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Éléments métapolitiques du forum de Chișinău | Par Pierre-Antoine Plaquevent

Publié le : 05/07/2018 16:28:28
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Dans un article de janvier 2018, j’ai traité des aspects politiques et géopolitiques relatifs au colloque international de Chișinău. Lors de ces rencontres non-alignées, j’ai eu l’occasion de faire la connaissance de l’un des principaux organisateurs de ce forum : le brillant Iurie Rosca, intellectuel moldave et combattant métapolitique de longue haleine. Comme beaucoup, j’ai appris en juin dernier la triste nouvelle des persécutions judiciaires dont il est actuellement victime en raison de son engagement politique et intellectuel.

Partout dans le monde, les forces de l’hégémonie globaliste s’organisent afin de contenir la crise systémique qui menace de fracturer l’unipolarité qui a cours depuis la fin de la guerre froide. Comme déjà exposé lors des rencontres européennes de Lille, la Moldavie est une pièce stratégique dans l’échiquier géopolitique européen. Les forces hostiles à l’émergence d’un monde multipolaire voient les organisateurs du forum non-aligné deChișinău comme des ennemis politiques qu’il s’agit d’arraisonner rapidement. En cela, en France comme en Moldavie, la situation devient toujours plus compliquée pour les personnalités non-alignées.

Cette attaque contre notre ami Iurie Rosca me donne aussi l’occasion de relire des notes et réflexions rédigées lors des interventions et des différents travaux menés pendant ces rencontres. Je les publie ici en soutien à Iurie Rosca, en espérant que la dynamique initiée en Moldavie se poursuive et soit pérenne pour l’Europe des non-alignés. 

La plupart des interventions publiques du forum sont toujours disponibles ici : flux.md/fr et flux.md/en ainsi que sur le site du saker : lesakerfrancophone.fr ou sur geopolitica.ru une équipe de TV-Libertés a aussi couvert l'ensemble de l'événement visible ici.

Pierre-Antoine Plaquevent
Juillet 2018.
Auteur de « George Soros et la société ouverte, métapolitique du globalisme »
Livre à paraître aux éditions « Le retour aux sources ». 


I – La fin du régime de l’individualisme libéral et le mur écologique

Lors de la partie publique du colloque de Chișinău, Hervé Juvin a axé son intervention sur la notion d’individualisme libéral en tant qu’orientation téléologique et métapolitique principale de l’Occident contemporain. Pour Hervé Juvin, nous vivons en régime de l’individualisme libéral total.

L’individualisme libéral est le système métapolitique qui a vaincu ses concurrents au cours de la phase finale de la modernité durant le XXe siècle. Après avoir vaincu ses rivaux (communisme et fascisme), ce système se trouve maintenant placé face à lui-même et à ses propres limites. Son ralentissement ne viendra pas de l’extérieur mais du mur écologique qui se trouve en bout de course de l’individualisme libéral en tant que gouvernement du désir individualiste. Un gouvernement du désir axé sur l’égoïsme et la satisfaction des désirs de chacun; chaque humain y est considéré comme une monade et comme le référent ultime du politique : les droits de l’homme constituent ainsi l’évangile de notre temps. Basé sur l’idée fausse de l’infinité des ressources terrestres, ce système touche à sa fin du fait même de la limitation de ses ressources dans le monde réel. Nous vivons les convulsions du début de la fin du système de l’individualisme libéral. Système qui a débuté à la renaissance, est devenu conquérant sous les lumières et est parvenu à son apogée politique à la fin du XXe siècle après la chute du communisme, son dernier rival théopolitique conséquent. Auparavant seules les populations extérieures au système hyper-libéral occidental étaient les victimes de ce système; désormais l’appauvrissement des populations occidentales ainsi que l’abaissement du quotient intellectuel, la chute de la fertilité (y compris masculine), l’obésité généralisée et tout un ensemble de pathologies spécifiques à l’hyper-modernité démontrent l’impossibilité technique de maintenir la courbe ascendante du progressisme et du libéralisme de manière conjointe. Face à ce mur il convient à la fois de décroître et de retrouver le sens des limites mais aussi de savoir paradoxalement se saisir des opportunités techno-scientifiques qui continueront de se présenter, telles que l’intelligence artificielle. Car si nous ne le faisons pas, d’autres le ferons à notre place. Nous serions alors écrasés et sortirions de l’arène du monde. Nous deviendrions objets et non plus sujets de notre histoire.

Quelques questions essentielles continuent de se poser pour nous :

  • Assistons-nous réellement à la fin de l’individualisme libéral comme méta-système politique pilotant la mondialisation et si tel est le cas, par quoi celui-ci sera-t-il remplacé ?
  • Les phénomènes sociétaux hystéroïdes que l’on constate actuellement – tels que l’oscillation entre puritanisme exacerbé et hypersexualisation de tous les rapports sociaux – constituent-ils le feu d’artifice final de la post-modernité avant sa fin ou bien son triomphe définitif ?
  • Concrètement, comment passe-t-on du régime de l’individualisme libéral au retour du politique et du sens civique communautaire ?

II – Le travailleur intégral et la communauté de l’être

Au cours de ce colloque, Alexandre Douguine est revenu à plusieurs reprises sur une notion qu’il dénomme le « travailleur intégral ». Là encore on se reportera directement aux interventions filmées et écrites d’Alexandre Douguine lors du colloque mais certaines thématiques peuvent être résumées ici.

La figure du travailleur intégral recouvre en fait celle du laboureur, du paysan enraciné en tant que producteur primordial des fruits de la terre qui nourrit les hommes. Le travailleur intégral est l’homme du pays (paysan), père de famille et membre d’une communauté à laquelle se rattachent les mânes de ses ancêtres et la communion des saints chrétiens. On peut rapprocher cette figure du travailleur intégral de la notion de « communauté de l’être ». C’est la figure des laboratores de la tripartition des sociétés traditionnelles pré-modernes. A l’époque de la haute-antiquité, durant la captivité babylonienne des hébreux, l’humanité s’orientait toujours plus vers le matérialisme païen organisé à l’échelle de grands empires : Babylone, Egypte, Hellénisme, Perse etc. A la fin de l’antiquité, la révélation chrétienne va freiner cette organisation pagano-matérialiste et panthéiste du monde en réorientant vers le ciel et la spiritualité la course du plus puissant et du plus abouti de ces empires, celui qui les synthétisait tous : Rome.

Progressivement, la romanité chrétienne va orienter le monde et principalement l’humanité européenne vers une réintégration dans une communauté chrétienne de l’être. Le Moyen-Âge carolingien puis roman en Europe de l’Ouest ainsi que la romanité d’Orient (Constantinople) en constituent l’âge d’or et l’apex inoubliable. L’humanité commencera de sortir de ce redressement théopolitique à la renaissance : âge du commerce et des débuts de la rationalisation économique et matérialiste du monde. Durant l’âge d’or du travailleur intégral et de la communauté de l’être, peuple et culture se confondent; dans l’âge de fer post-moderne actuel, le peuple est remplacé par des populations (multitudes) indéfinies et comptabilisées par des statistiques. La question qui se pose pour une métapolitique contemporaine de l’Être est donc :  comment refaire d’une population un peuple à partir d’une multitude éclatée par la société de consommation.

La souffrance et le travail du laboureur-travailleur intégral ont une valeur salvifique. L’être profond, ontologique, du producteur intégral s’identifie avec la condition chrétienne. À tel point que dans la langue russe, un même mot sert à désigner le paysan et le chrétien. Ces deux réalités se confondent : le paysan-producteur intégral chrétien travail et souffre dans la perspective de la résurrection. Il y a un mystère cosmique et chrétien de la fonction du paysan. Etre chrétien c’est être paysan, chacun à son niveau y compris pour le guerrier ou le philosophe. Etre philosophe c’est cultiver et travailler sa culture. La devise « prie et travaille »- Ora et labora – n’est-elle pas aussi le centre de gravité de l’ordre monastique bénédictin ? Le capitalisme apparaît historiquement en rupture avec cette figure du travailleur et du paysan intégral, en rupture avec le christianisme de l’Être.

On peut identifier trois moments dialectiques dans le mystère du rôle du capitalisme en tant que vecteur trans-historique de dissolution des sociétés traditionnelles : à l’âge d’or chrétien traditionnel et paysan succède l’âge de la mort du travailleur intégral qui, à l’image de la semence et de la graine, disparaît de l’histoire visible mais continue de germer de manière souterraine. Mais, après cette germination invisible qui apparaît comme une mort de la figure du laboureur-travailleur, succédera la renaissance du travailleur intégral comme synthèse dialectique et résurrection.

III – La mort de la mort et le dernier homme

Notre époque qui est l’âge du libéralisme triomphant refusera jusqu’au bout ce retour métaphysique à la terre spiritualisée et sanctuarisée par le travail du paysan intégral. Le libéralisme se propose lui-même d’être comme une singerie de l’âge d’or. On notera l’étymologie du mot libéralisme qui évoque le dieu romain Liber, dieu de la croissance et de la fécondité mais aussi dieu de l’orgie, de l’absence de limites, du retournement et de l’inversion. Orgie (or-Gaïa) qui évoquerait aussi, en grec, l’idée de retourner la terre jusqu’à son épuisement.

La forme ultime du libéralisme est constituée par le transhumanisme. Le transhumanisme ira jusqu’à nier la condition ontologique de l’humanité constituée par sa finitude et sa mortalité. Le post-humanisme et le trans-humanisme ne peuvent atteindre leur but de libération absolue de l’individu qu’en le séparant de sa condition mortelle. C’est ici que se trouve le point spécifiquement diabolique de l’idéologie transhumaniste : vouloir supprimer la mort de la condition humaine afin d’enlever à l’homme la possibilité de ressusciter et de gagner ainsi son salut éternel. La fin de l’histoire a donc comme enjeu métaphysique la défense de la condition mortelle de l’homme face à la tentative de viol ontologique de la condition humaine par le transhumanisme. A la fin de l’histoire les derniers humains bio-conservateurs devront peut-être ironiquement défendre le « droit de l’homme de mourir » face à l’antéchrist transhumaniste et sa singerie d’immortalité ! 

L’humanité contemporaine a déjà mis le pied dans des tiraillements de conscience incroyable. Nous n’en sommes qu’au début mais jusqu’au bout Dieu ne nous abandonnera pas et le chrétien traditionnel gardera en ligne de mire et en axe de son cœur et de son âme : la vie spirituelle comme socle et la résurrection de la chair et de l’âme ainsi que l’éternité de l’Esprit comme horizon d’attente. La résurrection de l’âme et de la chair et la vie de l’Esprit en lieu et place des fausses idoles que le temps finit toujours par réduire en poussière.

IV – L’élite libérale transnationale, nouvelle classe dangereuse

Reprenant une argumentation développée par Yvan Blot au cours de ce colloque, Alexandre Douguine a rappelé que d’un point de vue conservateur les classes subversives contemporaines ne sont plus les masses, comme au début du XXème siècle, à l’époque du bolchevisme qui aveuglait les esprits déracinés par la révolution industrielle, mais plutôt les élites libérales contemporaines dont l’hubris menace d’emporter la société toute entière. En ce début de XXIe siècle, ce sont bien les élites à être porteuses les valeurs subversives de notre époque. Idée reprise chez Christopher Lasch auteur de « La Révolte des élites et la trahison de la démocratie ». Ce sont ces classes dirigeantes apatrides et sans Dieu qui sont porteuses de l’idéologie du transhumanisme et qui mènent les populations sur les sentiers de perdition contre leur volonté. C’est pour cela qu’elles craignent le « populisme », c’est-à-dire la révolte organisée et politique du peuple contre des élites dévoyées.

V – Les quatre cavaliers de l’apocalypse et la quatrième théorie politique

Une contribution éclairante fût aussi celle de Levan Vasadze, lors de la réunion du groupe de travail autour des implications théologiques de la phase historique actuelle. Homme d’affaires géorgien, engagé dans la défense de la famille et du christianisme et mécène de causes patriotiques et traditionalistes, Levan Vasadze a proposé une lecture eschatologique de la quatrième théorie politique conceptualisée par Alexandre Douguine. Pour lui, trois cavaliers de l’apocalypse et leurs fléaux sont déjà venus : le communisme, le national-socialisme et le libéralisme, celui que nous subissons actuellement. Le plus meurtrier est le libéralisme qui a le plus tué par l’avortement, les désastres écologiques, les nouvelles pathologies et les guerres menées partout dans le monde. Ces trois fléaux sont tous issus de l’Occident, de l’Ouest du monde (là où le soleil se couche), mais chacun d’entre eux a été envoyé précisément dans une zone géographique déterminée. Les trois ont en commun de haïr le christianisme et de l’avoir persécuté à un moment ou un autre de leur histoire. Le libéralisme est en train de rentrer dans sa phase de persécution ouverte du christianisme : en Occident par l’ingénierie sociale et en Orient par la manipulation du fanatisme wahhabite.

Ces trois bêtes politiques sont totalitaires et convoitent la terre toute entière, elles sont impérialistes et non pas impériales. Les trois ont en commun de promettre le paradis sur terre et de vouloir le réaliser de force. Chacune de ces idéologies, une fois disparue, laisse derrière elle un leg idéologique qui sera repris et synthétisé dans les idéologies successives. Ainsi le national-socialisme est mort mais il a laissé pour toujours le suprémacisme dans le programme politique de l’Occident; y compris sous la forme paradoxale de l’antiracisme et du suprémacisme économique s’affirmant comme « monde développé » contre « monde sous-développé ». Le marxisme, quant à lui, a laissé comme héritage repris par le libéralisme : le matérialisme et l’économisme. Le libéralisme, resté dernier en lice sur la scène de l’histoire, générera progressivement de tels ravages que du chaos mondial surgira la nécessité urgente de porter une solution au désordre planétaire.  Alors l’humanité épuisée par l’hyper-libéralisme et la guerre civile planétaire sera prompt à accepter n’importe quelle solution de pacification, y compris la plus liberticide. « Ordo ab chaos » comme le propose la devise maçonnique : du chaos surgira le nouvel ordre mondial, l’ordre cosmocratique planétaire final, l’ordre métapolitique qui aura digéré tous les autres et qui, sur la ruine des Etats-nations historiques, imposera son règne millénariste et blasphématoire.

Les quelques millions d’Arabes déjà exterminés depuis les années 90 nous donnent une idée de l’ampleur du massacre en cours et de la violence de la dernière bête théopolitique quand elle surgira.

Il faut donc dès lors se préparer à vivre des bouleversements d’ampleurs planétaires et surtout se préparer au risque du surgissement d’une fausse alternative au libéralisme sous la forme d’une quatrième théorie politique qui ne partirait pas de la personne humaine et de sa finalité spirituelle comme celle que souhaitent les traditionalistes chrétiens mais qui constituerait bien la tentative ultime d’arracher l’humanité à son destin humano-divin chrétien.

Face à cette bête là, seule la force de la prière subsistera.

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