De la décence ordinaire (B. Bégout)

Publié le : 04/11/2010 23:00:00
Catégories : Philosophie

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« Cherchant l'humiliation, il découvre l'humilité. La découverte fondamentale d'Orwell est que la décence ordinaire est le revers de l'apparente indécence publique. »

Enoncer que nous vivons dans une société à la 1984 est devenu désormais aussi trivial que de dire que les politiques sont tous pourris ou de faire un défilé République-Bastille-Nation. Orwell fait partie du kit rebellocrate, loin de ce à quoi il aspirait : un appel à la révolution des hommes ordinaires. Sans vouloir faire parler les morts, nous pouvons toutefois supposer qu’il cracherait à la gueule de tous les récupérateurs, d’autant plus qu’il tenait la commisération victimaire pour le trait le plus indécent de la politique contemporaine. Récupérateurs qui d’ailleurs seraient plus timorés, s’ils s’intéressaient à la pensée politique de l’ami George.

Malheureusement les ouvrages à ce sujet restent trop rares. Certes, nous avons Michéa, un digne héritier. Mais sinon ? Eh bien, surprise, nous avons ce petit essai de Bruce Bégout, philosophe phénoménologue, maître de conférences à Bordeaux, pour qui le socialisme doit combattre à la fois le collectivisme oligarchique et le système marchand. Un petit livre de bonne qualité, avec tout ce qu’il faut savoir sur le concept central de la pensée politique d’Orwell : la common decency, traduite ici par « décence ordinaire ». Résumé.

Précisons d’emblée que la pensée politique d’Orwell est le fruit de l’expérience partagée. Son approche relève d’une méthode d’ethno-sociologue quasi monographique. Son terrain est la vie quotidienne de l’homme ordinaire, jusque-là ignoré de la littérature. Non pas l’observation participante, mais une complète immersion dans le monde des humbles, des petites gens. C’est volontairement qu’à la fin des années 20, Eric Blair de son vrai nom se déclasse, lui, ancien d'une Public School et de l’armée coloniale, pour préférer une vie chiche, mais faite de sens. Il réprouve l'hédonisme en tant que valeur culturelle et idéal social, et lui préfère le « charme discret de la trivialité » (Bégout).

Cette nouvelle vie structure sa vision du monde, appuyée désormais sur l’humiliation sociale et la solidarité des humbles. Il y trouve un mécanisme de défense face à l’invasion technicienne et la régression anthropologique qui en découle. Derrière ce mécanisme salvateur, il y a le monde tissé par les valeurs ordinaires des gens simples : celui de la common decency.

Néologisme en tant que mot composé, la common decency se résume d’une simple phrase : elle est le « sens moral inné » propre aux gens simples. Moralité naturelle spontanée, elle est une faculté instinctive de percevoir le bien et le mal, faculté faite de « sentiments trop subtils pour être rendus par des mots » (Orwell), ce qui écarte d’office sa judiciarisation. Bref, une sorte de vertu ontologique innée. Combinaison entre sentiment naturel et environnement social, cette « décence ordinaire » dépend en particulier des conditions sociales et matérielles d’existence. De ce fait, elle est l’apanage d’abord de la classe ouvrière, puis de la classe moyenne des employés, enfin des gens ordinaires dans leur ensemble. Riches propriétaires, aristocrates, grande bourgeoisie, intellectuels – même de gôche et soi-disant défenseurs du peuple – en sont exclus.

Orwell ne fait que constater, quand il relève « l’indécence extraordinaire des dominants ». Face à cette indécence, la pratique désintéressée des gens simples constitue pour lui le dernier rempart de la décence. Et c’est en effet l'inscription dans une praxis qui fonde la common decency, par l’épanouissement dans le travail, le soin, l’amitié, le respect et la loyauté, le sens du partage, l’entraide et la méfiance vis-à-vis de toute autorité. Affective enfin, « résistance épidermique à toute forme d’injustice », elle se garde d’être idéologique : elle préserve de ce qui est mal, sans toutefois affirmer ce qui est bien.

Critique malgré tout du monde qu'il entend défendre, l’ami George regrette cependant l’apathie / attentisme / résignation des gens ordinaires et l’apolitisme des classes populaires, lui qui croit à la possible traduction politique de la décence ordinaire. Il garde confiance politiquement dans les hommes ordinaires, certes, mais la politique, chez lui, ne devrait être « qu'un moment intermédiaire entre deux états extra-politiques : la décence ordinaire au départ et la société décente à l'arrivée ».

Critique, Orwell est aussi lucide. Il déplore bien sûr certains aspects des mœurs populaires : la sensiblerie, la méfiance envers l’étranger, et un certain fatalisme. Mais quant aux idées fausses mettant en garde contre la dictature du prolétariat, il rappelle à juste titre que toute dictature provient de l’intelligentsia…

Une fois élaboré son concept positif, Orwell décortique son antithèse : l’indécence des « élites », en particulier celle des traîtres de classe, les « « intellectuels » ». Méthodique, précurseur de la sociologie du pouvoir institutionnel, nous dit Bégout, l’ami George entreprend une généalogie de cette trahison. Trois types d’explication :

a) La coupure d'avec le réel, la perte de contact d'avec la réalité matérielle. En clair, « « l’intellectuel » », bullocrate nombriliste en recherche de sensations, est spontanément compatible avec le totalitarisme ;

b) Le ralliement au postulat de la « fin de l’Histoire ». Délaissant l’affectivité (l'humanité donc), l’intellectuel tombe dans le ressentiment et la haine. Converti au totalitarisme, son renoncement à la décence ordinaire fait de l’intellectuel-traître une caution de la propagande officielle, un « esprit réduit à l'état de gramophone », nous dit Orwell, un « orthodoxe liberticide », ajoute Bégout.

c) L’amour du pouvoir, pour la puissance de décision qu'il confère. S’estimant à bon droit supérieur de par les qualités techniciennes dont il s’estime nanti, l’intellectuel se rêve calife à la place du calife. D’où un fâcheux penchant à l’obéissance au détriment de la quête de vérité, puisqu’obéir, c’est se préparer à commander. Notre homme en vient à accepter et cautionner toutes les dérives. Hier la dégénérescence du socialisme en collectivisme oligarchique, aujourd’hui l’oligarchie technocratique et son paradigme managérial...

Un chemin que nous pourrions être de plus en plus nombreux à emprunter en notre ère de consumérisme douillet, si nous suivons bien la pensée orwellienne : « Les conditions d'existence relativement douces forment un obstacle épistémologique majeur à sa propre représentation de la vie dans un système totalitaire ».

Bégout se demande comment, dès lors, résister à l’embrigadement totalitaire, dans nos conditions présentes ? Valoriser politiquement la common decency, voilà la proposition : faire de la décence le code moral de toute action politique, avoir cette décence ordinaire pour base de toute société humaine.

Le côté conservateur d’Orwell en découle, d’ailleurs, fort logiquement : préserver ce qui est bon dans cette vie ; changer la société, non la vie, et se méfier tant du socialisme scientifique que du « micro-communautarisme bohémien ». En résumé, être révolutionnaire par la critique morale. Le socialisme version Orwell entend d’ailleurs renouer avec le sens pratique des classes populaires et s’appuyer dessus.

Quatre fondamentaux doivent fournir le matériau de base, que Bégout résume ainsi :

a) Le respect des libertés individuelles et de la vie privée de l’individu, de ses manières d’être et de penser : ici, opposer la décence à l’humiliation ;

b) L’instauration d’une égalité économique de proportion, fondement de l’estime de soi et fin de l’humiliation sociale. C’est ainsi qu’Orwell propose une échelle des salaires allant de 1 à 10, ce qui évite à la fois le nivellement (destructeur) et les inégalités obscènes, tels nos salaires de PDG comptés en siècles de SMIC ;

c) Droit positif et constitution politique ne peuvent aller à l’encontre de la décence ordinaire, qui pour assurer la pérennité d’une société digne de ce nom en est le pouvoir constituant immanent ;

d) Aucun idéal de vie n’est imposé, us et coutumes propres à chacun sont respectés.

Quatre fondamentaux donc, pour contrer les dominations politiques, économiques et intellectualo-culturelles, fondements de l’indécence et de l’humiliation des hommes ordinaires.

Un piège à éviter : tomber dans le hiérarchisme et l’institutionnalisme. D'où chez Bégout le recours à l’immanence, la pratique anonyme de la décence ordinaire, « an-archiste » par essence. En effet, la common decency « inclut en elle la critique de tout pouvoir constitué au profit d'un accomplissement sans médiation du sens du juste et de l'injuste. » Il reste néanmoins à dépasser le simple stade négatif du contre-pouvoir pour passer à l'action positive… et c’est bien là tout le problème.

Projet séduisant, en tout cas.

Nous ne suivrons par contre pas Bégout lorsqu’il critique les penchants populistes d’Orwell (critique des élites non patriotiques et internationalistes, virulence contre le monde intellectuel coupé du peuple, éloge des petites gens et de leur honnêteté spontanée). La virulence d’Orwell sur ce plan nous apparaît comme le prix de sa qualité. Là où nous rejoignons l’auteur, par contre, c’est sur l’idée que toute institutionnalisation de la common decency est impossible, sous peine de perversion (cf. les droits de l’homme, la liberté, la démocratie, la sécurité et tous autres concepts aujourd’hui vidés et corrompus).

Enfin, abordons le dernier aspect auquel s’intéresse l’essai de Bégout, un aspect très actuel : la « quotidianisation ».

Michéa, avec d’autres, l’a déjà longuement expliqué : une société instable type libérale-libertaire a eu besoin, d’abord, de stabilité pour pouvoir s’émanciper ensuite de ses cadres normatifs. Or, Orwell rappelle qu’un tel modèle fondé sur la négation de son fondement ne saurait être viable, parce que l’indécence ne saurait, précisément, fonder valablement la vie ordinaire – sans générosité, sans bonté, donc sans décence, il n’est pas de vie quotidienne possible en société. Toute coopération suppose des rapports un tant soit peu décents.

C’est ce qu’ont bien compris les serviteurs de notre « Système ». La corruption du langage, sa transformation en prêt-à-penser prémâché, a précisément pour objectif (largement inconscient) de rendre possible le maintien de la tromperie dans le quotidien, jusqu’à « l’adoption de l’indéfendable ». D’où, aussi, le remplacement de la coopération par la compétition comme forme principale des rapports sociaux, dans une perversion totale de la dynamique de progrès induite par la civilisation machiniste (dont Orwell défend les apports à condition qu’ils libèrent des tâches sociales). Déjà à son époque, l’ami George percevait la corruption mécanisante de la vie quotidienne « par une forme d'existence standardisée et administrée ».

*

Peu de choses à critiquer sur ce petit essai, en tout cas trop peu pour nous lancer dans une diatribe. Juste un ou deux points tout de même :

Bégout écrit que « l’avènement du totalitarisme repose en partie sur l’exploitation politique de sentiments négatifs naturels : l’égoïsme, le culte du chef, la fierté raciale, l’amour de la guerre. Le despotisme assoit son pouvoir sur cette complicité tacite. » A moins que cela ne traduise le totalitarisme de l’époque, nous pouvons objecter que : l’égoïsme est valorisé dans notre totalitarisme consumériste, mais que les totalitarismes du 20ème siècle exaltaient l’esprit de corps et de sacrifice ; actuellement, pas de culte du chef, mais au contraire celui du sujet auto-référent ; la fierté raciale oui, mais au nom de l’absence de race (métissage et multi-communautarisme) ; amour de la guerre : aujourd’hui non, car tout est fait pour émasculer l’homme et lui faire craindre le conflit. Etrange lutte antifasciste de retard, dans une exégèse d’Orwell…

Par ailleurs, et c’est ici la notion même de common decency qui est concernée, si aucun idéal de vie n’est imposé, comment définir ce qui est décent, dans le cas de figure suivant : une personne arrive dans un pays avec sa culture ; est-il décent qu’elle se conforme à la culture d’accueil, ou alors est-il jugé décent que l’autochtone tolère l’allochtone sans exiger aucune assimilation ? Ici, faute d’un cadre normatif, « l’an-archie » déraille quelque peu…

Mais ce qui reste sûr, c’est en effet que sans décence ordinaire, aucune société n’est viable. Un enjeu d’actualité, auquel Bégout a le mérite d’avoir apporté sa contribution.

Citations :

« L'hypocrisie politique devient révoltante lorsqu'elle se pare de la bonne conscience académique. » (Bégout)

« La fausse conscience morale est toujours sentimentale, tandis que le sens moral de la common decency ne se commet jamais avec cette forme naïve de mystification sociale. » (Bégout)

« Sous peine de décliner en un sentimentalisme bien pensant, la décence ordinaire doit se traduire dans une transformation réelle des institutions politiques et des formes sociales. » (Bégout)

« Dans notre pays, ce sont les libéraux qui ont peur de la liberté et les intellectuels qui sont prêts à toutes les vilenies contre la pensée. » (Orwell)

« Ce qui me dégoûte le plus chez les gens de gauche, particulièrement les intellectuels, c'est leur ignorance crasse de la façon dont les choses se passent vraiment. » (Orwell)

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