de « contre-révolution préventive permanente ». La communication de masse renforce la concentration du pouvoir et la structure hiérarchique de la société. La mémoire collective est détruite, le « star system » remplace les autorités intellectuelles. Les médias – officiellement quatrième pouvoir mais dans les faits cinquième colonne du pouvoir unifié – influencent les orientations des mouvements en choisissant ou non de les médiatiser. Valeur, savoir, expérience et aptitude sont remplacés par la célébrité, qui confère une pseudo-autorité à leurs représentants. Les idées intellectuelles sont elles aussi dévitalisées et réduites au stade de marchandises, éphémérisées comme des biens de consommation (la « révolution idéologique annuelle » dont parle Debray). Le seul mérite intellectuel reconnu est désormais la visibilité.

Pour réagir face à cette entreprise structurelle de destruction de la culture, Christopher Lasch aspire à une refondation de l'axe d'analyse et de combat de la Gauche, actuellement incapable de mettre en place une structure légitime dirigeante au nom d'une excessive et pernicieuse horizontalité. Il préconise l'alliance de cette gauche refondée avec toutes les résistances au déracinement et à la modernisation forcée. Il reste, sur ce plan, relativement optimise. Concluant sa réflexion, il constate que « la disparition de presque toutes les formes d'association populaire spontanée ne détruit pas le désir d'association. Le déracinement déracine tout, sauf le besoin de racines ».

 

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