Évènement

Culture et Carnage (Victor David Hanson)

Publié le : 16/09/2008 00:00:00
Catégories : Archives Scriptoblog (2007-2013) , Articles par intervenants , Articles par thèmes , L'Abbé Mickey , Sociologie

bouclier

A l'heure où l'on évoque la permanence du choc des civilisations (et ce malgré le courant d'uniformisation bien pensant de notre systémie droitdlhommiste) le livre de David Hanson, « Culture et Carnage », nous livre une théorie originale sur les raisons de la supériorité occidentale sur le reste du monde - supériorité militaire s'entend, et qui aurait des explications bien plus culturelles que technologiques.

Hanson illustre sa théorie par l'étude détaillée d'une douzaine de batailles célèbres, de la victoire Grecque de Salamine jusqu'à la défaite psychologique des américains après la bataille du Têt. A chaque bataille, il fait ressortir un trait spécifique distinguant les occidentaux de leurs adversaires (Perses, Arabes, Mayas ou Zoulous). La victoire sur le champ de bataille tiendrait ainsi à la cristallisation de valeurs économiques, politiques et culturelles.

Tout d'abord, et contrairement aux hordes barbares, les armées occidentales sont constituées de citoyens libres luttant pour leur liberté, et non de sujets recherchant un butin ou les faveurs d'un despote (comme les soldats de Xerxès à Salamine). Cet esprit de liberté implique un militarisme civique qui se matérialise dans les blocs solidaires et compacts de l'infanterie de ligne que l'on retrouve aussi bien chez les hoplites Grecs, les phalangistes Macédoniens, les Romains ou les Francs de la bataille de Poitiers. Il en résulte également l'esprit d'initiative individuelle d'un Cortez pour terrasser les Amérindiens, ou celui des pilotes américain de Midway coulant les portes avions japonais, mais aussi une liberté économique qui aura donné naissance au capitalisme, système qui se révélera décisif lors de la constitution de la flotte de la Sainte Alliance, capable de battre les turcs à Lépante.

L'esprit critique propre aux sociétés libres renforce aussi la foi des soldats occidentaux en leurs propres valeurs, et peut ainsi transformer les défaites d'un jour en victoire du lendemain. Après de saines remises en cause, le désastre Romain de Cannes aboutira bien plus tard à la destruction de Carthage, et à l'échec des américains pendant le Têt succédera deux décennies plus tard l'effondrement du mur de Berlin.

A ces avantages indéniables, et qui se sont révélés décisifs, Hanson oppose le revers de la médaille : le civisme des soldats occidentaux luttant pour des valeurs fait d’eux des combattants idéologiques, qui visent l'anéantissement total de l'adversaire. Ils recherchent donc une « bataille décisive » où leur infanterie de ligne fera merveille. Lancés contre des armées barbares, les occidentaux obtiennent généralement une victoire rapide qui se limite à la saignée de la bataille décisive, mais lorsque le conflit oppose des armées occidentales comme lors de nos deux guerres mondiales, alors le carnage devient effrayant et sans limites, et la stratégie militaire bascule dans l'absurde et l'horreur.

Dominique Venner a d'ailleurs bien démontré dans un ouvrage récent comment l'esprit guerrier occidental s'est considérablement effrité à partir de ce qu'il appelle le suicide européen, une effroyable catastrophe qui coïncide justement avec une époque de totale suprématie des armes occidentales sur le reste du monde. Comment toute logique poussée à l'absurde se retourne fatalement contre elle-même…

Le livre de Victor David Hanson constitue certainement une théorie iconoclaste et séduisante. On pourra néanmoins lui opposer quelques critiques :

En mettant la liberté individuelle à la source d'un militarisme civique décisif sur le champ de bataille, et en mobilisant le capitalisme comme une arme vertueuse, Hanson dresse un peu trop caricaturalement le portrait du pays sensé incarner le mieux ces valeurs, ou du moins d'en être l'héritier, a savoir son pays, les Etats-Unis. Pourtant, à ce que l'on sache, les armées de l'Union Soviétique n'ont pas eu à puiser dans cet arsenal idéologique-là pour écraser le Troisième Reich…

Hanson est par ailleurs connu pour être auteur conservateur (voire néo-conservateur) favorable à l'intervention en Irak. On pourrait donc s'étonner de cette prise de position, tant la recherche de la fameuse "bataille décisive", au cœur de la stratégie militaire occidentale développée dans l'ouvrage, est quasiment impossible en Irak.

De plus, Hanson ne semble par tenir compte des évolutions récentes de l'individualisme et du capitalisme dans notre époque de néo-libéralisme mondialisé triomphant.

Tout d'abord le capitalisme. En devenant global, il ne s'est pas seulement affranchi du travail, il s'est détaché de toutes les collectivités enracinées fondatrices des valeurs du militarisme civique qui assurait la discipline et donc la supériorité des soldats occidentaux sur leurs ennemis. Le capitalisme mondialisé ne connaît pas de patrie, et ne travaille plus que pour lui même. Il se contente de compenser l'insuffisance structurelle de la demande par une recherche des marchés tout azimuts et par une pression accrue sur les citoyens. Cette pression aboutit au triomphe d'un individualisme totalement déconnecté de toute conscience collective, et détruit l'esprit civique de citoyens devenus des consommateurs jouisseurs, incapables de se sacrifier, pour qui toute guerre est devenue criminelle, et la mort au combat scandaleuse.

Hanson évoque rapidement ces évolutions en conclusion de son ouvrage : « les pessimistes voient des germes de décadence dans les adolescents léthargiques des riches banlieues américaines. Pour ma part, je ne suis pas certain que nous sommes parvenus au point d'effondrement. Tant que l'Europe, l'Amérique continueront d'adhérer aux structures du gouvernement constitutionnel, du capitalisme, de la liberté d'expression et de la tolérance intellectuelle, l'histoire nous apprend que les Occidentaux restent capables d'aligner des soldats vaillants, disciplinés et bien équipés, qui tueront comme personne d'autres sur cette planète. »

Nous voilà rassurés...

Sauf que... sans l'esprit civique qui est la base de ses succès militaires, et en l'absence de bataille décisive dans les conflits de type guérilla qui caractérisent notre époque et assombrissent notre avenir, on peut de se demander si la supériorité militaire de l'Occident n'appartient pas déjà à l'histoire.

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