Évènement

'Entre les murs' - D'un ghetto l'autre

Publié le : 31/05/2008 00:00:00
Catégories : Archives Scriptoblog (2007-2013) , Articles par intervenants , Articles par thèmes , Cinéma , L'Abbé Mickey

seanpenn

Sean Penn nous avait prévenu avant le festival, le jury se voulait avant tout conscient de son environnement social, et avant même la cérémonie de clôture, il en rajoutait une couche en annonçant en préambule un palmarès qui allait "stupéfier le monde" par son originalité et sa force de conviction.

Diable, qu'allait donc bien pouvoir nous pondre de si ébouriffant ce jury si harmonieux comprenant, outre Sean Penn, un réalisateur mexicain de gauche, une militante française des associations de défense des sans papiers, une iranienne de nationalité française et le réalisateur franco-algérien du film révisionniste politiquement correct "Indigènes" ?

Malgré la présence dans la sélection d'un chef d'œuvre classique (L'échange de Clint Eastwood) et d'un petit bijou d'originalité contrastée (Valse avec Bachir de l'Israélien Ari Folman), la palme est allée sans surprise (et à l'unanimité) au film de Laurent Cantet Entre les murs, chronique quasi documentaire de la vie d'un collège difficile (lire rempli de Chances Pour la France) du 19e arrondissement de Paris.

Le film est censé nous émouvoir sur les aléas d'une classe de quatrième confrontée à ce qu'il faut bien considérer comme l'effondrement du système scolaire français, avec toujours cette capacité du narrateur à se lamenter sur les conséquences (baisse du niveau général, primo délinquance) tout en se faisant le défenseur acharné des causes (immigration, pédagogisme gauchiste, etc.). Le tout ne pouvant, bien sûr, qu'enfermer un peu plus nos doux écoliers dans leur ghetto communautaire.

On ne reviendra pas non plus sur ce penchant naturel du Système à faire passer une régression de civilisation (recul du savoir) pour un progrès social (coolitude professorale, diversité), l'emblématique François Bégaudeau (prof/chroniqueur canal + écrivain/scénariste et acteur du film) n'avait-il pas déclaré à l'issue des émeutes du Ramadan que les jeunes brûlant des voitures témoignaient d'une véritable "énergie positive"...

Le talent, très certain, du réalisateur, n'est pas non plus en cause, mais encore une fois, c'est plutôt la chanson, déjà mille fois entendue, qui commence à lasser, car le moins que l'on puisse dire, c'est qu'on commence à connaître le refrain. Très peu "stupéfiant" tout ça, pour tout dire.

Surtout, au-delà du film, ce qui est à la fois symptomatique et agaçant dans cette palme d'or, c'est la prétention de cette hyper-classe mondialisée du showbiz à décerner les bons points du prêt-à-penser politiquement correct, sous prétexte que tel ou tel film serait ancré dans la "réalité sociale". Mais la réalité sociale, qu'en savent-ils vraiment, les abonnés du carré VIP, enfermés dans un autre ghetto, celui des villas de luxe, barricadés derrière leur exception culturelle, statuts d'intermittents, et autres préférences nationales déguisées chères à l'affreux Jean-Marie ?

Tout ce cirque fait partie du "spectacle" bien sûr, mais parfois, il frise l'obscénité.

Ainsi, plutôt que de "conscience sociale" constamment rabâchée, ne faudrait-il pas parler tout simplement de mauvaise conscience ? La vérité est que la plupart des acteurs (au sens large) du cinéma vivent, pour les raisons exposées plus haut, totalement coupés des réalités. Cette sur-protection et cette absence de confrontation au réel nourrit une hyper-sensibilité aux conséquences médiatisées de notre économie mondialisée (chômage et immigration de masse), dont ils sont pourtant les principaux bénéficiaires.

On observe alors que pour répondre à ce dilemme hautement moral, ces privilégiés du système hésitent entre deux attitudes : d'un côté le militantisme hystérique et écervelé d'une Carole Bouquet ou d'une Jeanne Balibar (membre du Jury de Cannes) pour la régularisation de tous les "sans-papiers" (en réalité des clandestins, voire carrément des "faux-papiers"). De l'autre (mais sans exclusive) la réclusion encore plus profonde à l'intérieur du ghetto doré s'il advient par malheur que la dure réalité sociale les rattrape accidentellement. C'est un peu ce qui est advenu à Sean Penn avec le braquage de sa femme dans une rue bourgeoise de Santa Monica, ce qui nous a valu deux films sur le thème en guise de psychanalyse (pas mauvais d'ailleurs), et un déménagement illico presto dans une villa surprotégée de San Francisco.

Dans le domaine de la conscience sociale comme dans d'autres, charité bien ordonnée commence par soi-même...

Loin d'un message d'espoir pour nos "jeunes" de banlieue, la palme d'or ne fait donc que refléter en profondeur cette société de ghetto hypocrite voulue par notre système d'économie mondialisée auquel personne n'échappera. Tout juste restera-t-il aux plus entreprenants le loisir de choisir leur ghetto. Mais pour ceux, plus "socialement conscients", pourquoi ne pas chercher, patiemment, à miner les murs qui les construisent ?

Au fait, ai-je été stupéfait par le palmarès de Sean Penn? Pas vraiment... Au moment de la palme, je ne sais trop pourquoi, l'une des répliques à la Bégaudeau d'une élève d'Entre les murs essayant d'apprendre l'imparfait du subjonctif m'est venue à l'esprit :

"Eh mé vous charriez trop, c un truc de ouf!"

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