Demain, la décroissance ! (A. de Benoist)

Publié le : 09/10/2009 23:00:00
Catégories : Economie

benoist

Partisan de la thèse d'une catastrophe écologique qui vient, De Benoist restreint volontairement son analyse à l'opposition entre deux théories. L'une, à la mode, est le « développement durable » ou « soutenable », dont les thuriféraires restent cependant flous lorsqu'ils évoquent la prise en compte des « besoins des générations futures » et l'utilisation de « techniques écologiquement rationnelles », ne tenant pas compte de la hausse de la demande. Cette conception entend réconcilier la protection de l'environnement et la croissance économique, soit pour l'auteur produire toujours plus en se donnant une bonne conscience écologique. Le développement durable ne serait donc pour De Benoist (citant Michel Serres) qu'une posture médiatique, comparant cette écologie de type réformiste « à la figure du vaisseau courant à vingt-cinq noeuds vers une barre rocheuse où immanquablement il se fracassera et sur la passerelle duquel l'officier de quart recommande à la machine de réduire la vitesse d'un dixième sans changer de direction ». Concept alibi (Serge Latouche), ce type d'écologie ne sort pas du système de production-consommation et ne remet pas en question la croissance sans fin, se limitant à considérer l'environnement comme une variable contraignante dont il faudrait tenir compte. Certains vont même plus loin, comme les théoriciens de la backstop technology, disposant l'inutilité de se préoccuper des contraintes environnementales, puisqu'avec le progrès technique finiraient par être trouvés des moyens de développer de nouvelles ressources pour remplacer celles s'épuisant. En outre, le développement durable implique une croissance économique, mesurée par le PIB. Or, cet indicateur ne mesure la croissance économique « que toutes choses égales par ailleurs » : soins, catastrophes naturelles, valeur ajoutée – positive ou négative – des produits échangés, mais ni le bien-être ni la qualité de la vie. De plus, ce PIB ne tient aucun compte de l'appauvrissement résultant de l'épuisement des ressources naturelles.

L'autre thèse, la décroissance, reprend à son compte le théorème de Gödel : « Tout système atteint un point culminant à partir duquel les problèmes qu'il engendre ne peuvent être résolus qu'en sortant du système. » La décroissance privilégie la notion de limite et critique toute doctrine trouvant son fondement dans le « développement des forces productives ». Elle se propose d'agir sur les causes plutôt que sur les effets, avant d'atteindre le point d'irréversibilité des transformations de matière et d'énergie (loi de l'entropie de Georgescu-Roegen). Pour Serge Latouche, « aménager la décroissance signifie renoncer à l'imaginaire économique, c'est-à-dire à la croyance que plus égale mieux. » Deux notions importent pour comprendre la nécessité de la décroissance : L'empreinte écologique, exprimée en hectares par année, désigne la superficie productive de sol et d'eau nécessaire pour assurer la subsistance d'un individu ou d'une collectivité et pour absorber les émissions de gaz carbonique qu'il produit, limitée à une surface de six unités « bio-productives », mais actuellement supérieure à sept (douze pour les Etats-Unis). L'effet-rebond se définit quant à lui comme une augmentation de la consommation d'un produit ou service dû à une réduction de son prix de revient ; il permet de comprendre que chaque fois que l'on réussit à économiser de l'énergie ou des matières premières pour fabriquer un produit, l'effet positif de ce gain est annulé par l'incitation à consommer qui en résulte et par l'augmentation des quantités produites. Ecologi-quement, une telle politique serait donc contre-productive car avec par exemple l'invention de carburants alternatifs pour les voitures, il y aurait quand même toujours plus de voitures en circulation. Sur le plan économique, cet effet pervers est voulu car il favorise la demande, permettant d'augmenter les ventes donc les profits.

Les détracteurs de la décroissance l'accusent d'être réactionnaire, favorable à l'économie locale et au ré-enracinement des communautés, n'hésitent pas à qualifier le refus de la croissance d'attitude de riches (en invoquant la pauvreté dans le tiers-monde que seule la croissance pourrait éradiquer). Cependant, la pauvreté dans le tiers-monde naquit justement via leur insertion dans le système de développement, par l'application de la division internationale du travail selon la théorie des « avantages comparatifs » de Ricardo. De plus, au-delà du tiers-monde, la croissance n'engendre que partiellement la richesse, puisque les inégalités s'accroissent au lieu de se combler, aboutissant à des sociétés structurellement « en sablier ». Alors qu'auparavant le salaire du chef de famille suffisait, deux salaires ne sont plus assez aujourd'hui, et l'exclusion remplace l'exploitation. Néanmoins, la décroissance reste difficile à mettre en oeuvre et ne se limite actuellement qu'à quelques comportements individuels. En pratique, une baisse de la consommation entraîne une récession, facteur de paupérisation et de chômage. Il faudrait donc procéder à une nouvelle mutation anthropologique rompant avec l'idéologie des Lumières et de la modernité, car avec Descartes, nous serions passé à un « désenchantement » radical du monde, désormais perçu comme un objet inanimé, un réservoir de ressources naturelles que l'homme, « maître et possesseur de la nature », peut s'approprier. Il importe donc de « décoloniser l'imaginaire » en cessant de considérer l'utilité du marché et le profit comme seuls fondements viables d'une vie en société. Enfin, l'écueil majeur de la théorie de la décroissance reste ses moyens de mise en oeuvre si la persuasion quant à sa nécessité échoue.

Sur l'écologie I

L'idée humaine antique préconisait que la société se devait de refléter l'harmonie du monde (un microcosme dans un macrocosme). Dans les idées des Lumières, la nouveauté vaut par principe, l'avenir est toujours supérieur au passé, et le « progrès du progrès » se mesure avec un référent économique. A la Renaissance, le modèle antique du cosmos vivant fait place à un ensemble de rouages, une « horloge ». Avec Descartes, l'humanité se retrouve soumise à l'axiomatique de l'intérêt et au principe de raison, à l'esprit de calcul et à l'exigence de rendement Pour Fukuyama (économiste américain très libéral), le progrès amènera « la fin de l'histoire », ayant pour stade terminal la démocratie libérale et de marché, qui annonce la société heureuse et l'entrée dans le « royaume de la liberté ». Selon De Benoist, de tels jugements établissent une hiérarchie entre peuples « civilisés » et « primitifs » et justifie le racisme et la colonisation. Progrès rime-t-il avec avenir meilleur? L'exemple des guerres économiques et de la sur-utilisation des ressources incline à penser le contraire. Soljenitsyne pour sa part prône l'auto-limitation ; il constate qu' « en moyenne, l'aisance matérielle s'accroît tandis que le développement spirituel régresse ».

L'enjeu écologique fait ainsi apparaître un nouveau clivage, entre productivisme et anti-productivisme, opposition de l'être et de l'avoir, de la juste mesure et du « toujours plus », d'autant que la production a cessé d'avoir pour enjeu la subsistance mais la création de besoins toujours renouvelés destinés à permettre au capital de dégager un surplus. Le philosophe André Gorz note pour sa part que « le capitalisme a aboli tout ce qui, dans la tradition, dans le mode de vie, dans la civilisation quotidienne, pouvait servir d'ancrage à une norme commune du suffisant, et il a aboli en même temps la perspective que le choix de travailler et de consommer moins puisse donner accès à une vie meilleure et plus libre. »

Politiquement, l'écologie peut servir de prétexte pour s'opposer à la nation. Antje Vollmer (Verts allemands) prône ainsi une « réhabilitation des dialectes locaux » face à une « civilisation uniformisatrice ». Carl Amery (cofondateur du parti écologiste allemand) propose lui la création d'une fédération ou confédération européenne formée d'environ quarante Etats régionaux. D'un autre côté, l'écologie cherche des projets de vie alternatifs pour remédier à la déstructuration du lien social qui exproprie les individus de leur mode de vie et les rend étrangers les uns aux autres. Certaines propositions sont avancées, comme la démocratie participative à la base (« think globally, act locally! »), le partage du travail, le revenu de citoyenneté (ou d'existence, il s'agirait d'une allocation universelle).

Sur l'écologie II

Le terme « écologie » date de 1859, inventé par un naturaliste allemand, Ernst Haeckel, pour désigner la science des relations entre les organismes vivants et leur univers « domestique », c'est-à-dire leur milieu naturel (« environnement » venant d'un anglicisme signifiant « milieu naturel »). Depuis la prise de conscience, deux démarches pragmatiques s'opposent : « écologie superficielle » (shallow ecology) et « écologie profonde » (deep ecology).

L'écologie superficielle se contente d'une simple gestion de l'environnement, en conciliant préoccupation écologique et productivité sans remettre en cause les fondements du système de production et de consommation dominant. Cette conception résulte d'une approche anthropocentrique réclamant la défense de la Terre pour défendre les intérêts humains. Les libéraux défendent cette conception car pour eux l'acquisition privée de tout entraîne la défense de cette propriété privée plus fortement que si elle était un bien public. Cette thèse est cependant contradictoire pour De Benoist car si le prix de vente se révèle supérieur, le propriétaire n'hésitera pas à vendre son bien.

L'écologie profonde est quant à elle centrée sur la nature et vise à restaurer des rapports de symbiose harmonieuse entre tous les vivants, vision à laquelle s'oppose l'appel de Heidelberg de 1992, qui se dit respectueux de la défense de la Terre mais opposé aux entraves mises au progrès économique et social. Un contre-manifeste, nommé Appel à la raison, fit suite à cet appel, tant opposé à l'extrémisme écologique qu'à l' « impérialisme scientifique ».

Enfin, dans un autre registre, d'un point de vue religieux, pour De Benoist le monothéisme porte, à la base, une grande part de responsabilité dans la situation actuelle, car contrairement aux autres religions, il n'y a, par exemple dans la Bible, pas de notion de nature en tant que telle, mais elle est effacée au profit de la notion de Création. Le « saint » remplace le sacré : le monde a été créé pour l'homme. De ce fait, c'est dans l'environnement occidental chrétien qu'ont eu lieu les plus grosses destructions, avec en corolaire les sources philosophiques et métaphysiques de « l'arraisonnement technicien ». A noter cependant que, d'un autre côté, on redécouvre une dimension de transcendance chrétienne s'imposant à l'action humaine (« devoir sacré » de défendre la nature).

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