Entretien avec Francis Cousin pour "Le Cercle Curiosa"

Publié le : 12/04/2019 11:56:24
Catégories : Articles auteurs , Auteurs , Francis Cousin , Interviews

En février 2013, nos concurrents et amis des éditions Alexipharmaque publiaient « Entretiens avec des hommes remarquables », un recueil d'entretiens réalisés par le Cercle Curiosa, avec Luc-Olivier d'Algange, Christian Bouchet, Klaus Charnier, Francis Cousin, Alexandre Douguine, Michel Drac, Arnaud Guyot-Jeannin, Thibaut Isabel et Laurent James. L'ouvrage est préfacé par Alain de Benoist.

Avec leur aimable autorisation, nous publions aujourd'hui l'entretien consacré à Francis Cousin tout en vous proposant de vous procurer l'ouvrage en ebook pour découvrir les riches écrits des autres contributeurs... [ndlr]

Bande-annonce


« Dorénavant, la gauche du capital n’a plus rien à démolir et la droite n’a plus rien à préserver puisque la marche en avant du système du chiffre, du placement et de la cession s’est emparée de l’intégralité de l’être au monde. »
- Francis Cousin.

Le Cercle Curiosa : L’occident semble non pas se débattre entre réaction et révolution mais plutôt entre deux formes révolutionnaires : La « révolution prolétarienne » (émancipation par l’auto-détermination du prolétariat qui conquiert la « démocratie directe », soit le pouvoir sur sa propre vie (le prolétariat devient sujet actif de l’histoire en s’abolissant comme prolétariat) contre « révolution permanente de la marchandise » (prolétarisation (mise en esclavage) toujours plus profonde). En ce sens, si l’occident c’est la révolution, il s’agit seulement de savoir laquelle. Quelle est votre opinion ?

Francis Cousin : 
Depuis que la dialectique de marchandisation du monde qui a surgi de la vieille tri-fonctionnalité de l’aliénation a permis, simultanément à l’essor des effets du néolithique, que le mouvement de l’argent protégé par la politique de la religion et activé par la religion du politique, puisse progressivement s’emparer de la totalité de l’espace-temps des demeures de l’être asservi, le produire pour le vivre humain n’a cessé d’être remplacé par le travailler pour la vente jusqu’à ce point contemporain où l’homme n’est plus désormais que la carcasse du spectacle de l’argent. La vieille communauté organique du communisme primordial encore narrée par le témoin César dans la Guerre des Gaules lorsqu’il rencontre les anciens germains d’outre-Rhin ou restituée théoriquement par Engels dans L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, a été cassée par le mouvement civilisationnel des oppressions de l’échange qui en faisant naître les multiples facettes de l’Ancien Régime a offert aux recettes du profit un laissez-passer illimité pour, à l’abri de l’État royal, susciter le jaillissement infini de la liberté despotique de l’industrie du commerce jusqu’à la révolution capitaliste de 1789 laquelle a enfin confié au monde des affaires les affaires du monde.

Dans ce cadre historique de la progression universelle de la servitude, toutes les révolutions qui jusqu’alors ont vu le jour furent des révolutions des progrès de l’emprise de l’argent vers l’apothéose démocratique du spectacle du fétichisme marchand. Certes, des insurrections paysannes massives purent avoir lieu à mesure que s’étendaient les ravages de la modernité financière. Assurément, des soulèvements ouvriers de vaste envergure purent ensuite prouver que l’aspiration à exister humainement était bien antagonique au règne de la possession et de la dictature du quantitatif mais la longue série des séditions et mutineries de l’homme, ne pouvait aboutir, du point de vue de la révolution humaine, puisque l’heure était encore au développement modernisateur du marché mondial du profit. C’est pourquoi la lutte de classe communiste pour retrouver la communauté perdue de l’Être, c’est à dire le combat de la classe universelle des humains écrasés par la fabrique du numéraire et qui n’a aucun pouvoir sur son existence, ne peut aboutir à l’auto-abolition de la condition prolétarienne tant que le mouvement de la valorisation capitaliste garde la capacité de pouvoir reproduire son pouvoir.

La droite et la gauche du capital sont nées ensemble à partir des agencements gouvernementalistes sortis de la fin proclamée du monarchisme absolu, la première aux fins de gérer le modernisme de la marchandise tout en préservant ce qui lui pré-existait et la seconde afin de moderniser la gestion du marché en s’employant à liquider tout ce qui lui était antécédent. Dorénavant, la gauche du capital n’a plus rien à démolir et la droite n’a plus rien à préserver puisque la marche en avant du système du chiffre, du placement et de la cession s’est emparée de l’intégralité de l’être au monde. Toutes les révolutions que la gauche en tant que laboratoire de recherches de la droite, a mises en scène en domestiquant et enchaînant la classe ouvrière ont dorénavant abouti à ce que l’économie narcissique des échanges soit devenue l’âme du monde puisque dans la société du fétichisme marchand complètement réalisé tout est réellement renversé jusqu’à ce point où le vrai n’est plus que l’assise d’inversion par laquelle ne cesse de se célébrer la religiosité du faux.

Toutes les révolutions du passé, libérales, socio-démocrates ou bolchéviques ne furent que des moments pour parvenir à la consécration la plus avancée de l’industrie moderne de l’Avoir, celle où la forme-marchandise est enfin de part en part la liberté, l’égalité et la fraternité à soi-même, la catégorie démocratique de la pure schizophrénie quantitativiste du spectacle de la non-vie. C’est seulement maintenant que la révolution communiste à titre humain devient enfin possible à mesure que l’économie politique de la raison acquisitive cesse d’être en mesure de possibiliser l’incommensurable étendue de son écoulement nécessaire.

En ce sens, l’histoire européenne exprime cette dialectique spécifique de combat radical par laquelle au sortir de la chute de l’empire romain et grâce à la revivification communiste des invasions germaniques, les hommes du vieux continent n’ont cessé autour de leurs communaux ancestraux de se battre contre le déferlement fiscal, l’accaparement nobiliaire, l’empiétement clérical et l’incursion monétaire pour sauvegarder leur vie communautaire humaine contre la dynamique étatique de la captivité mercantile montante. Ce par quoi se différencie ainsi l’histoire de l’Europe, c’est génériquement par cette permanence de logos critique et de volonté subversive qui fait que là et seulement là les luttes paysannes puis ouvrières ont envisagé, non pas seulement comme sous d’autres latitudes, de simplement réaménager la technique du pouvoir de l’oppression, mais de se débarrasser totalement de l’argent et de l’État. Il y a eu évidemment partout de par le vaste monde des illusions économiques et politiques, des conflits, des colères et des séditions mais jamais au point où comme sur l’horizon extrémiste des persistantes luttes de classes européennes, l’on vit immuablement apparaître des Communes de la terre ou de l’usine qui entendaient refuser tout accord avec les propriétaires de la falsification générale de la réalité et faire œuvre révolutionnaire de retour ontologique à la primordialité de l’Être.

La souche communiste du génos originaire exprimait une communauté organique sans divisions de classe et sans séparation fonctionnelle, faisant fi tout à la fois des fractionnements aliénatoires du travail, de la religion et de l’art puisque le Tout sacral de la terre de vie ignorait les décompositions du compartimenter sociétaire qui met en pièces l’unité initiale du paysan-guerrier en dia-logue d’émerveillement avec le cosmos lumineux pour l’éclater en morceaux épars d’organisation sociale du mensonge par le biais de cristallisations d’emplois et de tâches qui enferment l’humain en sphères clôturées paysanne, militaire et sacerdotale. C’est le démos comme espace de cohésion d’un territoire du produire pour l’échange sur une terre désacralisée qui a fait éclore à la fois l’économie (comme lieu du travail de l’argent !) et la polis (comme lieu de contrôle et d’administration de l’asservissement des hommes à la chosification publique !). Le sacré alors mis en forme par les religions de la résignation organisée n’étant plus là qu’une simple liquidation judiciaire des restes du sacral originel, morcelé et rompu par les conditions objectives du profaner sans cesse élargi par le processus de dislocation du besoin et du désir humains finalement totalement monopolisés par la liberté dictatoriale du capital.

Dans ces conditions, l’auto-organisation communiste de l’humanité en ses diverses Communes fédérées d’ici et d’ailleurs, ne sera nullement demain une démocratie directe mais un retour élargi et universalisé au génos de l’Être lequel sera nécessairement anti-démocratique puisque la démocratie est par essence le système de la domination directement accomplie de la valeur d’échange circulant adéquatement aux exigences de l’équivalent-général : l’argent en tant qu’étalon de libre mesure de tous les hommes égaux dans le temps-marchandise de leur mort programmée.

La forme anti-politique sous laquelle l’émancipation de l’humain peut se réaliser en sortant de l’économie a pris dans le siècle passé une forme particulièrement précise dans les Conseils ouvriers révolutionnaires lesquels rassemblent en eux la totalité des fonctions de décision et d’exécution de la nécessité de vie et de lutte en se coordonnant par le moyen de délégués responsables à chaque instant devant la base et révocables à tout moment. Par le pouvoir anti-étatique des Conseils qui doit de la sorte abattre internationalement tous les pouvoirs de la marchandisation, le mouvement prolétarien est son propre produit et ce produit est le producteur même qui liquide ainsi définitivement la condition prolétarienne elle-même. Il est ainsi à lui-même son propre but de réémergence de la communauté humaine et là seulement la négation spectaculaire marchande de la vie par l’économie politique est niée à son tour par la révolution sociale universelle qui permet à l’homme de reconquérir le sens effectif de son être générique.

L’organisation révolutionnaire du mouvement de l’auto-émancipation humaine ne peut être que la critique unitaire de la société de l’aliénation, c’est-à-dire une critique absolue qui ne transige avec aucune forme séparatrice de pouvoir démocratique et donc une critique prononcée globalement contre tous les aspects citoyennistes de la vie aliénée des accents de l’agora commerciale. Dans la lutte de l’organisation révolutionnaire contre l’in-humanité de la société de classes, l’organisation révolutionnaire du futur ne pourra reproduire en elle les conditions de scission et de hiérarchie politistes qui sont celles de la domination du marché démocratique des représentations narcissiques librement circulatoires. Elle devra lutter en permanence contre son travestissement et sa déformation dans le spectacle régnant des pathologies de la délégation de pouvoir. Contre la démocratie totalitaire des médiations de la valorisation capitaliste, l’organisation révolutionnaire de l’humain sera le mouvement de l’anti-médiation qui se reconnaîtra en ce qu’il sera clairement l’auto-appropriation effective et radicale par tous les hommes en volonté d’humanité de la cohérence communautaire transparente de leur foyer d’habitement cosmique lequel devra se prouver et s’éprouver dans l’efficience de la théorie critique, autrement dit dans la relation dialectique de fertilité affirmée entre celle-ci et l’activité pratique de sa matérialisation vérifiée.

L’organisation révolutionnaire de l’immanence humaine à ressaisir a su apprendre – au cours de ses défaites passées – qu’elle ne pourrait plus jamais combattre efficacement l’asservissement démocratique de la liberté de l’argent sous les formes aliénées les plus dangereuses qui soient ; celles de la démocratie directe du libre asservissement à l’argent.

Après avoir nié la lutte des classes, la Marchandise nie la notion de race (biologique ou de lignée). La défense de la conscience raciale devient-elle donc une lutte de gauche ?


Le développement de la marchandise a, à la fois, par déni pathologique de la réalité, nié la lutte des classes lorsqu’il regardait avec hantise le mouvement à venir de la contestation prolétarienne la plus radicale, et, a contrario l’a constaté et célébré lorsque par comparaison justificative de son itinéraire avec celui des féodalités terriennes antérieures, il s’agissait de légitimer le caractère productif des classes dirigeantes nouvelles du modernisme industriel. Pour ce qui concerne les « races » et l’interdit mythologique qui aujourd’hui encadre idéologiquement cette matière ou plus exactement pour parler d’un point de vue historique de l’ensemble des individus appartenant aux différentes générations d’un éco-système de populations données, il faut revenir à Hegel et à Marx. Et il convient de reposer en amont la question dialectique des continents immobiles où le despotisme oriental propre à l’Afrique et à l’Orient a fait du temps irréversible de la domination, le calendrier obligatoire et perpétuellement reconduit de la passivité des hommes indéfiniment contraints à reproduire sans fin le cycle immuable de l’in-changeable. À rebours, la vieille Europe, revitalisée au Moyen-Âge par l’effervescence et le bouillonnement des invasions germaniques porteuses de ce vieux patrimoine communiste de la terre, n’a jamais arrêté de remuer et de se mettre en branle sur la base d’une temporalité ouverte, active et constamment insatisfaite par l’expansion des Lumières de l’atrocité marchande.

Par conséquent, si l’Orient fut généralement le lieu propice de ces révolutions de palais où l’accablement et l’obéissance ne bougeaient que fort peu même quand les lignées dynastiques étaient bouleversées, les indénombrables et inépuisables jacqueries européennes suivies d’une infinité de troubles subversifs ouvriers lorsque le devenir de la marchandise expulsa vers le camp de concentration usinier les paysans spoliés de leurs terres, viennent là marquer la grande différence historique entre les sociétés statiques où la pensée révolutionnaire de la critique est inconcevable et celles où le temps historique s’est tellement accéléré qu’il a pu devenir conscience révolutionnaire de ses propres contradictions.

Sur ce terrain, l’immigration se révèle ici comme une stratégie capitaliste de vaste envergure qui vise fondamentalement à disloquer la spontanéité historique des solidarités prolétaires naturelles en hétérogénéisant le substrat de la réalité du sentir et du ressentir ouvriers. De la sorte, l’immigration comme l’a bien vu Marx, est toujours l’expression de la contre-révolution du capital car elle permet avant tout de dé-manteler la combativité ouvrière en dés-articulant l’identité de ce qui structure les cohésions et les immanences de l’éco-système de sa longue durée.

Une classe sociale qui est dépouillée progressivement de son homogénéité constitutive, de ses souvenances oppositionnelles et qui perd de vue l’imaginaire et la mémoire commune de ses radicalités potentielles est bien entendu condamnée à être éclatée, absorbée et digérée par les vents dominants de l’histoire crétinisante de la marchandise. Les contestations ouvrières massives et perdurantes, comme celle des sidérurgistes lorrains en 1979, ne sont plus possibles désormais, non seulement parce que leur matérialité sociale a été anéantie, mais parce que les substances comparables de colère ouvrière ont été systématiquement rompues et dispersées.

L’immigration a été ici une arme particulièrement préjudiciable et pernicieuse, savamment utilisée par la classe capitaliste, pour diluer et dissiper l’esprit de résistance et de subversion de la classe ouvrière qui lui avait fait tant peur lorsqu’en 1968, la rage ouvrière avait bousculé si fortement les chiens de garde politiques et syndicaux du salariat. La gauche et l’extrême gauche du capital et leur obsession pour l’hystérie immigrationniste ont constitué là l’un des plus grands vecteurs opératoires de ce dont avait besoin le despotisme de la modernisation mercantiliste pour court-circuiter les risques de développement de la lutte des classes… La droite comme voiture-balai de toutes les découvertes mises en chantier par les centres de recherche capitaliste inventés par la gauche vient là conclure en une sainte-alliance de mensonge triomphant tous les truquages, maquillages et falsifications nécessaires à l’obligation de métissage telle qu’affirmée par Sarkozy à Palaiseau le 17 décembre 2008, et ce en prolongement de tous les dogmes ataliens et strauss-kahniens de défense et illustration du gouvernement du spectacle mondial.

La pratique économique qui consiste à utiliser lourdement de la main-d’œuvre sans racines critiques et sans réserve insurgeante a prioritairement pour fonction de casser les reins à toute résistance ouvrière naturelle d’envergure et permet ainsi au capital international de faire circuler sa matière aliénatoire sans risque de révolte majeure. Les policiers gauchistes qui ont fait du « sans-papier » l’icône première de leur logorrhée de rénovation capitaliste constituent donc en fait le premier « bras idéologique armé » du MEDEF, qui entend bien éliminer l’insubordination ouvrière et l’héritage communard en liquidant le patrimoine des insoumissions historiques européennes.

Par l’immigration, le capital désagrège et mutile ainsi les champs de perception qui pourraient permettre la remise en cause de la trame du pouvoir de son pouvoir. Le but du regroupement familial intervenu en même temps que la légalisation de l’avortement et la généralisation de la contraception a donc été clairement, de procéder à une trans-formation monumentale du territoire démographique de l’espace de la sur-vie capitaliste. En important massivement dans les banlieues européennes, des hommes et des femmes issus d’un monde où la conscience stationnaire et soumise est la règle d’un espace-temps arrêté sans culture critique et sans passé de vérité subversive, on s’est très clairement essayé de briser la conscience de classe de la vieille ancestralité ouvrière des dynamiques européennes du révolutionnable in-cessant.

Aujourd’hui, les faunes urbaines de l’économie souterraine qui brûlent rituellement des voitures ne sont pas des enfants d’ouvriers en révolte qui se battent par haine de la marchandise, mais des paumés incultes adorateurs du fric, de ses modes insanes et de toutes ses grossières insipidités… Bien loin d’être des persécutés en rupture, ce sont les enfants chéris du système de la discrimination positive de l’anti-subversif, les talismans médiatiques de l’ordre capitaliste à révérer, bref ce que Marx désignait sous le terme de lumpenprolétariat : cette « masse strictement différenciée du prolétariat industriel recrutée dans les bas-fonds, voleurs et criminels de toutes sortes, vivant en marge de la société, des gens sans travail défini, sans foi ni loi » et qui sont bien sûr toujours les meilleurs alliés de l’État lorsqu’il s’agit de livrer combat à la véritable désobéissance prolétarienne.

De la sorte, si souvent l’immigré italien ou espagnol des années trente parlait de Marx et de Bakounine et avait capacité à entrevoir la possibilité d’une révolution sociale qui éliminerait le totalitarisme de l’argent, l’immigré du Sud des temps présents ne peut savoir qu’il est possible d’entrevoir un monde débarrassé de l’économie politique des mensonges du pouvoir… Il peut éventuellement travailler au noir en espérant sa régularisation. Il peut aussi peut-être trafiquer à La Courneuve ou bien besogner honnêtement comme docile ouvrier du bâtiment en espérant que sa fille soit demain une cadre reconnue grâce à la charte de la diversité. Mais il est historiquement certain qu’il se trouve en incapacité de percevoir ce que peut effectivement signifier l’expérience sociale de la radicalité de combat qui fit la spécificité de la Commune de Paris… Et c’est bien pour cela d’ailleurs que Laurence Parisot qui méprise le vieux prolo archaïque est en revanche une adepte forcenée et amoureuse de ce grand mélange obligatoire qui a pour premier objet d’évacuer la vieille contestation ouvrière propre à la mémoire insurrectionnelle de la souche communiste de la conscience européenne.

Contre l’ensemble des fractions capitalistes qui de l’extrême droite à l’extrême gauche du marché, entendent maintenir l’ordre de la marchandise, il convient de rappeler la nécessité ontologique de faire jaillir la communauté de l’être pour voir émerger un monde humain débarrassé définitivement des songes et mensonges de l’errement dans le spectacle de l’avoir…Contre la déportation marchande trans-continentale qui jette l’homme sur les routes égarantes de la désolation, de la souffrance et de la réification, il faut rappeler l’urgence du combat à mener ici et maintenant pour vivre en chaque terre de la planète, la Commune du produire pour les besoins humains enfin émancipés de l’asservissement au solvable… Et à ce titre et en cette heure où l’idolâtrie des minorités visibles est devenue l’un des plus grands totems et tabous de la mystification du temps contemporain, il n’est pas inutile d’évoquer certains principes élémentaires de l’émancipation humaine et de redonner à lire les textes fondamentaux de Marx et de Engels qui – en tant qu’expression théorique des luttes de classes les plus offensives – précisent en quoi le commerce de la contre-révolution qui se masque toujours sous les oripeaux de l’humanitaire factice, est bien aujourd’hui centralement axé sur le développement commercial des mirages de l’immigration.

Dans Les racines intellectuelles du Léninisme, Alain Besançon émet la thèse selon laquelle, loin d’être une philosophie ou même une religion, le Léninisme est avant tout une Gnose. Avez-vous étudié les liens entre socialisme et ésotérisme ? Que pensez-vous de cette thèse ?

L’histoire d’Alain Besançon est éloquente, elle illustre parfaitement celle des cajoleurs et flagorneurs du pouvoir symbolique le plus en vogue à un moment spectaculaire du donné mystificateur qui ne cessent aujourd’hui de faire du plat à la Maison Blanche jusqu’à applaudir les hécatombes irakiennes de 2003 après avoir hier caressé le Kremlin, tout cela sans jamais avoir voulu savoir que le parti bolchévique était l’autre nom de la classe capitaliste qui exploitait et massacrait les ouvriers grévistes qui refusaient de croire aux boniments et fourberies du paradis de la banque soviétique.

Alain Besançon, est un historien français, c’est à dire un homme des spécialisations universitaires de l’histoire du faux qui confond l’écume spectaculaire du mensonge avec la substance profonde du noyau des choses. Membre de l’Institut, directeur d’études à École des hautes études en sciences sociales de l’apologie du fallacieux, il participe à la Nouvelle Initiative Atlantique, organisation internationale consacrée à revitaliser et à augmenter les liens de servilisme atlantiques entre l’Europe et les États-Unis. Ancien stalinien de l’époque staliniste qui ne s’est bien entendu jamais penché sur les groupes communistes qui dénoncèrent dès l’origine le bolchévisme comme un simple capitalisme d’État, il confond aimablement l’histoire avec l’histoire de ses incapacités et passe son temps à tenter de faire oublier que bien longtemps avant l’horreur de 1956, de multiples noyaux radicaux révélèrent tout à la fois les impostures, les charlataneries et les foutaises de la Russie lénino-trotskyste sans omettre simultanément de faire connaître toute la niaiserie académique et médiatique du libéralisme bien tempéré de ce qui peut faire éclore les papiers inconsistants de Commentaire.

Si les connaissances d’Alain Besançon étaient réelles et surtout plus étendues, il aurait peut-être rencontré entre autres, le Lénine philosophe d’Anton Pannekoek, cela lui aurait évité de dire beaucoup de bêtises et de saisir un peu mieux le cours réel de l’histoire. Il aurait notamment lu ceci :

« Un système de capitalisme d’État prit définitivement corps en Russie, non en déviant par rapport aux principes établis par Lénine dans l’État et la révolution par exemple mais en s’y conformant. Une nouvelle classe avait surgi, la bureaucratie, qui domine et exploite le prolétariat ».

Le léninisme n’est pas une mystique communiste qui a échoué, c’est un capitalisme étatique qui a réussi… Alors que Marx en prolongement des luttes de classes ouvrières réelles, avait toujours souligné que l’auto-émancipation du prolétariat devait être l’œuvre du prolétariat lui-même pour éradiquer le salariat et l’État, Lénine en parfait et simple disciple durci du social-démocrate Kautsky, ne cessa jamais d’appeler à la constitution d’une avant-garde intello-bureaucratique extérieure au prolétariat pour diriger et fusiller ce dernier sur les routes barbelées du salariat concentrationnaire d’État. En revanche, il est évident que tous les errants narcissiques en mal de notoriété spectaculaire dans le monde dé-spiritualisé de la nouvelle religion du marché, ont toujours eu besoin dans leur irrépressible besoin de se faire voir et valoir, d’adhérer à des théâtres de rédemption et à des milices messianiques… Mais tout cela c’est en fait uniquement du théâtre pour les crédules jobards de l’impuissance existentielle. Besançon est entré en léninisme en tant que catholique défroqué, il est retourné en catholicité comme léniniste défroqué. Narcisse a changé de costume mais il entend bien demeurer une plume de cour.

Ce que Besançon qui n’a claqué la porte du Parti lénino-staliniste qu’en 1956 fort longtemps après le massacre de la Commune de Kronstadt appelle gnose, c’est finalement ce par quoi l’intellectuel en tant qu’égotiste locutant et divaguant représente bien le pôle le plus extravagant de la division du travail aliénant par ce refoulement de toute vérité vécue sous la présence réelle de la fausseté régnante qu’assure l’organisation de l’apparence dans la réussite sociale du parvenir autolâtre le plus à la mode. Comme le disait Marx dans L’idéologie allemande :

« Toute l’illusion qui consiste à croire que la domination d’une classe déterminée est uniquement la domination de certaines idées, cesse naturellement d’elle-même, dès que la domination de quelque classe que ce soit cesse d’être la forme du régime social, c’est-à-dire qu’il n’est plus nécessaire de représenter un intérêt particulier comme étant l’intérêt général ou de représenter "l’universel" comme dominant (…) Dans la vie courante, n’importe quel boutiquier sait fort bien faire la distinction entre ce que chacun prétend être et ce qu’il est réellement ; mais notre histoire n’en est pas encore arrivée à cette connaissance vulgaire. Pour chaque époque, elle croit sur parole ce que l’époque en question dit d’elle-même et les illusions qu’elle se fait sur soi. »

L’ésotérisme et la métaphysique sont là les lieux majeurs où l’affliction conduit à l’apologie autiste du spectacle et à l’éloge merveilleux du cheffisme qui se constitue alors en représentation pathologico-élitiste et donc en pensée la plus cabalistique possible de la non-pensée.

Le spectacle de la marchandise cessera quand l’empire de la domestication capitaliste cessera de pouvoir produire sa propre re-production... À partir de quelle ultime contradiction le spectacle s’effondrera-t-il ? Est-elle aujourd’hui déterminable ?

Il n’y a pas de rupture de continuité entre la lutte de classe telle qu’elle est le développement réformiste du capital toujours possible et la révolution telle qu’elle est la production du communisme lorsque le développement pré-cité devient impossible. Il s’agit simplement d’une trans-formation qualitative du rapport historique entre les classes, d’une trans-croissance déterministe d’un réformisme désormais devenu in-exécutable. La contradiction fondamentale entre le prolétariat (c’est à dire l’ensemble des hommes réduits à ne plus être que l’image de leur soumission par le travail du profit !) et le capital définit la dialectique de l’exploitation laquelle situe la dynamique de reproduction réciproque des deux termes et porte simultanément son dépassement nécessaire quand sa nécessité cesse de pouvoir justement continuer à exister. La contradiction entre le prolétariat et le capital articule le développement des forces productives du capital et elle n’est rien d’autre que la dynamique de leur propre transformation continuelle jusqu’à ce point où le trans-former en question se révèle ir-réalisable.

La révolution communiste qui ouvre enfin le possible du retour de l’homme à la communauté de l’être est l’acte de subversion radicale déclenché par le capital parvenu au terme de sa terminaison c’est à dire à la fin de l’extériorisation de tous ses termes. C’est une action ontologique déjà au-delà de la crise historique du spectacle de la marchandise qui voit la réalisation enfin faisable d’une modalité de l’être du prolétariat transcendant sa situation de simple classe dominée de la société du fétichisme marchand. La révolution communiste est le véritable aboutissement historique du rapport contradictoire entre les classes dans le mode de production capitaliste dès lors que ce dernier cesse de pouvoir se reproduire en tant que tel. La crise finale du mode de production capitaliste consiste de la sorte et selon le développement même de la logique du capital, dans le rapport explosif du prolétariat au capital, comme l’éruption des prolégomènes d’un mode nouveau de production de la vie humaine. C’est alors une situation de totale redéfinition du vivre humain en la réappropriation cosmique du Tout de l’Être dans laquelle le rapport entre les classes, dans la production de l’auto-abolition du mode de production capitaliste, devient production humaine et anti-classiste de l’immédiateté communautaire de l’être générique de l’homme : la communisation.

C’est ainsi que le spectacle de la marchandise cessera lorsque effectivement l’empire de la domestication capitaliste cessera de pouvoir produire sa propre re-production...
À partir de quelle ultime contradiction le spectacle s’effondrera-t-il ? Lorsque comme l’a montré Marx notamment dans les Grundrisse et le livre II du Capital, il se produira comme le procès même de son auto-invalidation :

« Le capital ressent toute limite comme une entrave, et la surmonte idéalement, mais il ne l’a pas pour autant surmontée en réalité : comme chacune de ces limites est en opposition avec la dé-mesure inhérente au capital, sa production se meut dans des contradictions constamment surmontées, mais tout aussi constamment recréées. Il y a plus. L’universalité à laquelle il tend inlassablement trouve des limites dans sa propre nature qui, à un certain niveau de son évolution, révèlent qu’il est lui-même l’entrave la plus grande à cette tendance, et le poussent donc à sa propre abolition. »

Ce moment précis de l’abolissement tangible est-il aujourd’hui déterminable ? Du point de vue quantitatif et empirique du jour et de l’heure exacte, non, mais sous l’angle qualitatif et dialectique de la tendance historique générale, oui. La première guerre mondiale a irrémédiablement marqué historiquement l’entrée en décadence du mode de production capitaliste qui connaît depuis lors des contradictions de plus en plus insolubles engendrant des conflits inter-impérialistes de plus en plus sanglants pour le re-partage régulier de la finitude des marchés saturés par l’infinité sans cesse réactivée de la baisse du taux de profit qui impose de toujours vendre en nombre croissant les produits de l’activité humaine capturée par le travail.

Le capitalisme enferme ainsi l’humanité dans un cycle permanent d’horreur généralisée  – de crise, de guerre, de reconstruction puis à nouveau de crise… – qui en perpétuant l’inversion industrielle de la vie naturelle est la plus parfaite expression de sa décadence advenue. Celle-ci signale que dorénavant l’illimitation organique des exigences de ravage des rythmes du profit bute irrémédiablement sur les limites d’une solvabilité planétaire qui, même dopée de crédit en croissante fictivité pléthorique, ne peut parvenir à digérer la sur-production grandissante de travail cristallisée en matérialité illusoire et inécoulable. La seule alternative à cette situation où la valorisation du capital, malgré la mise en scène toujours de plus en plus féroce de ses machineries terroristes de destruction, ne parvient plus à possibiliser la falsification de la vie sociale, est donc la révolution pour la communauté humaine universelle devenue aujourd’hui visiblement indispensable pour tous ceux qui n’entendent pas tolérer de demeurer plus longtemps expropriés de leur propre jouissance humaine, à ce moment précis où la fictivation mondiale du capital par le crédit commence à très significativement irréaliser la réalité même de la dictature de la valeur puisque la contradiction valorisation /dévalorisation s’auto-anéantit dans les entraves immanentes de sa propre nécessité. Et c’est cet auto-anéantir en procès qui marque pertinemment, par la dialectique de retournement cataclysmique du crédit contre lui-même, le concret objectivé de l’actuelle décennie.

Alexipharmaque : Pourquoi avoir signé Critique de la société de l’indistinction sous un pseudonyme ?

Francis Cousin : Comme le disait Marx dans Le Manifeste 

« Les conceptions théoriques des communistes ne reposent nullement sur des idées, des principes inventés ou découverts par tel ou tel réformateur du monde. Elles ne sont que l’expression générale des conditions réelles d’une lutte de classes existante, d’un mouvement historique qui s’opère sous nos yeux. » 

Dans ces conditions et comme l’avaient fortbien comprisHéraclite et Parménide, la saisie correcte du logos du monde en tant que rationalité historique du devenir telle qu’elle fixe la cohérence du logos de la pensée prend son départ critique dans l’identification dialectique de la vérité et de l’être. À rebours du jargon socratique et de toute la métaphysique du développement civilisationnel de l’aliénation selon laquelle le lieu du vrai correctement regardé se trouverait dans le jugement du regardant, nous pensons que les mésaventures de l’imposture scientifique et philosophique de la conscience fausse depuis plus de deux mille ans démontrent bien que ce qui est authentique exprime toujours le mouvement réel et impersonnel du Tout de l’Être pendant que le discours ininterrompu des disciplines de dressage de la vie (politiques, mathématiques, biologiques, sociologiques…) que l’ordre de la marchandise tient sur lui-même n’aboutit qu’à découper le cosmos en mille territoires de rentabilité scientifique au seul bénéfice de la tyrannie du quantum. Dès lors, ceux qui ont participé de près ou de loin à la Critique de la société de l’indistinction ont tous considéré que leur analyse prenait d’abord son point de départ réfractaire dans l’identification objective et non-personnalisé de la pensée subversive et de l’être historique accueilli et recueilli (la racine lg de logos !) et non pas dans la divagation égarante d’une cogitation narcissique qui inventorierait et parapherait subjectivement le réel. Dans cette perspective, s’il m’arrive parfois compte tenu de la nécessité spécifique d’identification des inter-locuteurs et des protagonistes de signer un texte pour une perspective donnée, je dois reconnaître que la plus grande partie de mes productions s’est toujours principalement orientée vers l’élaboration collective ou le façonnage incognito. De toutes les manières, l’écriture radicale ne peut s’organiser en éclairage révolutionnaire si elle reproduit en elle les conditions du spectacle de l’image de marque, de la prétention et de l’amour-propre qui sont précisément celles des poses et complaisances de la société dominante. Elle doit lutter en permanence contre sa déformation dans le spectacle de l’économie des échanges narcissiques où ne règne que l’angoisse du paraître et de la mise en scène. S’émanciper des bases matérielles du culte de la signature qui ne peut mener qu’à la vérité inversée, voilà en quoi consiste d’abord l’auto-émancipation humaine pour une époque qui doit distinctement dire que : 

« le communisme n’est pas un état de choses qu’il convient d’établir puisque il est le mouvement réel qui abolit l’état actuel des choses. Les conditions de ce mouvement résultant des données préalables telles qu’elles existent présentement ».

Alexipharmaque : Dans La folle histoire du monde (2006), le docteur Michel Bounan examine les traitssocio-névrotiques de l’histoire de l’humanité et de ses divers modes de production. Si vous-même deviez-vous prêter à cet exercice, quelles pathologies seraient révélatrices de notre société spectaculaire et marchande ?

Francis Cousin : Il y a longtemps que Marx, en particulier dans sa célèbre étude sur Peuchet et le suicide,mais dans bien d’autres passages de son œuvre, a mis particulièrement bien en évidence l’ensemble des perturbations émotionnelles collectives et individuelles issues d’une époque où s’imposent partout les représentations pathologiques de l’avoir et du culte toujours plus inquiet du moi circulatoire en faisant ainsi naître une organisation sociale particulière dont l’objet consiste essentiellement à la domestication de l’être dans l’accumulation croissante des spectacles du marché. Mais finalement, la séparation qui est le début et la fin de tout ce qui fait le spectacle de la marchandise, en tant que formalisation de plus en plus poussée de l’institutionnalisation aliénante de la division sociale du travail, débouche sur une dialectique de scissionnement où l’homme perd toute unité de lui-même. La dictature démocratique du spectacle de l’économie narcissique est le seul langage commun possible pour traduire cette coupure et cet abîme. Ce qui relie alors les humains marchandisés en leur désir machinique n’est plus qu’un atroce et cruel rapport irréversible qui maintient chacun en isolation de tous et en exil de lui-même. Le fétichisme spectaculaire de la marchandise réunit les humains coupés de l’être de l’homme mais il ne les réunit qu’en tant qu’il les divise puisqu’il ne les unit que comme désunis de l’être et réunifiés exclusivement en l’avoir. C’est pourquoi la vraie vibration de l’être ne se sent réellement frémir nulle part car le spectacle du simulacre et du faux-semblant est en réalité partout. À travers la fabrication sociale démocratique du libre individu égotiste, l’institution du devenir capitaliste subjugue l’imagination singulière de chaque as(sujet)ti et ne la laisse en règle générale se manifester que de manière enchaînée et apprivoisée dans les circuits contrôlés du rêve, du phantasme et de la maladie. Tout a lieu comme si le spectacle de la marchandise parvenait à couper la communication entre la possible imagination radicale de chaque homme à vouloir aspirer à l’humaine communauté et sa « pensée » civilisée par les lois de l’accumulation capitaliste. Quoi qu’il puisse imaginer et qu’il le sache ou l’ignore, l’homme écrasé par l’in-humanité du despotisme de la marchandise ne pensera et ne fera ainsi que ce qui est socialement obligatoire de penser et de faire selon la norme démocratique de la tyrannie spectaculaire intériorisée. C’est là l’expression dialectique du processus historique de l’aliénation qui nous rend autre à nous-même par le refoulement de notre être générique dans le spectacle absolu de l’imposture omni-présente qui veut que tout ce qui était directement vécu dans les communautés d’avant l’argent s’est désormais éloigné dans la représentation pathologique du rôle en tant qu’inversion concrète de la vraie vie. Vivre le culte du moi dans la culture de la possession et dans la satisfaction consommatoire est la passion dominante qui traverse l’ordre démocratique de la forme marchandise. La dépression du latin depressio (enfoncement…) qui renvoie d’ailleurs à l’angoisse (angustia, resserrement…) caractérise essentiellement un état de perte d’énergie ou d’élan vital par lequel l’homme fait là l’expérience majeure de la modernité aliénatoire qui est celle de l’accélération toujours davantage précipitée du temps social de la marchandise. Ainsi ladé-pression a-t-elle un sens bien défini qui est celui d’appeler à vouloir ralentir la folie emballée de la temporalité capitaliste qui doit constamment aller plus vite dans l’ivresse croissante de la production et de la reproduction du profit. L’homme dépressif dit d’abord qu’il ne veut plus demeurer un homme pressé, c’est à dire une entité chosifiée à la fois bousculée et comprimée. L’abattement sombre dans la perte de toute considération de soi est cet accablement par lequel l’humain s’affaisse, fatigué de ne plus pouvoir supporter le culte spectaculaire de l’urgence marchande où la célébration narcissique de la réussite spectaculaire dans les faux plaisirs des vitrines de la réclame du marché. Son pendant inverse, c’est celui du solipsiste prédateur impatient d’accaparer dont le portrait indique toute l’étendue toxique du fétichisme de la société de l’argent qui se révèle comme le produit et le producteur de la fondation économique des échanges les plus vénéneusement illusoires. Son parcours mécanique libère un artificiel illimité qui face aux vraies jouissances vivantes reste désarmé. Le prédateur solipsiste est le monstre le plus froid de la manigance fétichiste de la marchandisation du désir. Il est la puissance nocive et cumulative du factice indépendant qui entraîne partout la falsification de la volupté humaine car cette pointe extrême du narcissisme par lequel il se caractérise signifie qu’il ne jouit en fait que de la domination qu’il exerce sur ses proies, autrement dit que la sensualité radicale et véridique lui fait totalement défaut.

Le spectacle de la marchandise parvenu à son apogée est le rapport social de l’in-humanisation totalitaire du monde entre des êtres humains, médiatisé par les images de leur transformation en choses. Entre le dépressif le plus passif à l’angoisse immobilisante et le prédateur toxique le plus actif à l’angoisse mouvementée, la dictature démocratique de la réification unifie et explique une grande diversité de phénomènes et de cas différents qui chacun, en fonction de leur seuil de dé-saisissement, de frustration, de déplacement et de compensation, indique un niveau donné de spoliation humaine. Leurs pluralités, contrastes ou discordances sont les apparaître phénoménologiques de cette essence organisée historiquement et socialement et qui doit être elle-même reconnue dans sa vérité générale de mode de production du malaise généralisé conforme à l’humanisme de la marchandise. Les Sioux des vastes plaines et les Germains de la forêt profonde ignoraient les pathologies de désarroi issues de l’économie politique de la concurrence du temps-argent et jamais les inquiétudes et anxiétés momentanées qu’ils pouvaient évidemment rencontrer n’auraient pu se muer en angoisse systémique telle que cette dernière se montre bien révélatrice du cœur de la société spectaculaire marchande.

Alexipharmaque : Pensez-vous, à l’instar de Jean-Claude Michéaet à l’opposé des situationnistes del’époque Mai 68, qu’une critique anticapitaliste cohérente implique nécessairement une dimension conservatrice ?

Francis Cousin : Voici ici un court extrait du dernier ouvrage de Jean-Claude Michéa (Lecomplexe d’Orphée, page 117, Éd. Climats 2011) qui ne mérite pas vraiment de commentairestant ce qu’il y dit montre à quel point sa position trompeusement « anti-capitaliste » est limpidement et irrécusablement capitaliste : 

« Pour autant, cela ne signifie pas qu’une société socialiste décente pourrait se passer de marchés locaux, régionaux ou même internationaux (notamment dans le cadre d’une coopération mondiale des peuples). Le rêve d’une abolition intégrale de la logique marchande (au-delà de la sphère des relations de face à face) impliquerait, en effet, que tous les besoins et les désirs des individus pourraient être définis et imposés par la collectivité, ce qui reviendrait inéluctablement à détruire l’un des fondements majeurs de la vie privée. Comme Marcel Mauss l’avait clairement annoncé, une société socialiste décente devra donc maintenir – à côté des secteurs domestiques, coopératifs ou publics – un secteur privé (dont l’ampleur ne saurait être limitée à priori) et, par conséquent, un nombre, probablement important, d’entreprises privées. »

Bref le précepteur Michéa nous refait du Proudhon 165 ans après que Marx ait dans Misère de la philosophie démontré que la révolution sociale n’a de sens que si la logique marchande est abolie et qu’il nes’agit pas de réguler autrement le marché, l’argent, le salariat et l’État mais d’en éradiquer toutes les formes. Orwell et ses camarades de la colonne ouvrière qui dans la région de Huesca luttaient en 1937 comme des millions de prolétaires d’Espagne pour l’émancipation de l’être de l’homme et donc contre toutes les domestications politiques de la marchandise, qu’elles viennent de droite, du centre, de gauche ou d’ailleurs étaient aux antipodes de l’orwellisme d’agrément défendu par l’universitaire Michéa. Concernant l’actuelle mode orwelliste qui voit tous les thuriféraires du spectacle critique faire aujourd’hui obstacle massif à une véritable critique du spectacle de la marchandise en tant que telle, il convient sans cesse de rappeler que la common decency sur laquelle insiste avec tant de justesse Orwell est pour paraphraser Marx, d’abord et avant tout une activité pratique-critique puisque la discussion sur la réalité ou l’irréalité d’une pensée qui s’isole de la pratique, est d’emblée et purement la scolastique de l’illusoire. Orwell participe, en homme d’action, aux affrontements de Barcelone en mai 1937 entre les troupes gouvernementales de l’imposture démocratico-républicaine et les prolétaires barricadiers. C’est de là que vient substantiellement son aversion aboutie pour tous les jeux gouvernementalistes de la servitude. 1984 et la récusation méthodique de la novlangue politiste sont ainsi directement inspirées de l’expérience de Barcelone et de l’horreur du télécran spectaculaire par lequel le pouvoir de l’économie politique reproduit toujours la domestication de l’être. Le common sens des insurgés de Barcelone voulait faire surgir une communauté humaine débarrassée de l’économie et de la politique. Le common sens à la sauce réformiste du spectaculaire critique ne peut, lui, aller plus loin que vers une nouvelle version de politique économique de fausse humanisation mais de vraie servitude. Les actuelles légions médiatico-universitaires de bavardeurs orwellistes qui ont oublié à la fois la radicalité de l’être et le sens des barricades de mai 37 renferment certes parfois d’honnêtes hommes mais par-delà toute leur bonne foi innocente, la place de ceux qui se posent en intellectuels (dupliquant ainsi la séparation chosifiante du travail !) ne peut aboutir qu’à reconduire le travail chosifiant de la séparation… C’est pourquoi, en récusation de toutes les errances réformistes qui veulent aménager et déguiser le monde de l’avoir, l’Éric Arthur Blair de Barcelone a souligné cette chose essentielle que celui qui ne récuse pas absolument et définitivement la domestication politique ne peut produire autre chose qu’une ultime variante éthiste du mensonge marchand : la mystification de l’État décent. Concernant le nécessaire conserver de la dimension révolutionnaire, il faut expliquer le concept de l’Aufhebung qui est un substantif allemand correspondant à une vision centrale de la méthodologie de Hegel et de Marx et dont les implications se laissent difficilement traduire en français. Le verbe allemand correspondant est aufheben. Ce mot caractérise là le processus de dépassement d’une contradiction dialectique où les éléments négatifs sont éliminés par le même mouvement historique qui en conserve les élémentspositifs. Ainsi, Marx applique-t-il le concept de l’Aufhebung aux relations entre la philosophie et la réalité dans sa Critique de la philosophie du droit de Hegel. Il annonce l’Aufhebung de la philosophie (du rechercher théorique le sens de l’être !) par sa réalisation (dans le communisme pratique de l’être retrouvé !) et la réalisation de la philosophie par son Aufhebung... La philosophie ne peut se réaliser sans une Aufhebung du prolétariat et le prolétariat ne peut se « aufheben » sans la réalisation de la philosophie. La révolution communiste qui réalise la fin de la philosophie est ainsi l’acte ontologique par lequel le prolétariat s’auto-abolit en faisant surgir la communauté humaine universelle. À l’instar des situationnistes de l’époque de Mai 68 et à l’opposé de Jean-Claude Michéa, nous pensons donc qu’une critique anticapitaliste cohérente implique nécessairement une dimension conservatrice de toutes les subversions découlant de la tradition primordiale de la communauté humaine mais non pas des falsifications et détournements qui sont venus justement s’y coller pour la dé-naturer.

Alexipharmaque : Pouvez-vous nous parler de votre activité de philo-analyste et nous expliquer les fondements de cette discipline ? En quoi se distingue-t-elle de ces autres disciplines du psychique que sont la psychologie, la psychiatrie et la psychanalyse ?

Francis Cousin : La philosophie est née en Grèce, avec les pré-socratiques, de l’interrogation sur le Tout del’Être à ce moment où les communautés organiques finissaient de mourir et où le scissionner civilisationnel s’emparait des hommes pour les emmurer dans la longue série des séparations sociales qui firent paraître à la fois l’économie politique de la Cité, la phraséologie socratique et l’errance démocratique de l’individu désemparé. À partir de Platon et d’Aristote, la métaphysique occidentale des faux savoirs justificateurs de la division du Tout primordial, va en ses multiples spécialités de fractionnement et de morcellement, s’attacher à toujours davantage dépecer et segmenter l’action du vivre sur l’autel des hiérarchies et des logiques du pouvoir de l’argent en mouvement. Il faudra attendre Hegel et Marx pour qu’au moment du grand éclatement révolutionnaire des contradictions sociales de la vieille et anachronique rente foncière commandées par le devenir des nouvelles rentes commerciales, il apparut nécessaire de faire retour révolutionnaire aux pré-socratiques et de recouvrer le chemin dialectique de la totalité subversive de l’histoire humaine vers la communauté vraie. À rebours de toutes les écoles de la conscience fausse qui expriment les vents dominants de la domestication politique propre à la société de la possession et du paraître telle que celle-ci est consacrée par le spectacle des justifications mensongères des enfermements médiatiques et universitaire, j’ai fondé à Paris le Cabinet de Philo-analyse. Ce lieu de dia-logue, sur le fondement d’unquestionnement des profondeurs tourné vers lesens radical de l’être, accueille et accompagne tous ceux qui entendent – par la dynamique de la parole dé-liée –et au-delà des angoisses du monde de l’errance aliénatoire, retrouver l’authenticité du chemin versun vrai vivre humain – ceci a contrario de tous les courants de l’ordre psychiste contemporain qui entend les acclimater à la non-vie de la servitude quotidienne des fétichismes de la marchandise. Ordre psychiste constitué progressivement au cours des deux siècles derniers sur la triade policière bien connue (psychologie, psychiatrie, psychanalyse) au fur et mesure que l’organisation sociale de la marchandise prenant le pouvoir, l’homme est devenu de plus belle étranger à l’homme dans le brisement, la douleur et l’effroi, et qu’il fallut bien constituer des modes de surveillance, par la camisole chimique ou le corset verbeux, afin que les cas les plus âpres et les plus épineux fussent pris en charge d’encadrement, de réadaptation, et de réintégration au mouvement automatique de régulation du système des objets. Docteur en philosophie, je me suis spécialisé en philosophie de l’histoire. Mais très vite, je me suis échappé de l’abêtissement universitaire de la marchandise. Mes multiples recherches sur le devenir des stratégies sociales m’ont alors donné l’occasion de mesurer à quel point la réalité de l’homme est présentementdigérée par le spectacle des faux-semblants de l’image. En un temps où l’existence de l’homme ne sait plus conjuguer le verbe être que sous la forme de l’auxiliaire avoir dans un glissement généralisé vers la mise en scène des artifices du paraître, il est clair que la simple restructuration psychique du mal-être ne sauraitrépondre à la satisfaction existentielle du vrai vivre. C’est pourquoi j’ai décidé d’ouvrir mon cabinet autour de ce vieux principe antique qui veut que le mal-être ne puisse être dé-passé que par la conscience enfin consciente de l’être historique d’elle-même. La philo-sophie est la recherche des causes profondes de ce qui est. La philo-analyse est l’analyse de ce qui rend en chacun le chercher des fondations possible. Appréhender le mal-de-l’être est inséparablement et d’emblée, re-trouver le sens de l’être, c’est à dire analyser les conditions historiques par lesquelles le temps-marchandise a fini par faire de l’homme le simple support de son développement aliénant. Les dysfonctionnements de l’âme n’ont pas d’histoire autonome car ils ne font que rendre compte de la séparation universellement advenue de l’homme d’avec sa vie lorsqu’a triomphé l’abondance de la marchandise dont le désir humain n’est plus aujourd’hui qu’un appendice chosifié. Par-delà la diffusion de l’autisme marchand de la consommation affective, la philo-analyse à l’encontre des techniques psychistes de réinsertion capitaliste rappelle que dé-couvrir l’authenticité   du  vivre, ce n’est pas acquérir une meilleure image de soi dans le temps spectaculaire du quantitatif fallacieux, c’est accéder à la conscience qualitative du désir véritable lequel n’a justement pas de prix… Le mal-être n’est pas une addition de malaises et de troubles mais un rapport social entre des humains, médiatisés par l’économie de l’échange narcissique et ainsi divisés en leur relation à tous et scissionnés en leur rapport à chacun. Les difficultés personnelles, les tiraillements affectifs et les parcours familiaux tourmentés expriment avant tout les conditions historiques de la production moderne de l’accumulation marchande qui a réduit l’homme à un faire-valoir illusionné et qui en inversant toute la dynamique de la vie a fait du spectacle social le mouvement chosifiant du non-vivant.

La philo-analyse est là le processus de creusement critique qui retourne à la genèse historique de ce par quoi a pu être conduit l’occupation totale des jouissances de l’être par les mystifications de l’avoir…C’est la mise en forme d’une parler dé-noué qui peu à peu permet à chaque homme de comprendre – par le creuser en l’in-conscience sociale – comment s’est réalisé l’exil de chacun hors de lui-même. La cause du mal-être est la perte de l’unité de l’être depuis que les vieilles communautés naturelles où s’équilibraient plus ou moins le nous et le je, ont laissé place à la gigantesque expansion de l’aliénation marchande où le je – dans l’isolement solipsiste de son marché intérieur – ne peut plus parler que le langage de la division par lequel le je et le nous ne se rencontrent plus qu’en tant que précisément divisés. C’est finalement à cela que renvoie la formule désormais célèbre de Thalès de Milet, mort vers l’an 547 avant l’ère chrétienne : « Connais-toi toi-même. » laquelle définit parfaitement ce qui fonde l’action philo-analytique du mouvement rationnel de la conscience vers la conscience de soi.

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