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Du lien social (A. de Benoist)

Publié le : 05/11/2008 00:00:00
Catégories : Sociologie

babel

A l’heure où s’opposent la théorie identitaire (retour au communautaire sur la base d’une homogénéité des modèles culturels) et celle de la refondation nationale (la politique comme instrument de coexistence entre des groupes séparés par des modèles culturels hétérogènes), il est intéressant de s’intéresser à la réflexion d’Alain de Benoist sur la question du lien social. Cette réflexion a le mérite de remonter aux causes historiques de la situation que nous vivons, et de mettre en perspective les évolutions dont nous sommes témoins.

Pour Alain de Benoist, le fait le plus marquant de notre époque est la dissolution du lien social.

Les sociétés traditionnelles regardaient l’homme comme un être social. Dans ces sociétés communautaires, l’individu était perçu comme membre d’un ensemble organique. Il était indissociable de ses appartenances, d’où il tirait son rôle social et ses normes de comportement. Ce lien social était riche de solidarités, fondées sur la parentèle ou sur le voisinage. L’individualisme contemporain valorise au contraire un individu abstrait, envisagé hors du social, coupé de ses appartenances. Tout est subordonné à sa volonté.

Le passage du holisme communautaire à l’individualisme a commencé avec le christianisme, qui introduisit en Europe le germe de l’individualisme en affirmant l’égalité en valeur des individus devant Dieu et en faisant du salut une affaire individuelle. Puis, au XIVe siècle, Guillaume d’Occam soutient que rien n’existe au-delà de l’être singulier. A partir de là, le principe d’égalité spirituelle va progressivement être transféré dans le domaine profane. La métaphysique de la subjectivité s’installe à partir de Descartes, puis avec le libéralisme anglais et la philosophie des Lumières. La nature n’est pas un Cosmos ordonné, mais un matériau brut, dénué de sens, que l’homme peut s’approprier à sa guise.

C’est le début du « désenchantement » du monde. La volonté se prend elle-même pour objet.

Appuyée sur cette conception, la modernité se déploie dans le sens de l’individualisme et du triomphe de la subjectivité. Le droit moderne repose sur la notion de droits inhérents à la nature de tout individu considéré isolément, soustrait à l’autorité de la tradition.

Il en découle une coupure entre le passé et le présent. Seul compte l’avenir — un avenir que l’individu est censé déterminer. Cet individu est enfermé dans un fantasme d’auto-engendrement, mais cette liberté de devenir théoriquement absolue se retourne contre elle-même : si plus personne n’est déterminé, alors plus personne n’est différent.

Conséquence : émancipé de ses appartenances, l’individu n’est rattaché à rien, et perd tout lien social. Libérer l’homme de toutes ses attaches, c’est le priver de ce qui le liait aux autres hommes. Pour sortir de ce paradoxe, d’abord le Léviathan de Hobbes, ensuite le règne libéral du marché, mode de régulation sociale abstraite compatible avec l’individualisme. De là, l’économie comme le fondement de la société.

Mais, problème : en réalité, le marché ne peut remplacer le système social. Parce que l’échange marchand ne crée pas d’obligations. Dans l’acte d’achat, la parité entre ce que l’on reçoit et ce que l’on offre s’établit immédiatement, alors que dans une logique de don, la dette n’est jamais soldée et l’échange jamais achevé. Le rapport d’argent instaure entre les hommes une indifférence réciproque.

L’action de l’État conflue historiquement avec la construction du marché, qui se traduit par la déterritorialisation des rapports sociaux. L’État-nation et le marché renvoient à une même forme de socialisation, celle de l’individu compris comme autonome. L’État-Providence est la traduction dans l’univers étatisé de la nécessité pour les pouvoirs publics de réparer les dégâts provoqués dans le tissu social par la montée de l’individualisme libéral. Cet Etat consacre à la fois la disparition du lien qui relie les individus les uns aux autres et son remplacement par le lien qui unit l’individu à l’Etat, totalité de substitution. La négation de l’individu par cet Etat omnipotent est donc une conséquence paradoxale de l’individualisme lui-même. L’égalitarisme abstrait n’est que la conséquence de cette conséquence : si tous les individus doivent être égaux en tout, c’est parce qu’ils sont réduits à l’unité totalisante étatique.

Ce retournement de l’individualisme contre l’individu, estime Alain de Benoist, était inéluctable : l’individualisme fondé sur la volonté d’autonomie ne peut que dégénérer en une somme d’indépendances inconciliables, et l’émergence d’un Etat totalisant est dès lors incontournable pour faire fonctionner une société privée du lien social, et donc dans laquelle l’altruisme est devenu impensable.

D’où le désastre où nous nous enfonçons : mentalités d’assistés, désertion civique, narcissisme universel. Un mariage sur trois s’achève aujourd'hui sur un divorce. L’infantilisation de l’individu supposé libre, en réalité libre uniquement de se soumettre à une totalité qui le dépasse et sur laquelle il est sans prise, se combine avec la généralisation d’une angoisse démoralisante pour déboucher sur une sorte de dépression douce de moins en moins supportable. Nos contemporains n’aiment pas ce qu’ils vivent, mais ils n’imaginent rien d’autre qui pourrait être vivable. En l’absence de tous contacts sociaux autres que fonctionnels et anonymes, les individus atomisés ne comprennent plus la société comme un être à construire. C’est à leurs yeux une donne qu’on ne peut changer.

Pendant longtemps, des forces contraires freinèrent cette dynamique d’implosion. Partis politiques, monde du travail, école, armée, syndicats : des instances existaient pour resocialiser l’individu atomisé par le règne individualiste. Mais cette époque s’achève : les idéologies implosent, le travail est de moins en moins accessible, l’école est transformée en garderie, l’armée devient l’affaire des professionnels et d’eux seuls, les syndicats ne parviennent plus à attirer des individus atomisés, qui se croient sans prise sur la réalité qu’ils vivent. La montée des inégalités, la crise du salariat, le krach des classes moyennes ouvre la porte à une réalisation totale du retournement de l’individualisme contre l’individu, exclu de plus en plus des instances économiques productives qui, jadis, évitaient la dissolution complète du lien social.

Alors, que faire ? Alain de Benoist répond : plutôt que de tenter de sauver une pensée individualiste en faillite, il faut prendre acte de son échec, et s’intéresser aux nouvelles formes que prend aujourd’hui l’indéracinable besoin de lien social. Sur les ruines de l’individualisme et des grandes institutions surplombantes qui s’étaient constituées pour en pallier les effets destructeurs réapparaissent aujourd’hui des formes diverses d’un vouloir vivre groupal : « tribu », « clan » ou communauté. Un nouveau « nous » est en formation, d’une autre sorte que celui auquel nous avons été habitués. Emotionnel, matriciel et fusionnel, ce nouveau « nous » fait l’objet d’une condamnation sommaire par les forces institutionnelles : la droite a tendance à ne l’interpréter qu’en termes de « démantèlement de l’unité nationale », la gauche y voit un risque d’oubli des principes « républicains ». Ces critiques expriment la nostalgie d’une modernité organisée autour d’une vérité unique, Etat-marché libéral, ou Etat-tutelle social-démocrate : elles ont le tort de penser l’avenir en termes passéistes. Ce qui revient avec la force du refoulé n’est en effet jamais que la compensation spontanée de la logique d’homogénéisation abstraite qui a désagrégé le tissu social.

Allant au-delà de la condamnation des « communautarismes », qui ne sont pas nécessairement régressifs, il faut, dit AdB, repenser l’idée de communauté non comme cage répressive, mais comme libre choix fondé sur la vraie reconnaissance de la différence, seule fondatrice de la réciprocité dans le cadre de relations non monétaires. On entrerait ainsi dans une société fondée sur des groupes d’autant plus légitimement désireux d’exister sur la base de leur différence propre qu’ils seraient en même temps capables de reconnaître celle des autres. Cette thèse reprise par Alain de Benoist esquisse la possibilité d’une réhabilitation du politique non par la négation du retour au communautaire, mais par son insertion raisonnée dans une Cité refondée, selon des formes juridiques qui restent à construire.

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