Évènement

Des hommes ordinaires (Christopher Browning)

Publié le : 10/05/2009 00:00:00
Catégories : Histoire

SS

Au début de la Seconde Guerre Mondiale, le bataillon 101 était une formation de 500 hommes de la police régulière allemande (l’équivalent de la gendarmerie française), composé pour l’essentiel de recrues originaires de Hambourg et sa région. Ce bataillon fut intégré dans l’armée d’occupation en Pologne. Entre 1942 et 1943, ce bataillon, composé d’hommes ordinaires (ni des criminels, ni des fanatiques) a exécuté 38.000 Juifs, et en a déporté 45.000 autres. Comme les activités de cette unité ont fait l’objet d’une enquête judiciaire, à Hambourg dans les années 1960, enquête au cours de laquelle s’exprimèrent sous serment 125 témoins, généralement d’anciens membres du bataillon, il y a guère de contestations possibles sur les faits eux-mêmes.

L’histoire du bataillon 101 est intéressante précisément parce qu’il était constitué d’hommes ordinaires. C’était des policiers allemands, pour la plupart des hommes mûrs, avec femme et enfants. Sans doute étaient-ils de braves gens, aussi, ces hommes ordinaires dans la vie ordinaire. Mais, et c’est là que leur histoire est extraordinaire, plongés dans la guerre, ces hommes ordinaires, ni des fanatiques, ni des criminels, acceptèrent, pour 80 % d’entre eux environ, de commettre des crimes de guerre épouvantables. La question soulevée par Christopher Browning est simple : pourquoi ?




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Commençons par citer les faits, tels que Browning les rapporte, et zoomons sur la première mission d’extermination du bataillon 101, l’instant précis où ce bataillon d’hommes ordinaires a basculé dans le crime de guerre à grande échelle. C’est un récit qui vaut d’être conté.

Le 13 juillet 1942, le commandant Trapp informe ses hommes de la mission qui leur est confiée : les Juifs du village polonais de Jozefow sont accusés de soutenir les partisans, il faut donc les éliminer. Les hommes en âge de travailler seront déportés, femmes, vieillards et enfants fusillés sur place. Trapp est blême, tremblant – visiblement, le fait de commander cette opération le rend malade. Mais l’ordre vient de très haut, et il n’y a plus qu’à obéir. Il ajoute que, si cela peut aider les hommes dans l’accomplissement de leur mission, il faut se souvenir que les bombes sont en train de tomber, en Allemagne, sur les femmes et les enfants, et que « les Juifs » en sont responsables. Cela dit, le commandant Trapp fait une proposition extraordinaire à ses hommes : s’il y en a parmi eux qui ne se sentent pas la force de participer à cette mission répugnante, ils en seront dispensés.

Qui sont les hommes à qui vient d’être faite cette proposition surprenante ? Ce sont les membres de l’Ordnungspolizei, littéralement la police de l’ordre, une formation paramilitaire organisée par la police allemande pour contourner les clauses du traité de Versailles, clauses qui limitaient la Reichswehr à 100.000 hommes et empêchaient le réarmement de l’Allemagne.

L’Ordnungspolizei est une force militaire paradoxale : son esprit la rattache à l’élite de l’armée allemande, car entre 1933 et 1935, avant qu’Hitler ne déchire purement et simplement les clauses de Versailles relatives au désarmement, elle servit en réalité d’académie militaire secrète (97 généraux sont sortis de ses rangs). Mais si son esprit la rattache à l’élite de l’armée, son recrutement en 1942 la fait plutôt ressembler à ce que l’on appelait alors, dans l’armée française, la « territoriale ». Des quadragénaires souvent, ouvriers ou petit-bourgeois, pas particulièrement des foudres de guerre… Ce sont, dans l’ensemble, des hommes d’ordre, car beaucoup ont plus ou moins choisi d’entrer dans la police. Mais ce ne sont certainement pas des fanatiques politiques – leur formation idéologique est faible, rien à voir avec le bourrage de crâne monstrueux enduré par les SS pendant leur formation. En outre, à la différence des bataillons de l’Ordnungspolizei engagés en Russie dans les Einsatzgruppen, le bataillon 101 n’est pas placée dans les conditions extrêmes de l’opération Barbarossa, ni contraint à une lutte anti-partisan de grande ampleur. C’est une unité de police allemande, formée d’hommes sans formation politique lourde (à l’exception de deux officiers et sept sous-officiers issus de la SS), qui participe à une occupation militaire exceptionnellement brutale, mais jusque là sans lien direct avec le processus d’extermination. Pour avoir côtoyé des membres des groupes d’extermination lors de transferts (1), les hommes du 101° bataillon savent généralement plus ou moins ce qui se passe en réalité, mais jusque là, ils ont été assez peu mêlés à « l’action spéciale ».

Quand Trapp donne l’ordre d’exterminer les Juifs de Jozefow, ce qu’il ne peut pas savoir, c’est que cet ordre ne correspond pas au plan initialement envisagé. Normalement, le rôle du bataillon 101, unité sans formation idéologique lourde, ne devait être que de rafler les Juifs et d’escorter les trains. Si le bataillon 101 se voit brutalement transformé en Einsatzgruppe improvisée, c’est parce que, momentanément, les transports ferroviaires sont presque interrompus pour des raisons logistiques. Les camps étant inaccessibles, on réservera les transports aux Juifs mâles en âge de travailler. Il a donc été décidé qu’on tuerait les autres Juifs sur place. D’une certaine manière, c’est donc par accident que ce bataillon de simples flics allemands se retrouve devant la tâche d’extermination, directe et sans faux-fuyants.

Revenons à ce 13 juillet 1942, à Jozefow, et à l’instant où le chef de bataillon informe ses hommes de la nature de l’opération qu’ils devront conduire.

Trapp donne donc l’ordre, et laisse à ses subordonnés le droit de s’y soustraire…

Et que se passe-t-il alors ?

Si l’on met à part un officier prévenu à l’avance, et qui refusa tout net de participer (Trapp l’affecta à une tâche d’escorte), combien d’hommes, ce jour-là, ont-ils profité de la porte de sortie offerte par leur commandant ?

Réponse : 10 ou 12, selon les témoignages, sur 500 hommes.

Le premier qui rompt les rangs, au bout de quelques minutes de silence, se fait injurier par son commandant de compagnie, mais Trapp le prend sous sa protection. Les autres récalcitrants suivent alors.

Un homme sur cinquante, pas plus.

La suite est assez extraordinaire. Les récalcitrants doivent remettre leurs armes, et attendre les ordres du commandant (qui ne leur en donnera semble-t-il aucun). Trapp lui-même se réfugie dans son PC, dont il ne sortira pratiquement plus pendant toute l’opération. Ses hommes le verront pleurer et l’entendront se lamenter sur ses propres ordres, pendant qu’à quelques centaines de mètres de là, ses commandants de compagnie organisent le massacre de centaines de Juifs.

En ville, la rafle des Juifs ne se déroule pas dans le calme. Il y a des résistances, des tentatives d’évasion. Les policiers allemands, appliquant les ordres avec plus ou moins de zèle, tirent ou ne tirent pas, sans qu’on puisse dire quelle proportion exacte a choisi de ne pas tirer (d’après les témoignages, beaucoup décidèrent de ne pas tirer sur les enfants, mais certains le firent). Une fois les Juifs raflés, on les conduit en forêt pour les tuer d’une balle de fusil dans la nuque après les avoir fait coucher par terre. Là, le processus se déroule entièrement sous le contrôle des officiers, et il n’y a pas de possibilité d’échappatoire pour les hommes du bataillon 101. C’est pourquoi quelques policiers, en plus des 10 ou 12 initiaux, demandent à ce moment-là seulement d’être dispensés de la tuerie. Leurs officiers les affectent à des tâches de faction plus ou moins bidon (un officier membre de la SS leur suggère d’abord d’aller se coucher parmi les victimes, puis finit par les exempter). Et le massacre commence avec les autres policiers…

En cours de route, quelques policiers s’arrangent cependant pour se faire oublier près des camions, ne voulant ni demander à être exemptés, ni participer. Un autre commet l’erreur de discuter avec une femme et sa fille, germanophones puisqu’originaires de Cassel, et se décide finalement à demander l’exemption, après cette conversation dont on n’ose imaginer la teneur. En tout, environ 20 % des membres du bataillon ont dû, d’une manière ou d’une autre, « tirer au flanc » pendant l’opération.

A la fin de la journée, la plupart des exécuteurs ont semble-t-il perdu le nombre des victimes qu’ils ont tuées, ayant agi pour ainsi dire comme des ouvriers travaillant à la chaîne. Il semble que le processus ait été considérablement freiné par toute sorte de résistances à l’intérieur du bataillon, beaucoup d’hommes ayant traîné les pieds autant qu’ils le pouvaient – mais l’opération a été conduite à bien.

Par la suite, par un consensus tacite au sein du bataillon, on n’évoquera plus jamais cet épisode – un tabou. Lors des opérations suivantes, instruite par l’expérience, la hiérarchie du bataillon 101 s’organisa beaucoup mieux, utilisant des Hiwis russes pour le sale boulot, et soûlant les hommes avant l’action.


*


Comment expliquer que l’écrasante majorité des policiers du bataillon 101 ait participé à cette abomination ?

Browning a décortiqué les interrogatoires des témoins du procès de Hambourg. Il cite plusieurs motivations, par ordre d’importance décroissante :

  • L’esprit de corps, qui faisait qu’en refusant de participer au massacre, un policier se mettait symboliquement à part de ses camarades (une situation très difficile, au sein d’une unité combattante en territoire ennemi, au point que les hommes qui refusèrent de participer présentèrent ensuite leurs excuses à leurs camarades).
  • La crainte des sanctions, en cas de désistement, même si le commandant Trapp avait pris les récalcitrants sous sa protection (rappelons que dans un système comme le Troisième Reich, le fait de sortir du rang, ce jour-là, pouvait très bien vous valoir un ticket pour la déportation, commandant Trapp ou pas).
  • Une conception déformée du courage, assimilé à la brutalité (pour certains, refuser de tirer était une forme de lâcheté).
  • La certitude que de toute manière, qu’on participe ou pas, les Juifs n’échapperaient pas à leur sort (donc à quoi bon refuser ?).
  • Une fois le processus enclenché, des tentatives de rationalisation plus ou moins adroites (un policier ne tirait que sur les enfants dont la mère avait déjà été abattue, se disant qu’ainsi, il ne tuait qu’un être déjà incapable de survivre en ce monde).
  • Sans qu’on puisse à proprement parler de justification idéologique construite (les hommes du bataillon 101 sont pour la plupart des hommes mûrs, qui ont été éduqués avant 1933), la certitude implicite que les Juifs et les policiers allemands n’appartenaient en quelque sorte pas à la même humanité, et qu’en conséquence le sort des Juifs importait beaucoup moins que le regard porté par les policiers sur leurs camarades de combat.

A cela s’ajoute une autre motivation, qu’évoqueront seulement les hommes qui ont refusé de participer au massacre : ceux-là, ceux qui refusèrent, n’étaient pas intéressés par une carrière dans la police. En creux, on devine qu’ils avouent là une motivation non dite de leurs camarades ayant collaboré à l’opération…

En conclusion, Browning souligne donc tout simplement que le contexte fabrique l’homme, et qu’un contexte d’extrême brutalité fabrique des hommes d’une extrême brutalité. Exactement comme certaines unités américaines se vantaient pendant la guerre du Pacifique de ne jamais faire de prisonniers (sous-entendu : parmi les « singes jaunes »), alors que ces unités étaient formées de soldats a priori « ordinaires », le bataillon 101 de l’Ordnungspolizei a démontré en Pologne occupée qu’on pouvait, à condition de placer des Allemands ordinaires dans les conditions adéquates, transformer ces hommes, issus du peuple à l’époque sans doute le plus civilisé du monde, en parfaits barbares, capables d’une brutalité inouïe. Le contexte général créé par la guerre, en 1942, avec les premiers raids de destruction massive sur l’Allemagne, faisant suite à la propagande nazie et, en arrière-plan, au souvenir de la Première Guerre Mondiale, avait rendu possible des raisonnements, ou parfois une absence de raisonnement, qui semblent aujourd’hui impensables. Ajoutons encore à cela la spécificité du contexte polonais, avec des populations en situation de détresse inimaginable (Browning raconte que lors d’une rafle ultérieure dans un ghetto ravagé par les épidémies, de vieux malades demandèrent aux policiers de les tuer au lit, pour leur éviter d’avoir à marcher jusqu’au lieu d’exécution). On imagine bien que dans un tel contexte, la vie humaine n’a pas la même valeur qu’en temps normal… Browning explique ainsi que, lors de l’enquête conduite à Hambourg vingt ans après les faits, de nombreux témoins se plaignirent de ne plus pouvoir exprimer ce qu’ils ressentaient alors, la manière dont ils pensaient alors – tout simplement parce que le sens des mots avait changé, la nature même du langage commun avait pour ainsi dire muté.

En somme, dans un contexte du type de celui créé en Allemagne en 1942, les hommes se divisent en deux catégories : les « forts », qui participent aux crimes de guerre, et les « faibles » (dont l’aspect le plus emblématique est offert par la figure tragique du commandant Trapp) – des faibles qui n’ont pas le « courage » d’y participer, mais n’envisagent à aucun moment de s’y opposer – tout simplement parce que ce n’est pas envisageable, parce qu’il est impossible, alors que les villes allemandes brûlent sous les bombes incendiaires américaines et anglaises, de refuser de suivre les ordres, quels que soient ces ordres. Les individus, ensuite, rationnalisent leur appartenance à telle ou telle catégorie, « faibles » ou « forts », d’une manière ou d’une autre, selon leur honnêteté avec eux-mêmes (peu s’avouent qu’ils veulent tout simplement faire carrière dans le système). La plupart se dissimulent derrière l’esprit de corps et la puissance du collectif pour ne pas avoir à prendre de responsabilités.

Au-delà de l’analyse détaillée d’une sorte d’expérience de Milgram puissance 10, le travail de Christopher Browning est intéressant à deux titres.

D’abord, il est peu sujet à caution. D’aucuns dissertent longuement sur l’existence, ou pas, d’une chambre à gaz à Auschwitz. Le débat n’est visiblement pas près d’être clos, vu les passions qu’il suscite… En revanche, concernant les « exploits » du bataillon 101, étant donné le très grand nombre de témoins, le doute n’est guère permis : dans ses grandes lignes, l’histoire semble clairement établie.

Ensuite et surtout, et c’est la conclusion de Browning, ce travail d’historien est intéressant parce que l’histoire des « hommes ordinaires » du bataillon 101 démontre que n’importe quel groupe humain peut être transformé en groupe criminel contre l’humanité, pourvu qu’on ait d’abord créé le contexte qui rend possible la déshumanisation de l’ennemi. Il n’est pas nécessaire d’être un fanatique, ou un sadique, pour se retrouver dans une Einsatzgruppe.

(1) Fait peu connu, évidemment non cité par Browning dont ce n’est pas le sujet, il est intéressant de noter, au passage, que ces SS avaient trouvé, en arrivant en Pologne occupée par les Russes et dans les pays baltes, des charniers laissés par le NKVD, charniers dont beaucoup correspondaient à des opérations rigoureusement identiques à celle effectuée par le bataillon 101 à Jozefow. Il n’est pas impossible qu’un « transfert de compétences » (si l’on ose dire) ait été effectué à ce moment-là, les opposants antirusses ayant expliqué aux Allemands comment les soviétiques procédaient. C’est même relativement probable, étant donné la troublante similitude des méthodes.

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