Du citoyen

Publié le : 15/02/2009 00:00:00
Catégories : Société

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Nous vivons une époque amusante. Un des aspects les plus drôles de cette époque amusante, c’est la manière dont notre langage est infesté de tics « politiquement corrects », qui permettent de ne pas dire ce qui est, ou au contraire de dire avec insistance ce qui n’est plus. Par exemple, pour décrire le comportement prédateur d’une bande de barbares ethniquement homogènes et de tous âges ou presque, on parlera des « incivilités des jeunes » (surtout ne pas dire : « les agressions commises par les délinquants de telle ou telle origine ethnique »). Ou encore, en sens inverse, voyons l’usage récurrent du mot citoyen, devenu adjectif sans qu’on sache bien pourquoi il devait remplacer notre bon vieux « civique ».

Ce mot, « citoyen », on le met à toutes les sauces. Un banquet citoyen, une marche citoyenne, un concert citoyen, etc. Un jour, je le sais, je le pressens du moins, je trouverai du cassoulet citoyen dans les rayons de mon supermarché. Bref.

« Citoyen », donc.

Qu’est-ce qu’un citoyen ?

Dressons là un trop court portrait du citoyen, bien mal écrit, plein de vilaines caricatures et de mesquins raccourcis, comme on en trouve sur d'obscurs sites internet fascistes. Dansons avant l’Apocalypse.

Dans notre « Occident » en forme de sous-marin nucléaire en perdition, où la famille est en fission, où l'Etat prend l'eau et où l'élite se délite, il reste une notion à laquelle l'équipage s’accroche, comme le presque noyé se cramponne à une bouée. Remarquez, je dis l’équipage, je ferais mieux de parler « des matelots », ou plutôt de « ceux qui furent jadis des matelots » – tant il est vrai que cette masse d’individus mentalement déconstruits, qui fut jadis un équipage, ne constitue plus aujourd’hui aucun groupe structuré, ni peuple, ni société, ni rien. Etrange et poétique image que ces êtres égarés, damnés des profondeurs, se cherchant à tâtons dans les eaux obscures pour se regrouper péniblement autour d’un mot vidé de sens. Etrange et poétique image, vraiment, et surtout étrange et poétique sensation pour le naufragé qui flotte déjà dans sa tête au gré des courants, environné par des millions de mètres cube d'eau noire, et répute « citoyen » son gilet de sauvetage, comme si le fait de nommer ainsi cet humble vêtement en forme de baudruche pouvait lui conférer la solidité d’une armure.

Pour mesurer l’ampleur abyssale de l’écart entre le mot et la chose, rappelons ce qu’était, jadis, un « citoyen ».

Thucydide (460-396), le véritable premier historien, Hérodote étant à la rigueur de la critique ce qu'un journaliste de France 3 est à l'objectivité dans le commentaire, nous rapporte dans « La guerre du Péloponnèse » les idées clefs de la démocratie athénienne selon Périclès (495-429). Il est malaisé de distinguer la pensée de l'un et de l'autre, tant la réflexion de l’historien se fond dans la conduite de l'homme d'action, mais ce qui est clair, c’est que cette pensée est organisée autour d’un binôme paradoxal et créateur : l'égalité et la liberté.

L'égalité ne consiste pas alors, comme aujourd’hui pour notre citoyen contemporain, dans l’art de tirer vers le bas tous ceux qui osent encore dépasser le niveau neuronal de, au hasard, Laurent Ruquier. Elle consiste à faire une large place au mérite et à l'éducation.

La liberté, elle aussi, possède en ces temps lointains un sens fort différent de celui qu’il a pris, semble-t-il, pour notre citoyen du XXIème siècle. La liberté, alors, n’est pas le droit à la pornographie homosexuelle avec éjaculation faciale sur l'imberbe visage d'un adolescent. La liberté d’alors, c’est le droit de respecter des lois dont on a délibéré entre pairs, en se conformant aux exigences de la raison. La cité athénienne n’est pas le maître des citoyens qui la peuplent, mais leur modèle sans cesse reconstruit. Ici, encore à l'inverse de notre citoyen universaliste qui, une nouvelle foi au hasard, affirme avec le droit d'ingérence la possibilité d’imposer une loi extérieure à la délibération de ceux qui devront la respecter, Athènes (en théorie, les victimes de son hégémonie eurent un autre ressenti) énonce que la Loi constitue le surmoi symbolique de la Cité, issu de la raison partagée. Le citoyen antique est donc celui qui participe de façon permanente à l’élaboration des pouvoirs délibératif et judiciaire représentés par l'autorité suprême, dans un cadre lié à un héritage (son père est citoyen) et à un territoire (le dème, la cité).

Passons sur Polybe (210-125) déjà évoqué ici, mais qui, précisons-le, faisait partie d'un lot de 1 000 otages promis par la ligue achéenne à Rome, après une défaite, et fit ainsi le lien entre les deux parties du monde méditerranéen qui ont plus tard formé notre monde.

La définition grecque du citoyen mute, avec les réflexions de Cicéron (106-43), sous la république romaine. Effectivement l'auteur latin entreprit de construire une concorde entre sénateur (le politique) et chevalier (le militaire et l'économique). Le citoyen devint alors un concept plus souple, moins lié à une appartenance territoriale et ethnique – et, en conséquence, sa participation au pouvoir délibératif devint impossible. On ne peut en effet pas faire effectivement délibérer des dizaines de milliers, puis des centaines de milliers, puis des millions d’hommes.

Alors émergea un modèle dual : l’Empire était autocratique au sommet, mais il était constitué, à la base, comme une immense fédération de Cité-Etats qui, toutes, fonctionnaient sur un modèle proche des conceptions grecques. La démocratie (au sens athénien) fut donc dans le monde romain un régime de proximité, qu’encadrait la monarchie à l’échelle du grand système. Et ainsi, la figure du citoyen conserva son sens, presque jusqu’à la fin de l’Empire (bon, tout à fait à la fin, ça se gâta beaucoup, mais ceci est un point de détail…).

Plus tard, un autre modèle fut inventé. Le citoyen, dans la monarchie chrétienne occidentale, existait encore au sein du très restreint conseil des pairs. Sa figure se maintint donc, à très petite échelle, dans une sorte d’inversion du modèle romain (la démocratie était remontée au sein de l’aristocratie, pendant que l’immense masse paysanne n’avait plus voix au chapitre). Cette conception vécut, on le remarquera, plus longtemps qu’aucune autre, puisqu’elle domina notre continent pendant un millénaire, de la chute de l’Empire Romain à la naissance des Etats modernes, aux XVI°/XVII° siècles. Suivit une époque charnière, où le pouvoir des Etats généraux commença à exister, de manière balbutiante, première ébauche d’une conception entièrement nouvelle : la citoyenneté étendue à l’échelle d’un très grand système fédérateur.

Cette conception est évidemment impraticable. Ce n’est pas un hasard si l’Empire Romain s’organisa comme une monarchie où le Romain était sujet de l’empereur en tant que Romain, et citoyen seulement de sa petite cité. Ce n’est pas un hasard si les monarchies chrétiennes choisirent de restreindre la citoyenneté au petit groupe des pairs du royaume. Encore une fois, on ne peut pas faire délibérer des millions d’hommes, donc étendre la conception athénienne du citoyen à un très grand système fédérateur est une tâche absurde, un objectif inatteignable, forcément une arnaque. Elever les masses à la dignité de citoyens à l’échelle des masses elles-mêmes est un projet sublime sur le papier, mais voué à l’échec dans le réel.

Le système représentatif fut donc élaboré comme un moyen de s’approcher de cet objectif, sans chercher vraiment à l’atteindre. On savait bien qu’il était impossible de faire réfléchir les foules à leur propre échelle. Mais on espérait qu’on pouvait, au moins, les faire réfléchir à qui pourrait réfléchir à leur place. Bien entendu, cela ne fonctionna jamais vraiment, parce que même à cela, la question de savoir qui va penser pour elles, les foules ont du mal à réfléchir. Mais du moins on maintint la fiction de la citoyenneté élargie à tous les hommes, alors que le centralisme avait atteint un niveau tel que seule la délibération de masses immenses eût permis de les faire réellement participer à l’élaboration de leurs lois. La démocratie représentative bourgeoise issue de la pensée des Lumières, c’est donc cela : un pieux mensonge pour rendre une inévitable arnaque aussi supportable que possible. Dans les meilleurs moments de l’époque post révolutionnaire, disons sous la III° République avant 1896, ou à la rigueur entre le CNR (1945) et l’implosion du gaullisme (1968), on en était à peu près arrivé là.

Dans l’ensemble, monsieur Moyen s’en contentait. Se faire appeler « Monsieur », justement, comme jadis les seigneurs locaux, c’est déjà beau pour Jacquou le Croquant. La foule prend du grade, d'un coup. L'on passe de pécore anonyme à citoyen de la république, quel choc pour l'égo ! Accessoirement, au passage, on faisait disparaître la tripartition indo-européenne de la société, sous-jacent de nos systèmes de pensée depuis des millénaires – mais sur le moment, on n’y prêta pas attention.

On eut grand tort, comme la suite allait le montrer.

C’est ici que nous arrivons aux eaux noires dans lesquelles nous barbotons, et à notre gilet de sauvetage « citoyen ».

La foule n’étant même pas capable de réfléchir à la question de savoir qui réfléchirait à sa place, ceux qui étaient en mesure de décider à la place de la foule de qui déciderait à sa place entreprirent de confisquer non seulement le pouvoir, non seulement le pouvoir de décider qui a le pouvoir, mais jusqu’à l’illusion du pouvoir de décider de qui a le pouvoir. Au prix d’une démagogie sans nom, on parvint à convaincre le quidam de base qu’il était important, que son avis comptait, la preuve on le lui demandait – et que la question de savoir ce qu’on en ferait, de cet avis, était somme toute secondaire. Ainsi apparut progressivement la « démocratie » fort peu démocratique qui nous tient lieu de régime politique – régime étrange, qui défie à vrai dire la description autant que l’analyse, et qu’on pourrait résumer en une formule choc : « supprimons le peuple, mais donnons-lui la parole ».

De nos jours le citoyen c’est tout le monde, et donc n'importe qui. Si notre classe dirigeante n’a plus de scrupule à déconnecter nationalité et citoyenneté, c’est parce qu’elle sait bien que là où il n’y a plus ni nation, ni cité, la question du lien entre nationalité et citoyenneté n’a plus de sens, elle n’est plus qu’un champ de bataille symbolique où s’affrontent des forces totalement dépassées. C’est ainsi que notre citoyen du monde est sollicité, dans notre démocratie sondagière, sur la question de savoir ce qu’il faudrait faire pour aider je ne sais quelle population exotique des antipodes, alors qu’on ne lui donne même pas l’occasion de peser réellement sur les décisions qui vont impacter sa vie quotidienne. La dislocation complète des cadres de la représentation, dislocation induite mécaniquement par le double mouvement d’intégration des infrastructures à l’échelle globale et de désintégration non seulement du statut de la citoyenneté, mais même du système de leurres qui en tenait place, aboutit à une situation fascinante de néantisation civique.

Le « citoyen » de notre « démocratie » étrange ne décide plus de rien. En réalité, il ne pèse plus en rien sur les lois qu’il doit respecter. La liberté, au sens grec du terme, lui est donc inaccessible. L’égalité aussi d’ailleurs, toujours dans l’acception athénienne, puisqu’il vit en un temps où la démagogie veut qu’on fasse croire à la foule qu’elle doit s’aimer, se complaire à se ressembler – et se complaire, donc, dans sa médiocrité. L’ancienne démocratie locale, contrepoids au pouvoir centralisé et vertical à l’échelle du grand système, n’a plus guère de sens, mais l’objectif utopique d’une citoyenneté à l’échelle du grand système s’éloigne toujours plus.

D’où la fuite en avant grotesque, d’où le déluge du mot « citoyen », qui déferle sur nous par tsunamis successifs. Héros universel et global d’une planète peuplée par six milliards d’autres héros universels et globaux, le « citoyen » ne se réfère plus à rien – ni à la nation, ni à la morale imposée par la philosophie, ni au dogme imposé par la religion, même plus aux gènes transmis par ses aïeux. Il n’est plus rien, à part un spectacle, une fiction, un hologramme. Si on nous submerge de pleines brassées du signifiant « citoyen », c’est justement pour cacher l’absence, ô combien significative, du signifié que ce signifiant est supposé contenir. Puisque le citoyen n’est plus nulle part, décidons que tout est citoyen – et ainsi, le citoyen sera partout !

Et pendant ce temps, le navire à à propulsion nucléaire sombre, jusqu’à une profondeur totalement inconnue, mais qu’on pressent gigantesque. L’équipage, enfin disons les membres de ce qui fut un équipage, écoutent, terrorisés, les innombrables rivets qui commencent à claquer, et qui vont bientôt sauter comme des bouchons de champagne. Et pour assurer sa survie, au moins psychologique, notre « citoyen » se cramponne à son statut de la citoyenneté fantasmé, mais réconfortant. Coûte que coûte, quitte à être le dernier survivant de l’USS-Occident, le dernier condamné à imploser sous la pression, au fond d'une fosse océanique à l’insondable obscurité.

Tous les moyens sont bons pour conserver la fiction de la citoyenneté, dans un monde où il n’y a plus ni cité, ni citoyen, ni rien en fait. C'est ainsi que le citoyen passe, renie et retourne sa veste quand il le faut. Prenez, au hasard toujours, Bernard Kouchner (qui peut représenter sans difficulté l'homme de la rue, car au fond il n'est que cela, il en est même l’archétype incarné). Koukouch a fait couchouche panier dans le panier PS, dans le panier UMP, et tout cela toujours au nom de ses convictions « citoyennes ». On lui proposerait une carte de NSDAP ou du parti communiste de Corée du Nord en lui garantissant que c’est quelques minutes de citoyenneté sous perfusion en plus, il dirait oui. Il y a des gens qui s’imaginent que Koukouch est machiavélique. Non, il est juste dans un tel état de panique qu’il ferait n’importe quoi pour garder l’illusion que son gilet de sauvetage va servir à quelque chose par trois mille mètres de fond. Ce type ne fait pas des beaux discours devant des Africains affamés parce qu’il est cynique, mais parce qu’il faut qu’il sauve le monde pour se sentir, un moment, un moment seulement, « citoyen ».

Idem, certains naïfs s’imaginent qu’il y a une volonté machiavélique derrière l’octroi de la citoyenneté à des millions de « fédérés » africains, qui jouent un peu dans notre Occident en phase terminale le rôle du « foedus » germain dans l’Empire romain décadent. En fait, même pas. La « citoyenneté » que le pouvoir leur accorde n’a aucun sens, c’est une babiole, un miroir donné à des nègres pour les faire tenir tranquilles, passez moi l’expression.

Il faut l’admettre : le déluge de mots dans la communication du pouvoir contemporain est révélateur de la disparition du contenu de ces mots. Leur répétition hypnotique et souvent hors contexte indique en creux l’implosion des signifiés qu’ils recouvraient. L’expansion cancéreuse des signifiants traduit l’attrition mortelle, parfois le constat de décès des êtres, des choses, des concepts. En réalité, derrière l’énorme machine propagandiste « citoyenne », ce qu’il y a, c’est très exactement : rien.

La seule réalité du moment, c’est le beau trou de 12.7 mm que fera le boulon, en sautant comme un bouchon de champagne sous l’effet de la pression fabuleuse des profondeurs inexplorées.

Un joli trou, en plein milieu de votre couenne de « citoyen ».

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