Évènement

Doomsday (Neil Marshall)

Publié le : 06/09/2009 23:00:00
Catégories : Cinéma

 

La Grande Bretagne, laboratoire de catastrophe générale in vivo ?

C’est la question qu’on peut se poser quand on voit Doomsday, un film britannique sorti en France il y a quelques mois.

Le pitch, pour commencer.

Accrochez-vous, c’est du lourd.

De nos jours, en Ecosse. Un mystérieux « virus du faucheur » se répand à Glasgow. Signes particuliers : aussi contagieux qu’un rhume, mais avec un indice de mortalité avoisinant les 100 %. Le gouvernement britannique décide de confiner l’Ecosse derrière un nouveau Mur d’Hadrien. D’un côté ceux qui vivront, puisqu’ils sont du bon côté du mur. De l’autre ceux qui mourront, puisqu’ils sont de l’autre côté. Le décor est planté, bienvenu en Blairland.

30 ans plus tard. L’Ecosse est toujours un territoire interdit. Tout le monde ou presque a oublié ce pays maudit. Tout le monde ? Pas vraiment. Lors de la fermeture du mur, une enfant a pu passer de l’autre côté, grâce à la complicité d’un soldat. Elle est devenue femme flic à Londres, une ville aux inégalités sociales effrayantes, ravagée par la misère et la violence (Breadline Britain, nous voilà). De sa mère, elle ne conserve qu’une vieille carte froissée, indiquant un nom et une adresse… de l’autre côté du mur.

Soudain, le virus resurgit à Londres. Le Premier Ministre britannique révèle alors à un Chef flic (bonne bouille de vieux guerrier rosbif) qu’il existe des survivants de l’autre côté du mur. Secret d’Etat, préservé depuis trois ans parce que le gouvernement préférait qu’on parle le moins possible de l’Ecosse… mais à présent, la donne a changé : les survivants portent probablement en eux un remède au virus du faucheur. Donc, pour ne pas avoir à transformer Londres en territoire de relégation, le gouvernement a décidé d’envoyer un commando en Ecosse. Le but : retrouver les survivants, et avec eux, le remède.

Le superflic décide de confier le commando à la femme flic d’origine écossaise, parce qu’il sait qu’elle sera motivée : sa mère est peut-être vivante, de l’autre côté du mur. Avant de partir en mission, elle est briefée : le scientifique qui dirigeait les recherches contre le virus, au moment de l’épidémie écossaise, s’est retrouvé enfermé du mauvais côté du mur. Elle est chargée de le retrouver en priorité, car s’il y a un antivirus, c’est probablement lui qui l’a mis au point. Elle accepte la mission, sachant que si elle ne trouve pas le remède, on lui interdira de revenir en zone non contaminée (get rich or die trying).

Pendant ce temps, à Londres, le Premier Ministre discute avec son principal conseiller. Celui-ci lui explique que la réapparition du virus était inévitable, parce qu’il y a beaucoup trop de gens entassés dans les ghettos et vivant dans des conditions déplorables. Aussi, dit-il, il faut se demander si, au fond, le virus n’est pas qu’un réajustement naturel de la population humaine (darwinisme social, quand tu nous tiens).

Le commando arrive en Ecosse. A Glasgow, les soldats découvrent une espèce de monde fou, où les relations interhumaines semblent réduites à la chasse des êtres humains par d’autres êtres humains (tous contre tous). Dans le laboratoire qu’ils sont venus explorer, ils tombent sur une tribu de barbares aux accoutrements néogothiques du plus pur style fetish londonien (casques allemands Seconde Guerre Mondiale inclus) – une tribu dont les membres, légèrement paranoïaques, tentent de tuer les soldats avant que le moindre mot ait pu être échangé. La séquence qui suit, d’une violence inouïe, illustre le choc entre des effectifs faibles, mais dotés d’une excellente technologie, et une masse de barbares au niveau technologique très faible, mais qui semblent indifférents à l’idée de mourir (l’axe du Bien contre l’axe du Mal, en somme).

Manquant de munitions à force de tirer dans le tas, une partie des militaires finissent par être faits prisonniers. La femme flic est du lot…

La suite est proprement hallucinante. Où l’on découvre que ces étranges fétichistes barbares sont accros, en vrac, au sadisme, au cannibalisme et, assez curieusement, à la scène rock anglaise des années 80 (tendance New Wave). A ce point du film, on bascule dans le grand guignol tendance Mad Max 3, mais sans le second degré qui caractérisait la production de Gibson.

Passons sur la scène du prisonnier rôti vivant avant d’être dévoré par une foule en délire, et suivons l’héroïne (à qui l’on a obligeamment proposé de claper une tranche de son pote). Elle est parvenue à s’échapper grâce à la stupidité de ses geôliers. Après moult péripéties supposées haletantes (dormez mais ne ronflez pas), elle finit par retrouver le scientifique qu’elle était venu chercher. Ce gars-là ne fait pas dans le genre « tribu urbaine postapocalyptique fan de Fine Young Cannibals ». Son truc, ce serait plutôt la reconstitution médiévale…

Le type en question vit avec sa garde personnelle dans un château écossais version douves et créneau, grand luxe XII° siècle avec châtiments barbares incorporés. Il a bigrement évolue depuis l’époque où il était gentil chercheur en blouse blanche. Il croit qu’en survivant au chaos, son groupe a formé le noyau d’une humanité régénérée, « au sang pur » (différencialisme anglosaxon, Mosley sors de ce corps).

Il explique qu’il n’y a pas d’antidote artificiel. Les survivants sont tout simplement la petite fraction de la population écossaise qui était naturellement immunisée. Le gars ajoute ensuite, dans une scène courte mais dense, probablement la scène-clef du film, que s’il est devenu un monstre, c’est parce que le système l’a rejeté de l’autre côté du mur – c'est-à-dire qu’il a pris en lui la monstruosité du monde qui le brutalisait (intériorisation des logiques de la domination, la société de l'inconscience rendue possible par la schizophrénie des dominants/dominés).

Brève séquence, retour à Londres, où règne le chaos. La ville est à feu et à sang. A la suite d’une tentative d’assassinat, le Premier Ministre est contaminé par le virus. Son conseiller tendance darwinisme social ordonne qu’on l’isole, et s’empare du pouvoir une fois que le chef de gouvernement s’est suicidé (ce n’est pas le système néolibéral qui est en cause, mais les pathologies d’une minorité au sein de la classe dirigeante, voilà le message).

Retour en Ecosse. L’héroïne parvient à s’évader après un étrange combat de gladiateur néomédiéval (féminisme hystérique tendance « je suis plus fortiche que mon mec »). A l’issue d’une course poursuite et avec l’aide de quelques militaires survivants flanqués d’indigènes coopératifs, elle met la main sur un ancien dépôt d’armes et de matériel (le film ne s’embarrasse pas de vraisemblance, mais bon, c’est la loi du genre). Elle y récupère une voiture de luxe (stockée sur place depuis trente ans mais dont le réservoir est plein et la batterie en parfaite état…).

Suit une scène de poursuite en voiture (référence assumée à Mad Max 1), les fétichistes New Wave de Glasgow ayant mystérieusement surgi sur la route. La scène évoque assez clairement la situation de gens riches, au volant d’une voiture de luxe, assiégé à l’intérieur de leur véhicule par une horde de prolos rebarbarisés… Pour un peu, on va croire qu’il y a un message politico-social !

La poursuite s’achève avec l’arrivée en hélico du conseiller du Premier Ministre, venu tout exprès personnellement (il n’avait personne à envoyer, sans doute) récupérer une survivante immunisée dont le sang porte la base d’un futur vaccin (la Nouvelle Eve, sauvée par la capacité de la Nouvelle Femme à résister à la violence des prolos ?).

Le gars explique à l’héroïne qu’il ne diffusera pas le vaccin tout de suite, sachant qu’il est bien content que les ghettos soient dépeuplés (toujours le darwinisme social). Mais l’héroïne a un enregistreur sur elle, et de retour à Glasgow, elle donne l’enregistrement au superflic qui l’a envoyée en Ecosse. Celui-ci diffuse l’enregistrement, et le méchant conseiller (la minorité des dirigeants qui a perverti un système en lui-même bon) doit reconnaître sa défaite. L’humanité est sauvée, le capitalisme avec, ouf on respire.

A Glasgow, la femme flic se dirige vers les néobarbares prolos fétichistes, et leur offre la tête de leur chef, en leur disant : « Si vous avez la dalle, bouffez un morceau de votre pote » (soit très exactement ce qu’ils lui avaient dit, précédemment, en lui offrant un steak prélevé sur un de ses compagnons). Ce à quoi les mecs répondent par une standing ovation, dont le sens restera aussi ambigu que le message du film.

Fermez le ban, les spectateurs encore vivants peuvent sortir de la salle.


*


Doomsday est évidemment une satire sociale. C’est une fable sur la société britannique contemporaine. Les pauvres, les malades, ceux qui ne sont pas jugés aptes par le système, sont enfermés derrière un mur – tout ce qu’on leur demande, c’est de crever en silence. Le Premier Ministre est un cynique, qui n’a qu’un objectif : faire en sorte que les londoniens oublient les Ecossais. Il dissimule pendant trois ans l’existence de survivants parce que, comme le dit le superflic à la femme flic : « Si la vérité éclatait, le système tomberait ». Sous-entendu : l’oubli des victimes est nécessaire, c’est la clef de voûte de la construction politique.

Le cynisme des gouvernants est vraiment extrême. Ils ont tendance à considérer que le virus, au fond, n’est un problème que s’il les menace eux. A la limite, s’il pouvait ne tuer que les pauvres, ce serait au fond une bonne chose qu’on le laisse « faire place nette ». Le système apparaît au final comme une immense machine, automatisée et déshumanisée (le mur est gardé par un système de tir automatique dirigé par une intelligence artificielle, qui tire sur tout ce qui bouge, animaux inclus ; les forces de l’ordre sont représentés comme des hommes robotisés, extrêmement brutaux, aux visages masqués par les visières de leurs casques). D’une manière générale, la supériorité pratique du machinal sur le vivant est un leitmotiv qui traverse tout le film. Le message est clair : la technique régnante garantit le pouvoir d’une minorité d’élus, qui se réservent le droit à la survie, sur une majorité de relégués, qui n’ont que le droit de mourir.

Pour dire les choses simplement, on nous montre donc le fonctionnement d’une sorte de super-fascisme qui n’aurait même plus besoin des masses pour fonctionner, se contentant de les cantonner dans des ghettos où sévit une violence à faible niveau technologique, reflet en bas de la structure sociale de la « brutalization », au sens américain, générée par le sommet de cette même structure.

Cette brutalité systématique des rapports humains est exposée sans fard. Sauf à la toute fin du film, la femme flic est une machine, obligée de refouler constamment sa part de féminité, de sensibilité, pour survivre dans un univers entièrement dominé par la logique des rapports de force. D’une manière générale, d’ailleurs, les personnages féminins sont extrêmement brutaux, voire sadiques. « Doomsday » expose sans fard l’imaginaire pervers, sadique et fascisant d’une société néomatriarcale (en fait post-patriarcale) - une société où la femme, loin de libérer la féminité qu’elle porte en elle, s’intègre dans l’ordre masculin le plus brutal.

Cette brutalité du film est vraiment extrême. Il y a pratiquement une scène sanguinolente toutes les cinq minutes. Et les premières secondes créent d’emblée l’ambiance. Le virus, explique-t-on, n’a ni haine, ni compassion. C’est une machine, faite pour tuer et inconsciente de sa nature. Les hommes, nous dit-on encore, se rattachent à la Raison et à la logique. Mais le virus n’a aucune raison, sinon celle induite par sa nature. Du darwinisme scientifique comme métaphore du darwinisme social, et de là vers la destruction de la Raison…

Sur le plan technique, Doomsday est un travail de mise en scène tout juste passable, tandis que le scénario est assez prévisible. Cependant, le punch des acteurs et la qualité du montage sont indiscutables (c’est du cinéma british), ce qui permet d’oublier quelque peu les lacunes de la construction. Ce n’est donc pas un mauvais film, juste une série B quelconque – on peut toujours se consoler avec les paysages écossais.

Par contre, si ce n’est pas un mauvais film, c’est indiscutablement un film malsain

La question qu’on peut se poser, c’est : pourquoi a-t-on fait ce film ? Que cherche à dire ce genre de films ? A quoi sert-il au regard des objectifs poursuivis par non seulement par les créateurs artistiques (qui ont peut-être simplement voulu construire une fable sur la société britannique contemporaine), mais aussi par les producteurs qui ont financé le bouzin (lesquels ne sont probablement pas particulièrement désireux de dénoncer cette société) ?

A notre avis, Doomsday ne poursuit pas le même objectif selon qu’on parle du point de vue des créateurs ou du point de vue de l’industrie du cinéma, c'est-à-dire de ses dirigeants. Pour les créateurs, c’est probablement une dénonciation du système néolibéral. Mais pour les dirigeants de l’industrie du cinéma, c’est une tentative d’esthétisation de la violence, de l’injustice et de l’abolition de la raison. Depuis belle lurette, nous avons compris que le cinéma britannique (en progrès par rapport au nôtre) s’était donné pour tâche de rendre drôle l’implosion hallucinante de la société anglaise (Trainspotting, The Full Monty). Nous découvrons qu’il est passé à un stade supérieur : il s’agit maintenant non de rendre drôle la crise, mais de rendre belle l’Apocalypse. Ne vous inquiétez pas, dit « Doomsday », il y a une vie après la Fin du Monde.

Il est intéressant sous cet angle de s’intéresser aux personnages positifs : la femme flic et le sous-officier de l’armée, un Noir qui dirige le peloton de soldats chargé de l’escorter. Une femme et un Noir comme sauveurs de l’humanité, qui défont grâce à leur supériorité technologique des hordes d’hommes blancs représentatifs soit des classes urbaines inférieures (les cannibales New Wave de Glasgow), soit des ploucs néomédiévaux (la tribu dans son château des Highlands) : à croire que le message du film, c’est que le peuple britannique doit crever, et qu’on compte sur une Nouvelle Femme et un enfant de l’immigration pour s’en débarrasser, enfin… sachant que le Noir y laissera la vie.

L’ensemble résonne comme un message subliminal : le système néolibéral sera sauvé par le féminisme, l’antiracisme et la technologie, contre la révolte, légitime mais vouée à l’échec, des peuples occidentaux ruinés et rebarbarisés. Le caractère hystérique de la mise en scène achève, aux yeux du spectateur averti, de révéler l’angoisse, pour ne pas dire la panique, qui traverse désormais une société britannique inégalitaire, déstructurée et parvenue au dernier stade de la déshumanisation.

Mais peut-être est-ce notre regard qui projette, sur cette série B, un sens que nous sommes seuls à élaborer…

Quoi qu’il en soit, à l’heure où on nous bassine avec cette histoire de grippe A, « Doomsday » est certainement un film à voir. Ne serait-ce que pour savoir à quel genre de sauterie, apparemment, nos élites entendent nous convier !


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