Enron, miroir de notre avenir ?

Publié le : 04/02/2010 23:00:00
Catégories : Economie

breadline1929

Petit rappel de l’expérience californienne

En 2001, la grande presse titra sur « l’échec colossal » de la libéralisation du marché de l’énergie, dénoncée par le gouverneur de Californie, Gray Davis. C’était avant que, pour conserver le contrôle du Golden State, l’oligarchie étatsunienne sponsorise un ancien acteur musclé, Arnold Schwarzenegger, et en fasse le remplaçant de Gray Davis – sur qui George Bush, l’ami intime d’un certain Ken Lay, président du groupe Enron, fit retomber le blâme du désastre énergétique californien.

Gray Davis n’avait pas tort en parlant d’échec colossal. La Californie, cœur du capitalisme nord-américain depuis les années 80, en était à prendre des mesures de rationnement sur l’électricité – comme un quelconque pays du Tiers-Monde. Victime de coupures d'électricité à répétition, le Golden State voyait son économie perturbée, sa population exaspérée par la hausse vertigineuse des factures énergétiques. Comment en était-on arrivé là ?

Tout commence en 1996, quand Sacramento décide d’ouvrir partiellement le marché de l'énergie à la concurrence. La concentration verticale des producteurs et des distributeurs vole en éclat. Un nouveau marché de l’énergie apparaît, marché sur lequel les distributeurs vont s’approvisionner chez les producteurs. L’objectif est de faire baisser les prix en créant de la concurrence entre distributeurs et entre producteurs.

Le problème, c’est que ce marché est complètement biaisé. Pour commencer, les prix au détail sont restés en partie encadrés, ce qui fait que, au fur et à mesure que les prix à la production flambent (faute d’investissements dans les capacités de production), les marges  des distributeurs se restreignent – jusqu’au point où la plus grande société de distribution, Pacific Gas & Electric, en est réduite à déposer son bilan. Pourquoi cette absence d’investissement dans les capacités productives ? En partie parce que, dans le courant des années 90, un secteur public anémique a trop peu construit de centrales. Mais aussi, et surtout, parce qu’avec la perspective de la libéralisation, les producteurs ont été rachetés par des acteurs qui se positionnent dans une pure perspective de profit, et donc veulent avant tout dégager de la marge (par l’augmentation des prix à la production). Parmi ces acteurs décidés à rentabiliser un capital qu’ils n’investissent pas, et persuadés que l’absence d’investissement va justement leur permettre de dégager du profit : Enron, la société de Ken Lay.

Le cas  Enron est particulièrement emblématique des dérives du capitalisme hyper financiarisé, pour lequel seul compte la valeur comptable, sans considération pour la réalité de la production de richesse réelle. Le directeur financier, Jef Skilling, a une théorie intéressante : puisque la rentabilité du capital est maximale dans les activités d’intermédiation (banque, arbitrage), une entreprise industrielle comme Enron doit se transformer en entreprise financière. Et voici comment une société conçue, au départ, pour poser des pipelines et construire des centrales énergétiques (ce qu’Enron n’a jamais vraiment su faire) se transforme en « courtier en énergie ». Au fond, c’est la capitulation du capitalisme industriel devant le capitalisme bancaire : le choix du tout financier comme ultime moyen de rentabiliser optiquement un capital sur-accumulé, que l’économie réelle n’est plus capable de rémunérer.

En conséquence, Enron va massivement truquer le marché de l’énergie. Les courtiers d’Enron, « traders en énergie », vont jusqu’à détourner délibérément de l’électricité californienne vers d’autres Etats, pour faire grimper les prix artificiellement et dégager des marges énormes. Mieux encore : dans certains cas, Enron fera interrompre la production d’électricité, délibérément, pour faire s’envoler les prix encore plus haut. La dérive du système est totale : moins on produit, plus on rentabilise un capital qu’on n’a pas investi. C’est, littéralement, un non-sens économique. La Californie n’a pas encore fini d’en payer le prix.

Et en France ?

Depuis le début des années 2000, l’Union Européenne impose progressivement la « libéralisation » des marchés de l’énergie en Europe. En 2000, les entreprises industrielles sont libres de changer d’opérateurs. En 2003, c’est au tour des PME-PMI, en 2004, l’UE élargit la règle aux particuliers. En 2007, la transcription de ces directives est achevée en France.

Officiellement, les raisons de cette politique sont exactement celles qui servirent à justifier la libéralisation en Californie, dix ans plus tôt. Il s’agit de faire baisser les prix de l’énergie en faisant jouer la concurrence. A cela, l’UE a ajouté des gadgets idéologiques bizarres, dont, très curieusement, le « développement durable » (on n’a toujours pas compris en quoi le fait de libéraliser le secteur favoriserait la prise en compte des contraintes écologiques). Officieusement, on retrouve complètement les mécanismes qui ont débouché sur le désastre californien, en particulier la désintégration verticale des chaînes de production et d’acheminement, avec une séparation stricte entre le transport et la vente de gaz – une désintégration dont le seul objectif est, évidemment, d’ouvrir des espaces d’arbitrage aux acteurs spéculatifs. Le « courtage en énergie » arrive en Europe. Nuance importante : si la production et la distribution de gaz et d’électricité sont ouvertes à la concurrence, puisque suffisamment rentables pour financer les marges opérateurs (d’après la commission européenne), le transport reste sous monopole d’Etat – essentiellement parce que c’est là que vont se trouver les besoins d’investissement difficilement couverts par autofinancement, dans le nouveau système. En d’autres termes, l’Etat (donc le contribuable) va payer pour l’essentiel de l’infrastructure logistique, tandis que le privé (donc les détenteurs du capital) va encaisser les bénéfices sur les activités peu gourmandes en investissement (ou dont les investissements sont aisément comprimables à court terme).

Etant donné que nous retrouvons dans les grandes lignes les schémas qui ont conduit au désastre californien, il est fort probable que nous finirons par l’affronter, sous une forme sans doute un peu atténuée (en Europe, il reste plus de garde-fous qu’aux USA). Ces garde-fous salvateurs sont réels (la France, par exemple, se réserve le droit de décider des constructions de centrales qu’elle confiera au privé), mais sans doute insuffisants : la couverture des appels d’offres publics pour extension du parc de centrales, par exemple, dépendra en pratique du bon vouloir de quelques entreprises privées qui ont amplement les moyens de s’entendre (situation oligopolistique) ou même, disons-le, d’interférer fortement avec les débats parlementaires (combien gagne un député ? combien ça rapporte de le corrompre ?). Il est donc très probable que :

-          soit le mécanisme des appels d’offre tombera dans le vide, bloquant les investissements productifs,

-          soit les prix pratiqués seront tels, que les comptes publics seront peu à peu vampirisés par les producteurs privés en situation oligopolistique.

L’organisation de la pénurie, dans le style des « traders en énergie » d’Enron, sera bel et bien au bout du chemin. Et pour ceux qui en douteraient, deux « détails » révélateurs :

1) Une « bourse de l’énergie » sur le modèle étatsunien a été crée en Europe.

« En 2001, Euronext (fusion des bourses de Paris, Bruxelles et Amsterdam) a créé un nouveau marché basé sur la négociation de l’énergie, des quotas de CO2 ou encore des indices climatiques : Powernext.

Il se décompose ainsi :

- Powernext Day-ahead : Marché basé sur la négociation du prix horaire de l’électricité pour un jour donné.

- Powernext Futures : Marché basé sur la négociation de l’électricité livré durant les 3 prochains mois, les 4 prochains trimestres ou les deux prochaines années.

- Powernext Carbon : Marché destiné à négocier l’échange des quotas de CO2 et les risques de non-conformité. Il est le fruit de la collaboration entre Euronext et la Caisse des dépôts.

- Powernext Weather : Lancé en association avec Météo France, ce marché fournit une gamme d’indices météorologiques qui tient compte également de la zone géographique considérée et de la situation économique du lieu visé. »

On remarquera au passage qu’Euronext avait prévu (avant le sommet de Copenhague) l’interfaçage de sa bourse de l’énergie avec le système de quotas sur les émissions de carbone et même sur le climat (au départ vu comme un instrument de couverture des risques météorologique, mais en pratique, champ supplémentaire ouvert à la rentabilisation artificielle du capital par la spéculation). Là, même Jef Skilling n’y avait pas pensé !

[http://www.slideshare.net/danaobrest/euronext-la-bourse-europeenne]

2) La banque Goldman Sachs et la banque JP Morgan, peut-être les deux plus gros requins de Wall St. depuis le recul relatif de Citigroup, viennent d’être habilitées comme fournisseur de gaz naturel.

[http://www.pauljorion.com/blog/wp-content/uploads/arret%C3%A9-JP-Morgan-fournisseure-de-gaz.pdf]

[http://www.pauljorion.com/blog/wp-content/uploads/arrete-Goldman-sachs-fournisseur-de-gaz.pdf]

Il est évident que ces sociétés de bourse n’ont aucune expertise en matière de production d’énergie. On ne voit pas ce qu’elles pourraient venir faire sur le marché du gaz, à part du « courtage » à la sauce Enron.

En conclusion, si vous habitez une région où il peut faire froid, et si vous avez le chauffage tout électrique, je vous conseille de vous doter d’un chauffage d’appoint !

 

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