Des couilles au cul

Publié le : 15/05/2007 00:00:00
Catégories : Archives Scriptoblog (2007-2013) , Articles par intervenants , Articles par thèmes , Humour , Roubachof

pistolet_croquis

Ce qui rendait jadis la littérature française si vivante, ce n’était pas qu’elle fût littéraire, mais bien qu’elle fût française, proprement française, avec tout ce que cela impliquait, au temps où la France était encore la France. Il ne s’agit pas là de regretter une époque où l’on écrivait une langue châtiée. Céline, peut-être le dernier écrivain français, avait choisi d’écrire comme parle la toute petite, petite bourgeoisie, dont il était issu. Non, ce qui faisait que cette littérature était si française, c’est qu’elle était ponctuée par les détonations moelleuses des pistolets de duel.

Etre français, au temps où cela voulait dire quelque chose, c’était d’abord estimer sa vie moins que son honneur. La raison pour laquelle, jusqu’à la grande boucherie de 14-18, la France conserva un certain prestige, malgré les errements de sa révolution manquée et le caractère manifestement grotesque de son universalisme petit-bourgeois, c’est que le Français d’alors était encore, bon an mal an, un homme d’honneur. Il restait quelque chose, dans l’esprit français, de ce qui avait jadis fait sa spécificité : le duel, et même la passion du duel, connue à travers toute l’Europe pour être le trait distinctif du Français.

Pendant des siècles, le duel fut le passe-temps préféré de nos ancêtres – et plus on montait dans la hiérarchie sociale, plus le duel était quelque chose de sérieux. Il fallait être en bas de l’échelle pour avoir le droit de vider querelle à l’occasion d’une soule, avec au pire à la sortie un œil crevé. Dès qu’on s’élevait dans la société, on devait répondre de ses manquements sur le pré, pistolet à la main, ou bien par l’épée, si l’on était de force à peu près égale. Pendant longtemps, la virilité physique ne fut pas réservée aux pauvres, au contraire ! En ce temps-là, les riches prisaient leurs richesses, sans doute, mais moins que leur honneur.

De même, les intellectuels, encore au XIX° siècle, savaient au besoin régler leurs comptes les armes à la main. Barrès se moquait de ces duellistes de pacotille, qui tiraient si mal qu’à vrai dire, échanger une décharge ne leur faisait pas courir grand risque. Mais que dirait-il, s’il voyait ce que la vie littéraire est aujourd’hui devenue ! A combien d’années remonte le dernier duel où le fer prolongea la plume, sous le ciel de France ? Il ne reste plus rien de ce qui, jadis, faisait chez nous de la plume un instrument sérieux, à savoir précisément la probabilité qu’elle fût pour finir prolongée par l’épée.

Les Français d’aujourd’hui n’ont plus rien de commun avec ceux d’hier. On se battait en duel pour un oui ou pour un non, dans la France de jadis. De là d’ailleurs la réputation d’affabilité qui était la nôtre, et que nous méritions : dans un pays où le premier venu pouvait vous convoquer à l’aube, histoire d’ôter à la race un peu de son superflu, on prenait garde de ne pas froisser les gens sans quelque raison impérieuse. Cela se comprend tout seul.

Prenez maintenant la littérature française, telle qu’elle est depuis 1918, et surtout depuis 1945. Que reste-t-il de notre grande tradition du duel, de l’honneur et du courage physique, prolongement de l’audace intellectuelle ? Imaginez-vous Sartre affrontant Aron autrement que par la plume ? – c'est-à-dire : autrement qu’entre scribouillards, entre écrivaillons ? Comment se représenter Sartre sur le pré, un pistolet de duel à la main, prêt à mourir pour défendre son honneur ? Et BHL, non mais, avez-vous vu BHL ? BHL, le saisissez-vous, debout dans le brouillard du matin, en chemise blanche mais pour une fois digne, prêt à verser son sang pour qu’on ne dise plus qu’il est une baudruche ? Cela n’aurait évidemment pas de sens : Sartre n’avait aucun honneur à défendre, et quant à BHL, c’est effectivement une baudruche. Chez ces gens-là, on ne se bat pas en duel, on préfère gloser sur le péril fâchiste. C’est évidemment moins dangereux.

Couilles molles.

Les Français sont, peu à peu, devenus un peuple de couilles molles.

De là, aussi, bien sûr, l’invasion de la littérature par les jeunes filles. Prenez par exemple la crise de fureur de Christine Angot devant Eric Zemmour, lors de je ne sais plus quel talk show minable, l’an dernier. Au temps où une insulte se payait comptant, le lendemain à l’aube, sur le pré, cette femelle perverse n’aurait même pas pu entrer en littérature, ou alors elle s’en serait tenue à son domaine, nommément le cul, sans prétendre en plus parler politique. Qu’est-ce qu’une Angot peut bien avoir à faire en politique, d’ailleurs ? Il y eut un temps où la littérature, en France, était féminine à la manière de Simone Weil, c'est-à-dire courageuse comme seules les femmes savent l’être, quand elles sont courageuses. Aujourd’hui, la littérature française est féminine à la manière d’Angot, c'est-à-dire hystérique. La dévirilisation de notre vie littéraire s’est accompagnée, paradoxalement, d’un terrible avilissement de sa part féminine.

De là, encore, l’incroyable bassesse et l’agressivité hystérique qui caractérisent notre vie littéraire, et surtout sur Internet d’ailleurs. Imaginez l’hécatombe, si les tous les écrivaillons françousses devaient vider leurs querelles les armes à la main ! Vous me direz : cela ferait place nette, au moins…

Il est temps de rendre à la France sa littérature, ou si vous préférez de rendre la France à sa littérature. Je propose, quant à moi, qu’une règle soit édictée en certains lieux décents, par exemple sur ce charmant petit site que nous avons monté, « Scriptoblog », et qui ouvre en ce moment pour le plus grand plaisir de quelques lecteurs attentifs. Cette règle est simple : tu as le droit d’insulter qui tu désires, ami, mais alors, tu dois accepter une rencontre avec l’offensé, pistolet à la main, un coup chacun, à trente pas, comme au bon vieux temps. Limitons les excès en admettant, afin d’éviter de regrettables dérives, qu’un jury d’honneur peut être réclamé par l’offenseur présumé, pour décider si offense sérieuse il y eut, ou pas – il ne faudrait tout de même pas qu’une simple plaisanterie s’achève par un massacre ; la verdeur du langage n’est bien souvent que le prix de la franchise ou encore l’indice du second degré ; l’insulte est dans le fond, pas dans la forme du propos, et puis les ivrognes ont droit à notre mansuétude. Limitons encore les excès en admettant que la querelle est vidée si l’offenseur présente ses excuses. Voilà, nous avons dit l’essentiel.

Je propose que nous édictions cette règle et que nous nous y tenions, ici, sur scriptoblog. Ainsi nos visiteurs sauront qu’ici, au moins, et sans doute à la différence d’une bonne partie du web francophone, nous avons des couilles au cul.

Et les nôtres, en plus.

Partager ce contenu