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Discours de la servitude volontaire (E. de La Boétie)

Publié le : 15/09/2009 23:00:00
Catégories : Philosophie

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Le « Discours de la servitude volontaire » fut écrit, au début du XVI° siècle, par Etienne de La Boétie. Si l’on en croit Montaigne, La Boétie avait seize ans quand il rédigea ce texte extraordinaire. Cela paraît douteux, mais les historiens sont bien obligés d’admettre qu’en tout cas, c’est un jeune homme de moins de vingt ans qui écrivit, avec le « Discours de la servitude volontaire », un des plus grands textes de réflexion politique qu’on ait jamais rédigé.

Note de lecture sur ce classique incontournable – et ô combien actuel, puisqu’intemporel.


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La Boétie se demande pourquoi les hommes acceptent la tyrannie, alors qu’ils pourraient, le plus souvent, refuser de s’y soumettre. Que des millions d’hommes disent non à un tyran, et voici le tyran détrôné. Pourquoi des multitudes se soumettent-elles à la volonté d’un seul, si cette volonté est manifestement mauvaise ? D’où vient ce sortilège maléfique ? Faut-il admettre cette idée contre nature qu’à travers le tyran, le peuple s’asservit lui-même ? Comment cela pourrait-il être ? Tous les êtres sont dotés par la nature de l’envie de liberté. Aucun être n’accepte volontiers de servir. Le simple bon sens enseigne que la servitude est mauvaise, et que la liberté est bonne. Même les bêtes, dénuées de raison, préfèrent la liberté à la laisse. Se peut-il que le peuple préfère la certitude du malheur à l’incertitude du bonheur ? Sa lâcheté irait-elle jusque là ? La Boétie n’en croit rien. Pour lui, la servitude volontaire procède d’un mécanisme politico-anthropologique bien précis, dont les rouages sont aisés à démonter.

Si les hommes acceptent la servitude, nous dit-il, c’est parce qu’ils en ont pris l’habitude – et parce que l’habitude, chez l’être humain, efface la nature. La servitude, explique La Boétie, commence toujours par les petites choses. L’être humain voué à servir le tyran commence par abdiquer de sa liberté dans les petits actes de la vie quotidienne. Alors, ayant pris l’habitude de servir dans les petites choses, il ne peut plus concevoir de refuser le service dans les grandes.

La dynamique collective fait le reste. Né dans un milieu peuplé d’hommes habitués à servir, le fils d’esclave se pense comme un esclave. Ce n’est pas qu’il ait cessé d’aspirer à la liberté, c’est qu’il ne peut plus la concevoir. S’il pouvait la concevoir, il la désirerait. Mais il ne le peut plus. Il ne comprend plus ce qu’est la liberté. Il la confond avec les libertés que lui concède, par ruse, le tyran. La liberté de n’obéir qu’à la raison ? L’esclave ne la connaît pas. Pour lui, la liberté est réduite au droit de rechercher des jouissances basses, immédiates, qui sont en réalité autant de diversions, permettant de ne pas trop souffrir de la condition servile où il est tenu.

Ainsi, le tyran ne gouverne pas parce qu’il a confisqué la liberté, mais parce qu’il empêche les dominés d’en comprendre la nature. S’étant rendu maître de l’outil de production, confisquant l’essentiel de la valeur produite, un tyran habile saura toujours rétrocéder à la foule des esclaves une fraction minime de la richesse, juste suffisante pour enivrer le peuple, pour le soûler de distractions vulgaires, médiocres, et de préférence de nature à abêtir encore plus l’esclave qu’il ne l’est déjà naturellement. Le tyran ne confisque la liberté qu’en déplaçant les limites de l’esclavage perçu. Il confisque la liberté vraie, et fait croire qu’il offre, en échange, un ensemble de fausses libertés. Jusqu’au point ultime de la tyrannie : lorsque le tyran se pose, de manière crédible aux yeux de ses esclaves, comme un protecteur.

A ce point du processus, le tyran est en mesure de confisquer l’ensemble des instruments de représentation de la référence. Ayant défini un ensemble de fausses valeurs qui tient lieu de prêt-à-penser aux dominés, le tyran peut, semble-t-il à bon droit, se poser en autorité morale. Le tyran, figure de l’Antéchrist en quelque sorte, devient alors, pour ses esclaves, une imitation du Vrai Dieu.

La structure d’ensemble ainsi définie par la tyrannie à la fois agissante et théorisée est ensuite entretenue par une économie de la domination, d’innombrables petits tyranneaux pullulant sous le tyran, et se partageant les miettes de sa table. La tyrannie devient alors le mode de fonctionnement institué de l’ensemble de la société, au point que les esclaves pensent ce mode de fonctionnement pervers comme le seul possible. Et la structure est d’autant plus forte que la terreur règne, et qu’elle est éprouvée par tous, y compris, et même en premier lieu, par les auxiliaires de la domination – à bien y réfléchir, les plus profondément aliénés de tous les hommes, puisque non seulement ils tremblent devant le tyran, mais en outre ils tremblent de ne plus suffisamment lui ressembler, de ne plus suffisamment participer du Mal qu’il incarne, et qu’ils veulent incarner avec lui.


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Le texte de La Boétie n’a rien perdu de son actualité, à la seule condition de transposer, dans nos sociétés postmodernes, les exemples qu’il donne, et qu’il tire forcément de son temps – le temps de la souveraineté personnelle. Désormais, le tyran n’est plus à proprement parler un homme. C’est plutôt un principe : le Roi-Capital, siégeant au cœur de la structure de pouvoir et servant de pôle de cristallisation du Mal Incarné, partagé et servi par une multitude de tyranneaux.

A la seule condition d’effectuer cette transposition, du régime de la souveraineté personnelle à celui de la souveraineté capitaliste, on retrouvera sans peine, dans le mode de fonctionnement contemporain de notre société, tous les éléments constitutifs de la servitude volontaire décrite par La Boétie. Le crétin consumériste parfaitement aliéné ? L’esclave qui ignore le sens de la liberté, et qui se soûle de fausses libertés. Les professions parasitaires, type publicitaire, marketing ? Les tyranneaux qui doivent ressembler au tyran pour participer de son incarnation du Mal. Les financiers qui prennent dans la caisse ? D’autres tyranneaux, qui poussent le tyran à renforcer l’oppression, pour accroître la taille des miettes qui tombent de sa table.

Tout y est, vraiment.

Cinq siècle après La Boétie, rien n’a changé…

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