Évènement

Du sec et de l'humide (J. Littell, L. Degrelle)

Publié le : 14/04/2008 00:00:00
Catégories : Archives Scriptoblog (2007-2013) , Articles par intervenants , Articles par thèmes , Littérature , Marc Hetti , Notes sur Œuvres

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Ayant adoré les Bienveillantes (lu en dix jours… et plusieurs nuits !), je me faisais une joie de découvrir le dernier opus de Jonathan Littell, joie qui tournait à l’obsession du fait des nombreux reports de sortie du livre. C’est bien connu, la passion se nourrit d’absence… et le marketing littéraire, ce n’est pas pour les chiens !

Las ! Quelle déception ! Je m’attendais à tout, sauf à ce que j’ai lu. Pourtant, le thème me semblait intéressant, puisqu’il s’agissait a priori de rentrer dans la tête d’un fasciste, Léon Degrelle, à partir de ses ouvrages, l’écrit servant en quelque sorte de clef pour accéder à son imaginaire.

Sauf qu’en l’occurrence, la clef s’avère être un psychanalyste allemand, Klaus Theweleit, auteur d’une théorie du « fasciste » pour le moins connotée. Selon le sieur Theweleit, qui a décortiqué environ deux cents écrits d’anciens corps-francs allemands de la période 1918-1922, le « fasciste » ne peut être compris à la lumière des instruments classiques de la psychanalyse freudienne, car il ne s’est jamais constitué un moi au sens freudien du terme. En effet, comme il n’a jamais achevé sa séparation d’avec la mère, le fasciste est « le-pas-encore-complétement-né ». Il en résulte une pathologie fondée sur la nécessité de se construire une carapace, puis de la maintenir. Mais cette carapace n’étant jamais hermétique, le fasciste est conduit pour survivre à extérioriser ce qui le menace à l’intérieur, projection qui prend la forme de deux dangers : le féminin et le liquide. D’où le titre, Le Sec et l’Humide – soit dit en passant, Littell semble ignorer que la psychanalyse de Jung a démontré que l’eau renvoyait à l’archétype de la Femme.

Et notre Littell de te me prendre la Campagne de Russie (un ouvrage qu'on trouvera d'occase sur le web) pour y recenser l’usage par Degrelle des mots se référant à l’humide (la marée rouge, les marais, la boue) et au sec (auquel sont assimilés le dur, le droit, le haut, etc.). Et, sans surprise, Littell retrouve effectivement du sec et de l’humide, ici ou là, dans le récit.

Quel intérêt ?

Le but avoué est de se livrer à un petit exercice de style : vérifier la théorie de Theweleit sur une personne différente de son échantillon initial, puisque Degrelle n’est ni allemand, ni de la génération des corps-francs. On a toutefois plutôt l’impression qu’il s’agit d’identifier dans n’importe quel discours les mots permettant de reconnaître le « fasciste » afin de pouvoir le dénoncer comme tel.

Ce but est-il atteint ? Littell le pense, même s’il avoue une certaine perplexité. Et la postface rédigée par Theweleit, lequel a entre-temps vieilli de trente ans, achève de semer la confusion. Pour Theweleit, si le « fascisme » est un « état corporel », on peut toutefois en guérir comme on peut y plonger à l’âge adulte. Voilà qui est curieux, car si l’on conçoit bien que « le-pas-complétement-né » puisse arriver à « naître » grâce à un travail sur soi, l’inverse paraît difficile à accepter. Et Theweleit d’ajouter qu’il est totalement en désaccord avec Littell pour qui Eichmann n’est pas un « fasciste ». La confusion est portée à son comble lorsque dans un post-scriptum, Littell s’interroge sur le caractère universel de la thèse de Theweleit, car si le « sourire hilare du tortionnaire » se rencontre chez tous les « fascistes » du monde, l’opposition du sec et de l’humide ne se retrouve que chez les « fascistes » européens. Bref, l’ouvrage se termine par le constat que « la question, pour l’instant, doit rester ouverte ». On est bien avancé…

Trêve de plaisanterie. En réalité, la prémisse du livre de Littell comme de l’œuvre de Theweleit est erronée : leur « fasciste » n’existe que dans leurs fantasmes. En explorant l’œuvre de combattants des corps-francs, Theweleit est entré dans l’imaginaire du guerrier européen. Et Littell a fort logiquement retrouvé cet imaginaire chez Degrelle. Ce qui explique pourquoi l’opposition sec-humide ne se retrouve pas ailleurs. Et aussi pourquoi on peut devenir « fasciste » à l’âge adulte, ou « se guérir » du « fascisme ».

Une fois cette erreur rectifiée, que reste-t-il de l’œuvre de Littell ? Eh bien pas grand chose, sauf en ce qui concerne Littell lui-même.

En lisant les Bienveillantes, on subodorait un léger problème avec l’homosexualité. Nous en avons ici confirmation, Littell estimant, et je cite, qu’un « bon coup de pine au cul » aurait permis à Degrelle de devenir humain !

Tout au long de son bouquin, Littell réaffirme son dégoût pour Degrelle, allant jusqu’à lui faire le procès de n’avoir à aucun moment évoqué « le juif » dans son livre sur la campagne de Russie, alors qu’il est hautement probable que Degrelle ne joua rigoureusement aucun rôle dans la « solution finale ». Littell fait au contraire consciemment l’impasse sur une déclaration faite par Degrelle à la Duchesse de Valence (dans sa biographie Degrelle m’a dit), biographie qu’il cite dans son livre mais ne mentionne curieusement pas dans sa bibliographie. Degrelle, interrogé sur l’Holocauste, déclarait que s’il en avait eu connaissance, il aurait demandé des comptes à Hitler et retourné ses légionnaires contre l’Allemagne, car il ne concevait pas de verser son sang pour une cause impliquant l’anéantissement des plus faibles.

Absolument rien de Degrelle ne trouve grâce aux yeux de Littell – même pas le style, ce qui est un tort. Les larges extraits de La Campagne de Russie, que Littell cite abondamment, démontrent chez Degrelle un style superbe et une aisance dans le maniement de la langue française qui font hélas bien défaut à Littell (lequel n’écrit pas mal, pour un écrivain d’aujourd’hui…).

Mais Degrelle est « fasciste » n’est-ce pas ? – Alors même cela, même le mérite de la plume, on ne peut le lui accorder…

Le véritable Degrelle, de toute manière, n’a aucun rapport avec le portrait qu’en fait Littell. En fait, le bouquin de Littell ne parle pas de Léon Degrelle. Il parle de tout autre chose…

Degrelle avait une grande gueule et une tendance certaine à enjoliver la réalité, tirant systématiquement la couverture à lui. C’est le propre des personnalités charismatiques, que la psychologie définit comme « psychopathes » ou « contrôlantes », mais certainement pas comme « fascistes ». On sait aussi qu’il a fait preuve pendant la guerre d’un courage au feu exceptionnel, alors même qu’il y est parti par ambition et calcul politicien. Littell peut salir le personnage autant qu’il voudra, même une grande gueule ne suffisait pas alors pour commencer une guerre en simple soldat, à 35 ans, et la finir général, décoré de la croix de chevalier avec feuilles de chêne. Il n’est nul besoin d’être grand psychologue pour comprendre que la guerre a révélé Degrelle à lui-même, dans son rôle de guerrier

En réalité, ce qui transpire en creux du portrait que dresse Littell de Léon Degrelle, c’est un immense ressentiment, une jalousie maladive pour le grand guerrier et le conteur exceptionnel. Cette jalousie s’explique parfaitement par l’histoire personnelle de Littell. Avec « Action Contre la Faim », il a côtoyé la guerre, mais sans y participer. Il a certes pris des risques, mais incomparablement moins que les combattants. Et il a surtout pu conserver sa bonne conscience… En écrivant Les Bienveillantes, il a récolté moult prix et des sommes considérables, mais son style personnel reste indigent (par rapport au souffle épique de la Campagne de Russie, entre autres…. ).

Avec son Degrelle, Littell s’est planté. Il arrivait à entrer dans la psychologie du tâcheron bureaucratique de l’Holocauste, mais il ne parvient pas à pénétrer celle du guerrier européen. Alors il tente de le salir, en lui infligeant la plus haute punition actuellement en vigueur chez les plumitifs mondains : il accuse, figurez-vous, Degrelle d’avoir été « fasciste ». C’est sûr, il fallait écrire un roman pour arriver à cette conclusion !

Le plus drôle, c’est que Littell ne voit pas à quel point il se ridiculise. Traiter de fasciste un homme qui jusqu’à son dernier souffle revendiqua cette qualification, un homme pour qui l’honneur s’appelait fidélité, et qui se voulait précisément fidèle au fascisme… A croire que si Littell commet des bouquins sur les fascistes, c’est parce que lui-même… Enfin bon, coupons-là. Evitons-nous le procès. Vous avez compris, de toute manière.

Le Sec et l’Humide nous ont surtout donné envie de relire La Campagne de Russie, ce que nous invitons nos lecteurs à faire !

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